Deux articles de René Benjamin : La Tombe de Balzac et "BALZAC MIS Á NU"

 

 

 

Deux articles de René Benjamin

 

 

 

 

La Tombe de Balzac

 

et

 

"Balzac mis Á nu"

 

 

 

 

La Tombe de Balzac

 

Il a paru, au cours de cet été, dans plusieurs journaux parisiens, des chroniques généreuses sur la tombe de Balzac, au Père-Lachaise. On y lisait qu'elle était délabrée, dans un état indigne de la gloire du grand homme, et que le devoir des Français serait de transporter bientôt les cendres de ce romancier au Panthéon. La lecture du premier article me donna de la mélancolie ; le second m'inquiéta ; le troisième me mit en colère. Et pour le jour des morts je me suis rendu au Père-Lachaise.

Je crois qu'il n'y a pas d'homme, dans toutes les littératures, qui m'ait enfiévré plus que Balzac. Je revis sa tombe par une de ces journées dorées et douces, dont la tiédeur doit pénétrer jusqu'aux ossements des morts. Le cimetière établissait une communion réelle entre la vie des visiteurs et l'immense rêverie souterraine ; il ne m'apparut pas que Balzac reposait dans un lieu qui fût indigne de lui.

La tombe n'est pas du tout dans un état déshonorant. Certes la grille est rouillée, la pierre s'effrite un peu : c'est ce qui convient. Est-ce un riche banquier qui est enterré là ? C'est Balzac, qui toute sa vie, a peint ce qui s'effritait et ce qui se rouillait. Il semble, au surplus, qu'on ait comme des velléités de l'entretenir : le jour de ma visite, une femme, qui tenait un arrosoir d'enfant et une brosse à ongles, faisait auprès de la pierre des gestes où je devinais une intention de propreté. Elle ne savait d'ailleurs pas le nom de l'illustre mort ; elle s'approchait sans aucun trouble. Quand elle me vit longuement m'attarder devant son buste, l'œuvre fière de David d'Angers, elle regarda ce que je regardais. Son cœur n'en reçut aucun émoi. Et qu'importe ! Des fleurs posées sur le livre de bronze indiquaient la visite d'une lectrice amoureuse. Le voilà l'entretien, le seul qui compte, et qui fait oublier la rouille, l'effritement, l'arrosoir sans eau, la brosse qui n'en peut mais. Cette tombe est touchante : la vie la ronge ; une main de femme est venue la fleurir. Pour l'amour de Dieu, que les marbriers, les littérateurs et les gouvernements n'en prennent plus souci !

Elle n'est pas dans la partie la plus émouvante du cimetière, dans le jardin touffu sorti des tombes d'il y a cent ans. Ceux que la mort a pris de 1820 à 1830 reposent en pleine terre romantique, d'où les arbres ont jailli, des arbres de toute essence ; et leur ombre l'été, leurs feuilles tombées l'automne, leurs  branches sèches et craquantes l'hiver, ajoutent leur douleur ou leur douceur de plantes au tourment mystérieux de tant d'ombres humaines.

Il n'y a guère d'arbres, là où dort Balzac. Le cœur ne saurait s'égarer dans de vagues rêveries sur la nature. Mais on se trouve déjà sur le haut de la colline. Paris déjà se découvre au pied, et c'est une vue grandiose pour l'esprit. Le buste est tourné du côté de l'allée, non du côté de la vile, maladresse bien administrative ; mais Balzac continue de regarder les passants, et c'est en somme sa destinée.

***

 

