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JEAN DES VALLIERES REND HOMMAGE A RENE BENJAMIN

La France, à qui peu de malheurs sont épargnés, perd un prince de l'intelligence, marqué aux traits les plus brillants de son génie traditionnel. Moraliste, René Benjamin était l'ennemi né de tous les conformismes qui étouffent les élans du cœur et dénaturent les consciences. D'une indépendance farouche, rebelle même à l'obédience des groupes ou partis qui avaient sa sympathie, il ne cessa de défendre les disciplines spirituelles de la patrie contre le matérialisme des primaires et des cuistres qui précipitent sa ruine.

Jamais ces gens-là ne vous donnent leur regard, disait-il ; sans doute, ont-ils honte de ce qu'ils sont.

Ses yeux, à lui, d'une dure tendresse, vous pénétraient jusqu'à l'âme. Car cet ironiste à la verve parfois terrible était le contraire d'un sceptique. Seule l'intransigeance d'un caractère épris de grandeur l'inspirait ; elle l'a constamment porté aux plus généreux enthousiasmes.

Une incomparable galerie de portraits en fait foi, où son admiration passionnée lui confère le merveilleux pouvoir de ressusciter dans leurs sentiments les plus secrets les grandes figures qu'il propose à notre amour. La plupart incarnent un moment dramatique de la France ou une de ses expressions impérissables : Marie-Antoinette, Barrès, Joffre, Clemenceau, Pétain, Molière, Balzac, Maurras.

Comme Molière, à qui il a donné le meilleur de sa tendresse, Benjamin était d'abord homme de théâtre. Il aimait les gens de théâtre. Il a peint Antoine, Copeau, Sacha Guitry, avec une admirable intelligence de leur talent et de leur fantaisie. Ses portraits n'ont tant de vie que parce qu'ils sont du théâtre. Ses conférences l'étaient bien davantage encore, dont il fit un art proche de la comédie, recréant seul sur scène, avec un extraordinaire don d'évocation, les personnages, le milieu et les épisodes de son sujet. Le succès le bouda un peu quand il écrivit directement pour le théâtre – injustice sur laquelle l'avenir reviendra au nom de la fantaisie charmante et de la grâce qui apparentent à Musset Les plaisirs du hasard, Il faut que chacun soit à sa place, et à Molière ce petit chef-d'œuvre classique, La pie borgne.

Deux guerres encadrent tragiquement la destinée de ce Français, pur entre tous, qui se partageait entre le Paris de son enfance et la Touraine de Balzac. Blessé à Verdun, il écrit pendant sa convalescence Gaspard, que l'académie Goncourt couronne. Plus tard, elle l'accueille dans son sein, non sans quelques réserves qui lui firent ingratement payer son combat contre les errements annonciateurs d'une nouvelle catastrophe.

Parce qu'il l'avait faite et que c'était un homme d'amour, il avait l'horreur de la guerre. Nul n'a dénoncé l'Allemagne avec une plus âpre persévérance. Adoptant l'attitude péremptoire de Barrès, il refusait de l'admettre sous un autre aspect que celui de la barbarie toujours menaçante. Il me dit, pendant l'occupation, à propos d'un vieux livre où j'ai moi-même dépeint sans ménagement les allemands, qu'il en faisait apprendre des pages par cœur à ses fils pour stimuler leur défiance.

Prêter à René Benjamin la plus fugitive pensée dans le sens de la collaboration est une absurdité autant qu'une imposture. A l'écart de toute intrigue, horrifié seulement par la prévision du chaos où l'Europe allait sombrer, il rêvait de décider les trois plus hautes autorités restées en dehors du conflit – le pape, le président de la Confédération helvétique, le général Franco – à s'interposer au nom de la pensée civilisée entre les combattants. Les Allemands ne lui permirent pas d'entreprendre cette croisade.

Mais son immense pitié des hommes le rapprocha encore du vieux chef qui gravissait pour eux le même calvaire. Il consacra au maréchal le fervent et douloureux triptyque dont ses ennemis tentèrent de tirer parti pour lui imposer silence. Vainement. On ne trouva pas une ligne de lui qui justifiât une action judiciaire. Mais il était arbitrairement emprisonné depuis de longs mois quand son fils aîné, Jean-Loup, tomba sur le front d'Alsace et lui arracha le cri déchirant de L'Enfant tué.

De plus en plus épouvanté par la démence du monde, il se réfugia alors dans sa campagne tourangelle de Savonnières ; il y recherche, parmi les souvenirs du Lys dans la vallée, l'image vraie de la France. Il l'évoque avec une exaltation d'amant dans la voyageuse du Divin visage, dans la famille, si semblable à la sienne, des Innocents dans la tempête. Accomplissant enfin le voyage de Rome, il va exposer au chef spirituel du monde sa tragique angoisse :

Que faire contre les assassins qui partout triomphent ?

Les aimer, lui répond Pie XII.

– C'est sur cette dernière parole de la Visite angélique qu'il disparaît. L'immense sacrifice de charité qu'elle ordonne prend un sens testamentaire à l'heure où ce défenseur de toutes les valeurs de l'amour rejoint dans leur éternité de lumière les grandes figures à qui il ne cessa d'en appeler. A leur tête, une reine, elle aussi assassinée, l'accueille familièrement et, objet d'une autre admiration éperdue, cette belle et mystérieuse comtesse Anna de Noailles qu'il appelait la Fille du Soleil.

Jean des Vallières

 

Le Curieux, 14 octobre 1948

 


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