    Balzac adorait le Père-Lachaise. Quand un écrivain sent soudain l'envie dangereuse de parler pour lui du Panthéon, voici d'abord ce qu'il ne faut pas oublier. Quand, à vingt ans, dans sa mansarde de la rue Lesdiguières, il n'en pouvait plus de vouloir écrire… sans savoir quoi, au lieu de dégourdir ses jambes dans son quartier, parmi des vivants médiocres, il montait, le cœur battant, jusqu'à ce cimetière, s'exalter dans le voisinage de morts glorieux. « La Fontaine ». « Molière ». Pas de titres ! Ni de phrases ! Un seul nom qui dit tout, et qui fait rêver ! Balzac aima la gloire ; il la voulut ; il abrégea sa vie pour la conquérir : il faut la lui laisser sous la forme dont sa jeunesse s'est enivrée. Quand il fut en pleine force, en plein génie, quand sa plume impétueuse écrivit ce chef-d'œuvre de passion, de chaleur et de mouvement, Le Père Goriot, d'un bond, pour enterrer cet imbécile sublime, son cœur monta au Père-Lachaise, et vous vous souvenez sur quel trait de feu s'achève le livre, ce défi de Rastignac au Paris bourdonnant. – Enfin, quand il fut lui-même au bord de l'abîme où nous tombons tous, au début de la journée fatale où, à bout de fièvre, son corps devait abandonner son âme, il dit à sa femme, qui lui demandait s'il se sentait mieux :

– Je tiens absolument… à ce qu'on m'enterre au Père-Lachaise !

Mme de Balzac, dès qu'il fut mort, écrivit au préfet de la Seine, pour y avoir deux mètres de terrain. Elle est maintenant couchée près de lui.

Je ne sais pas si ce fut la femme qu'il aima le mieux : il en aima beaucoup. Mais je suis sûr que c'est elle dont la pensée enflamma le plus souvent son génie. Il attendit dix-sept ans cette Mme Hanska. L'attente, l'absence, quelle source où se renouvelle l'amour !

Pendant dix-sept ans, que de romans écrits pour elle, pour la persuader de quelques chères idées, pour se défendre d'accusations mauvaises, que de livres qui ne sont qu'une confidence, qu'une ardente conversation, que de pages écrites avec un feu qu'il n'aurait jamais eu sans cette image toujours présente de sa chère Ève, l'aidant, l'assistant, le passionnant. L'œuvre de Balzac a le rythme d'une voix humaine. Aux esprits un peu pédants qui prétendent : « Elle est mal écrite ! » il faut toujours répondre : « Elle est si bien parlée. » C'est à Mme Hanska qu'elle le doit surtout. Ce serait un sacrilège de le séparer d'elle.

***

 

De quel droit d'ailleurs oserait-on le faire ? Est-ce qu'un mort, parce qu'il est grand, appartient de ce fait à l'État, au Parlement, aux ministres ? Suffirait-il du vote d'une Chambre où siège Uhry avec Malvy, pour que Balzac fût exhumé, transporté, panthéonisé ? Quelle horreur ce viol d'une tombe ! On convoquerait n'est-ce pas, l'Académie, des critiques, des reporters. On photographierait devant eux son crâne, comme on a fait pour celui de Richelieu, afin de le vendre ensuite quatre sous en cartes postales. Enfin, tout le ministère viendrait en petit haut de forme et mince jaquette, palabrer au Panthéon. J'entends déjà la voix de M. Herriot :

Balzac, messieurs, qui aima si profondément le peuple…

Rions ! Et trouvons là de quoi nous rassurer. Il aima le peuple comme tous les hommes de cœur, car c'en fut un. Mais il aurait l'horreur de notre Démocratie, une sainte horreur, faite de colère et de dégoût pour ce régime de jalousie dans le tremblement. Dieu sait s'il fut dur pour la monarchie parlementaire de Louis-Philippe ; avec quelle vigueur de mépris il la jugea et la traita, quelle clairvoyance il eut, devant le lyrisme démagogique d'Hugo qui évoquait les misères du prolétariat, pour répondre : « Prenez garde : ne lui donnez pas d'envie ! Vous tuez ses croyances ! Il ne lui reste comme fanatisme que le désespoir et la faim. Un jour, il s'avancera, et mettra le pied sur le cœur du pays. »

Je suis tranquille : ce ne sont pas les gouvernants d'à présent qui risqueront de venir saluer les restes d'un tel homme. Il les a montrés du doigt d'avance, il y a soixante-quinze ans. Mais s'ils venaient à l'ignorer, j'entends, s'ils rusaient un jour, pour tenter de travestir la pensée balzacienne ; si, enfin, par une inconcevable imprudence, ils décidaient un vote panthéonisateur, je leur jure dès aujourd'hui que nous serions quelques-uns à les siffler allègrement devant le cercueil de Balzac.

Il est au Père-Lachaise, et je présume qu'il y restera. Mais il le faut, parce qu'il est à sa place, parmi la foule des hommes connus ou ignorés, au milieu de tous ceux qu'il peignit. Comment l'isoler de cette société qu'il a recréée, de ces marchands, de ces artistes, de ces jeunes gens, de ces femmes qui, grâce à lui, survivent, au point qu'il est peut-être seul de son temps à être vraiment mort !

Et puis il repose au-dessus de Paris… C'est une bien grande chose que cette ville, quand on l'admire du Père-Lachaise. Elle était, l'autre jour, noyée dans une brume grise que le soleil poudrait d'or – tortueusement couchée, comme il dit dans Le Père Goriot, le long des deux rives de la Seine. Elle se déroulait en trois ondulations. La première courait de la Bastille à Saint-Gervais. La seconde, du haut Panthéon justement, si magnifique de loin, à Notre-Dame, aux tours puissantes. Et la troisième était celle des faubourgs lointains et estompés. Balzac, au-dessus de la ville, en perçoit-il l'immense rumeur ? Comment savoir la vie des morts ? En tout cas, il est bon qu'il la domine, comme il le désira, en homme épris de la gloire humaine, en écrivain avide d'observer les passions, en provincial pressé d'être célèbre dans les journaux, dans les salons, dans le cœur des femmes qui sont le charme si troublant de Paris. Puissent les sociétés d'embaumement littéraire et les politiciens généralement sans lettres comprendre qu'il convient de lui laisser un repos que son génie mérita !

René Benjamin

 

(article paru dans Le Figaro du dimanche 13 novembre 1927)

 

Le lendemain même, le 14 novembre, Le Temps publiait, également en première page, l'article venimeux, alambiqué et à-demi stupide ci-après, signé seulement des initiales P.S.. Il permet de mesurer la vacuité de pensée et la bassesse d'âme d'un rédacteur moyen du Temps à la fin des années 20.

 

 

"Autour de Panthéon"

 

M. René Benjamin proteste avec fracas, dans le Figaro, contre l'idée de transporter les cendres de Balzac au Panthéon. Il en était donc question ? La plupart des lecteurs de M. Benjamin n'en avaient jamais entendu parler, et penseront qu'il n'enfonce pas précisément une porte ouverte, mais qu'il s'évertue à fermer une porte close. En somme, il refuse ce qu'on ne lui offre pas, et cela au nom d'un client qui ne l'a pas chargé de ses intérêts. Dieu nous préserve de nos amis ! Plus balzacien que Balzac, M. René Benjamin rappelle que celui-ci voulut être enterré au Père-Lachaise et en conclut qu'il doit y rester. Or, il est mort en 1850, sans aucune chance de panthéonisation immédiate, présenté par Sainte-Beuve comme une espèce d'Eugène Sue et ne devant être mis à son rang que beaucoup plus tard1, par Taine et quelques autres. Il avait conscience de sa valeur, mais la savait généralement méconnue, et ne pensait pas que l'opinion publique voulût décerner de tels honneurs à celui qu'elle tenait pour un fabricant de romans-feuilletons. D'autre part, le Panthéon fut rendu au culte en 1851, et on pouvait le prévoir dès 1850, même sans être Balzac.

Ses dernières volontés ne prouvent nullement qu'il eût refusé le Panthéon, s'il avait cru pouvoir y être admis. M. René Benjamin objecte ses convictions religieuses2. Il a dit en effet dans la préface de la Comédie humaine qu'il écrivait à la lumière de « ces deux flambeaux, la religion et la monarchie ». Il était devenu légitimiste, pour faire sa cour à Mme de Castries, qui d'ailleurs le mena en bateau, si l'on ose s'exprimer ainsi.  Mais quels seraient ses sentiments s'il vivait de nos jours ? Il y a dans son œuvre touffue bien des symptômes et des tendances fort contraires à la direction qu'il adopta sous l'influence d'une belle coquette. Brunetière lui-même en est convenu. M. Benjamin semble considérer comme indigne de lui le voisinage de Victor Hugo ! Mais les rapports anthumes3 de ces deux grands écrivains  étaient excellents. « Il n'y a que trois hommes à Paris qui sachent leur langue, Hugo, Gautier et moi » disait Balzac, homme de lettres avant tout, bien que ce trait puisse étonner M. Benjamin. Et Balzac se distinguait, même entre les hommes de lettres,  par sa passion de la gloire, ou même de la réclame. On croira malaisément qu'un transfert solennel au Panthéon, avec discours et fanfares, eût été pour lui déplaire. Il eût apprécié, en cette occasion, jusqu'à M. Edouard Herriot, qui du moins a la voix forte.

En fait il n'est pas probable que ce projet encore inexistant se réalise jamais, encore qu'il fût parfaitement juste et raisonnable. Mais nous n'avons pas, si l'on peut dire, une politique du Panthéon nettement définie, et tout s'y fait un peu au hasard. D'abord, en dehors des objections confessionnelles3, le public a des préjugés qui se rattachent à des traditions beaucoup plus anciennes. Pour M. Benjamin, Balzac est beaucoup mieux à l'air libre, sur la colline du Père-Lachaise, d'où il domine Paris, que dans les noirs caveaux creusés par Soufflot. D'autres, par le même raisonnement, demandent qu'on délivre Jean-Jacques de cette atmosphère étouffante et qu'on le ramène à Ermenonville où il pourra respirer. On se croirait reporté aux siècles de l'antique Egypte des Pharaons, laquelle ne doutait pas que le mort ne continuât de vivre obscurément dans son tombeau. Et l'on prend à la lettre le vers – très beau en soi – de Baudelaire, qui était d'ailleurs capable de toutes les superstitions :

Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs.

D'où l'obligation de leur procurer une sépulture confortable et ressemblant autant que possible à une villégiature. Cependant, ou bien nous rentrons dans le néant, ou bien il y a une vie future, mais alors :

L'âme lève du doigt le couvercle de pierre

Et s'envole…

comme il est dit dans Marion Delorme. Que les caveaux du Panthéon soient mal  éclairés, n'empêchera pas les âmes des grands hommes de voir clair, supposé qu'ils soient immortels autrement que dans leurs œuvres… Le malheur du Panthéon, c'est d'être livré aux fantaisies des politiciens, qui tout à tour l'affectent au culte et le désaffectent, y introduisent des cendres illustres et les en expulsent. Napoléon y mettait ses « grands dignitaires » ; comme si un grand dignitaire était forcément un grand homme ! La Convention vote le Panthéon pour Descartes : le Directoire annule cette décision, et Descartes est à Saint-Germain-des-Prés, etc… Il faudrait consolider le Panthéon, moralement et civiquement, en faire un Westminster laïque et largement national. Alors, en dépit de M. Benjamin, Balzac y serait à sa place. – P. S.

 

 

1. Cependant c'est en 1858 que paraît le livre de Théophile Gautier Honoré de Balzac avec l'analyse de la Comédie Humaine de Taine.

 

2. Il n'en est nullement question dans l'article ci-dessus.

 

3. Sic.

 

L'article de René Benjamin eut donc un certain retentissement. Nous en avons trouvé un autre écho dans Le Télégramme du Nord. Son auteur reprend mot pour mot quelques-unes des réflexions de Benjamin et, arrivant à l'invective contre « les gouvernants d'à présent » et à la promesse de « les siffler allègrement devant le cercueil de Balzac », ajoute : « Nous serons parmi les siffleurs, Benjamin ».

 

***

 

"Balzac mis à nu"

 

Sous ce titre assez vulgaire, il vient de paraître, sans nom d'auteur, avec un sous-titre, dont les intentions ne sont pas uniquement pures (Les dessous de la société romantique), un livre délicieusement édité, assez savoureusement écrit, mais qui suscite toutes les craintes et qui appelle toutes les réserves. C'est le type du livre tentateur et dangereux.

Tentateur ? Et la preuve, c'est le nombre des critiques qui se sont rués sur lui. Il vient de paraître articles sur articles, et comme si c'était la fatalité, le destin forcé de leurs auteurs, ils reproduisent tous un ignoble portrait de Balzac, qui est, paraît-il, la page la plus étonnante de cette œuvre singulière.

Elle n'est pas étonnante, mais répugnante. Son succès vient d'abord de ce qu'il est rare, dans une société, mêlée, pressée, superficielle, de trouver des hommes que la grossièreté rebute. Surtout, mon Dieu, s'ils ont par contrat à écrire des articles ! La grossièreté alors peut leur paraître une attraction. Ils sacrifient leur délicatesse à la curiosité. Puis il ont le goût si las qu'il leur arrive de trouver fort ce qui n'est que forcé. Ajoutez à cela que notre époque ne brille pas par sa culture, mais se fait remarquer par ses primaires : ainsi faut-il appeler la majorité des lecteurs ; on les réveillera donc et on gardera leur attention par de l'inattendu, même entaché de bassesse. J'allais dire : au contraire, c'est un ragoût ; et je crois bien qu'il faut le dire. L'esprit démocratique, qui est l'esprit du commun, donc l'esprit vulgaire, se rassasie des découvertes sur les grands hommes.

Enfin, dans cette affaire, tout le monde a été entraîné par un homme extrêmement léger, qui publiant ce texte extrêmement douteux, l'a fait précéder d'une préface où il ne dit rien sur l'origine du manuscrit, ni rien sur ce qu'il en pense, mais où il imprime une seconde fois, en italique l'horrible page, ainsi que d'autres dont l'horreur n'est pas moindre. C'est fait d'un air innocent, mais c'est fait. Et les résultats ont été rapides. Vous m'excuserez de ne pas tomber dans le piège, à mon tour, en publiant une fois de plus ces lignes dépourvues de goût.

Du goût ! Ah ! ah ! Du goût ! J'entends bien que des gens dépourvus de tact vont se récrier qu'il ne s'agit nullement de goût, mais de vérité et d'histoire ! Deux mots redoutables. Ne parlons pas trop vite de vérité au sujet d'un livre mystérieux, qui fait penser à l'envoyé secret chez Don César de Bazan :

« C'est de qui vous savez pour ce que vous savez. ».

Certes, nous ne savons pas de qui ; et puisqu'on se garde bien de nous le dire, ne serait-ce pas qu'on redoute de voir paraître un jour quelque héritier qui réclamerait des droits ? Ce texte d'on ne sait qui, donne d'ailleurs au cours d'une lecture attentive, l'impression d'avoir été « arrangé ». Il y a des parties pleines de talent, du plus vif, du plus drôle. Il y en a de plates. Enfin, il y en a qui n'ont pas l'air de leur auteur. On trouve même dans ce recueil d'anecdotes risquées, auxquelles on a cru conférer de la valeur en le faisant précéder de cette épigraphe : « Je n'ai songé qu'à l'exactitude et à la vérité, Saint-Simon, » on trouve des précautions habiles, comme si l'on redoutait d'être accusé de faux. Or cette crainte ne sent pas le mémorialiste enchanté des potins scandaleux qu'il raconte, mais bien le commentateur actuel qui, après tant de « biographies romancées », se méfie de ce que penseront de certains dialogues les historiens patentés, c'est-à-dire universitaires, gelés et muets.

Cette question de l'histoire est un imbroglio divertissant. On ne peut s'y reconnaître qu'en déclarant – ce qui est la seule solution saine – que l'Histoire vraie n'existe pas et ne saurait exister. C'est déjà tellement bien d'arriver, dans une vie où tout est si fragile, à des à peu près historiques, pleins d'apparente sagesse et d'un semblant de raison. L'homme supérieur dans les études d'histoire est celui qui, à force d'avoir lu sur des hommes et des évènements le pour et le contre, à force d'avoir tourné et médité autour de rapports et de jugements contradictoires, s'évade soudain des documents et, par son flair, son instinct, se décide tout à coup, n'étant plus l'esclave de la lettre, mais ayant su la dominer grâce à son sentiment. Qu'on n'aille pas dire : « Ce sentiment, qu'est-ce donc ? C'est vague !… » Oui, et la lettre ne l'est pas, hélas ! Elle peut être si bornée ! Il est exact que ce sentiment du vrai ou du faux chez l'homme cultivé se constate, sans se définir, s'éprouve mais ne s'enseigne pas ; qu'on ne peut pas le contrôler avec des fiches, et qu'on ne peut pas scientifiquement l'analyser. C'est une minute d'équilibre admirable mais indéfinissable, comme tout ce qui est bien chez l'être humain.

Et très évidemment cela ne peut pas être compris par les gratte-papiers des laboratoires littéraires et les dénicheurs de fausses bricoles historiques.

Balzac, ce malheureux, du fait qu'il avait un tempérament débordant, encombrant, d'où émanaient des ondes, qui physiquement suffoquaient ses contemporains, sera victime encore, durant des années, de racontars perfides et malsains qu'on reproduira ici ou là avec volupté. Mais, grâce à Dieu aussi, il y a, non pour le défendre, mais pour le faire revivre, une sorte de servant, amoureux et délicieux, qui s'appelle Marcel Bouteron. Celui-là sait tout et il aime, de sorte qu'il a ce que je louais tout à l'heure, d'abord la prudence de l'esprit et soudain la décision du cœur. Puisque Bouteron existe, les mises à nu, même les plus impudiques, restent sans importance. Il laisse faire, puis paisiblement il rhabille son héros avec des habits qui sont authentiquement les siens.

Ceci dit, reconnaissons que ce livre d'on ne sait qui, écrit pour on ne sait quoi, pourrait réjouir, outre les gens que j'ai dits, tous ceux qui ne savent rien de Balzac, c'est-à-dire le plus grand nombre. S'il ne coûtait soixante francs, il aurait toutes les chances de toucher un public étendu. Mais il fera sourire, ou il écœurera ceux qui connaissent et aiment Balzac. Car il contient cent preuves que l'auteur haïssait – pas moins – le génial romancier. Son talent y est traité de « précieux et de hideux » (p. 98) et sa personne « d'immonde » (p.186). Vous avouerez que c'est sans ménagements. Mme Hanska n'est guère mieux considérée. Elle habite dans le coin le plus pouilleux de la Pologne (p. 75). Balzac a mis le comble à ses sottises en l'épousant (p. 141). Elle lui a envoyé toute une correspondance politique, littéraire, mystique, potinière, et surtout hystérique (p. 193). Elle faisait l'effet d'une vieille comédienne de campagne, sans engagement ni répertoire (p. 195). Puisque l'homme extrêmement léger qui a écrit la postface ne dit rien de ces jugements, c'est qu'il les approuve. Qui ne dit mot, consent. Et voilà qui est fâcheux. Car vraiment ce sont des propos très faibles.

Par eux et par cent autres traits, cet on ne sait qui d'auteur ne peut nous donner confiance. Son livre est composé de ragots, parfois amusants, souvent graveleux, comme il y en a tant chez tant d'auteurs de chroniques secrètes. Ce n'est même pas un homme de salon, mais de boudoir. On a osé écrire le nom de Saint-Simon à son sujet. Folie ou inconscience ! Le grand duc a peint toutes les passions de la cour, les plus viles, les plus hautes, les amours, les intérêts, les ambitions. Lui ne nous parle que de femmes, et encore à condition qu'il y ait scandale. Sur la mère de Balzac, c'est un détail effronté qu'il nous livre ; sur une visite de Mme Doumerc à Mme d'Abrantès, c'est un détail cynique ; sur la vicomtesse Donnadieu, un détail impudent ; sur Mme de Saint-James Gaucourt, c'est une obscénité. Voilà l'homme. Il arrive à être érotique, même en parlant des sous-préfets de la Démocratie française ! Quelle gageure ! Et n'oublions pas, bien entendu, qu'il prête à une quantité de gens l'illustre maladie dont se trouvaient ravagés tous les héros de Candide.

Les révélations de ce livre sont que Balzac était gros, mal fait, désordonné et vaniteux : je crois me souvenir que nous le savions ; qu'il était inattentif au ridicule, capable d'indélicatesses, la proie d'amours simultanées parmi lesquelles il mentait avec une aisance qui touche à la grandeur : il me semble qu'on avait parlé de tout cela ; qu'il fut l'amant de la comtesse Guidoboni-Visconti : ma parole, il en fut question ; et qu'il eut un fils : suis-je audacieux en proclamant que c'est bien possible ? Il en eut d'autres, le cher homme, et avec d'autres femmes encore, car ce fut un gaillard ! Ce sont bien là des révélations qui déjà nous avaient été révélées.

Mais il y a deux grandes, grandes nouveautés !

La première, c'est, à mon sens, d'avoir refait le portrait de Mme de Mortsauf. Oui, refait. Ah ! Là il faut s'arrêter et déguster ! Cet on ne sait qui d'auteur, après nous avoir assuré que Mme de Mortsauf n'est autre que la comtesse Guidoboni-Visconti, ce qui est déjà une blague immense, nous certifie qu'avec l'original… il y avait mieux à faire. Et il l'essaye ! Alors la blague devient une bouffonnerie. Il redonne d'abord le texte balzacien, cet ingénu, le texte que nous savons tous par cœur, qui fourmille d'idées, d'images, de mouvements d'âme : qui est d'une chaleur et d'une divination sublimes ; puis il prend sa petite flûte personnelle, un peu bouchée, je le crains, et il nous commence un élégant inventaire des qualités féminines, en homme qui a fait des humanités et, hélas, n'en a rien perdu, car il parle de déesse, d'Héraclides, de sirènes ; enfin, il parle comme les ambassadeurs à la fin du repas, mais Balzac, l'étonnant Balzac, ne s'en trouve ni atteint ni diminué. Nous restons le cœur battant du rythme de son portrait.

La seconde comédie est non moins excellente ; c'est une conversation rapportée entre M. Lionel de Bonneval et Balzac. Pendant cent cinquante pages, Balzac a été présenté comme un malotru, sans éducation, sans usages, et voici que le vicomte, qui, lui, est délicieux, bien entendu, parle en ces termes à Balzac même : « Depuis mon enfance, j'ai vécu un peu partout ;dans le plus grand monde, qui est le mien, comme vous savez, et aussi dans des sociétés inférieures, et nulle part je n'ai vu ni entendu qui que ce soit parler et agir comme agissent et parlent vos héros et héroïnes. Vous leur prêtez des façons, des recherches de langage, qui n'ont cours nulle part. Je me suis toujours demandé où vous pouvez avoir trouvé vos modèles, etc., etc… »

Et l'on ne sait qui d'auteur ajoute cette phrase exquise, mais pleine de contradictions stupéfiantes : « On ne peut donner l'idée de la bonne grâce, de l'expression aimable et légère, du ton péremptoire et supérieur qui accompagnaient la leçon infligée par M. Bonneval à l'auteur de la Comédie humaine. »

Il paraît que ce pauvre Balzac en a pleuré à chaudes larmes. Il a eu bien tort ! Ce M. de Bonneval pensait ; « Quel visionnaire ! » Il n'y avait qu'à penser de lui : «  Le pauvre ! Mais il ne voit donc rien ! » Non. Il ne voyait ni n'entendait, comme la plupart des gens du monde. Si Balzac a été peu compris dans ses gestes, dans ses paroles, dans sa vie, et s'il fut tardivement aimé dans son œuvre, sauf par quelques artistes, et par des lectrices amoureuses ; c'est qu'il passait par-dessus la réalité, qu'il devinait, qu'il ajoutait, qu'il faisait des miracles, qu'il semblait adorer telle ou telle femme, qu'il la compromettait, qu'il devenait son amant, puis qu'il avait l'air de la tromper, de l'abandonner, tout simplement parce qu'il en avait fait un personnage, et que c'était alors un personnage enrichi, magnifié, qu'il aimait, et non plus elle. Un prodigieux artiste, un géant de l'art, un être unique dans la littérature, voilà ce qu'est Balzac ! Voilà ce qu'il faut dire, redire, chanter. Avec tout le reste on nous ennuie ou… on nous dégoûte un peu. Mais c'est l'été. Le ciel est pur, l'air est doux. Allons donc nous promener !

René Benjamin

 

 (Candide, 18 juillet 1928)

 Carte de Marcel Bouteron

 

 

 

 





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