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Quelques envois manuscrits de René Benjamin

Qui a eu entre les mains des lettres ou des manuscrits de René Benjamin a pu constater la lisibilité parfaite de son écriture. Merveille d'harmonie et d'élégance, elle correspond tout à fait à son caractère droit et sensible et à la vivacité de son esprit. Jean Tenant lui a consacré une page entière dans Notre ami Benjamin qu'il publia un an après la mort de son ami.


« L'impression que j'éprouve en relisant les lettres, les dédicaces de Benjamin, écrit-il, correspond exactement à tout ce que nous aimions dans sa personne comme dans son œuvre. "Là, tout n'est qu'ordre et beauté" – élégance, clarté, lisibilité, franchise, netteté. Les lignes sont horizontales, ne montent ni ne descendent : c'est la pondération, la retenue, la pudeur des sentiments. Il y a des pleins et des déliés ; l'artiste se révèle, ainsi que l'amoureux des beaux texte – bien imprimés – à la proportion des jambages, à la liaison des lettres, au dessin des majuscules, à la forme des m, des h, des g, qui donne à la ligne, à toute la page, un caractère en quelque sorte elzévirien […]

Mais la fantaisie ? mais l'enthousiasme ? direz-vous. Vous les trouverez dans la signature. Celle-ci, large, ornée, aérée, s'étale sur une ligne ascendante, assez, mais pas trop ; et c'est l'enthousiasme, non l'optimisme. La fantaisie éclate dans la forme des deux majuscules R et B : d'abord, un trait droit, de même pente que l'écriture ; puis pour l'R, une ligne galbée, descendant de gauche roite, du sommet de la barre d'appui, en la coiffant, jusqu'au point de départ, assez éloigné, de la minuscule e ; pour le B, qui se lie à l'é final du prénom, une ligne semblable, de même style, mais terminée par un crochet de fermeture. L'e suivant se détache, amorçant, après cette pause, le mouvement rapide qui emporte les autres lettres jusqu'à l'n final confondu avec l'i, et figuré par une courbe sans brisure, en manière de paraphe. »


René Benjamin venait presque tous les ans parler à Lyon où il affectionnait particulièrement la salle des Célestins. C'est dans cette ville, nous confie-t-il dans La Table et le verre d'eau, qu'il donna sa première conférence, « au début de 1916, en pleine guerre, deux mois après que l'Académie Goncourt m'eut donné son prix pour un livre qui s'appelait Gaspard. Quelqu'un m'écrivit de Lyon : "Voulez-vous venir parler de votre livre ?" J'étais soldat comme tout le monde. Je répondis : "Oui. A ma première permission" ». Ce fut l'unique fois qu'il parla assis devant une table ornée d'un verre d'eau en lisant les papiers sortis de sa poche. Il y revint souvent, avec des succès divers. Il s'y fit, comme ailleurs, des amis. C'est sans doute la fréquence de ses visites et le nombre de ses amitiés qui ont permis à un bibliophile lyonnais de se constituer une petite collection d'envois de René Benjamin qui figureront en bonne place parmi ceux que nous présentons ici.


Benjamin n'aurait jamais consenti à participer à des "séances" de signature et, si l'on trouve beaucoup de livres dédicacés par lui, c'est sans aucun doute parce qu'il avait presque autant d'amis que de lecteurs et d'auditeurs.

Willy Michel. à qui sont dédicacés Les Rapatriés était un photographe, né en 1905 et mort en 1976, ami d'un certain nombre d'écrivains dont Paul Valéry. C'est lui qui inventa le photomaton.


Le Docteur Roger Steinmetz et sa femme, de nationalité suisse, étaient devenus des amis intimes des Benjamin. Dans ses souvenirs de conférencier, La Table et le verre d'eau, histoire d'une passion, il évoque, bien entendu, ses nombreux déplacements en Suisse et les amis admiratifs et dévoués qu'il s'y était créés. « La Suisse, écrit-il enfin, elle aussi [il vient de parler de la Hollande et de la Belgique], m'a donné l'impression que la France peut être aimée ».

Est-ce au docteur Steinmetz qu'il fait allusion dans le passage suivant ? : « A Genève, j'avais un ami qui veillait et qui s'est mis en quatre pour que je revienne et qu'on m'acclame… avec le même veston, le même air, les mêmes souliers ! […] Je suis revenu ; nous sommes tombés d'accord ; et l'ami dont je parle n'a jamais cessé d'être incomparable. Je crois bien qu'il écrit pour moi cinquante lettres par an. Cinquante lettres à cinquante personnes, à qui il indique cent façons de me faire plaisir; il prépare les publics, combine ma tournée, choisit mes trains. Juste avant que je parte il m'écrit : "Bon voyage !" Sitôt la frontière passée, j'ai une lettre : "Soyez le bienvenu !" Il ne me laisse pas un jour sans un mot d'encouragement. Sensible, il sait que je fais un métier de sensible. Partout je retrouve les traces de sa bienveillance. Et chaque fois que je les trouve, je dis :"Ah ! Suisse, Chère Suisse, qui aimez la France… et les conférences ! »

En tout cas, c'est bien lui que nous retrouvons, en octobre 1964, dans une longue lettre à Henriette Benjamin, fille de l'écrivain, dans laquelle il insiste pour faire connaître à Eugène Fabre, critique littéraire du Journal de Genève, une pièce inédite de son père, Balzac, que lui-même ne connaît pas. « Il la signalerait avec la chaleureuse et vraie amitié qu'il a toujours gardée pour René Benjamin. Et, qui sait, il pourrait en parler au comité de la Comédie de Genève qui pourrait s'y intéresser […] Si ce projet pouvait se réaliser de votre côté, je pense que ce serait une occasion à ne pas manquer pour ranimer le souvenir de notre si cher René Benjamin. »

François Benjamin lui envoya La Galère des Goncourt après la mort de son père avec le bel envoi que l'on peut lire ci-contre.


René Benjamin aimait beaucoup les médecins et les auditoires de médecins. « Les auditeurs que j'aime le mieux, écrit-il dans La Table et le verre d'eau, ce sont les médecins. »1 Son fils François l'a justement souligné au début de l'émission que Jean Ferré lui consacra, en 1988, à l'occasion du 40e anniversaire de sa mort, en lisant cette lettre de son père à un ami médecin : « J'ai toujours eu envie de parler médecine et médecins. Avec les marins, ce sont les gens qui m'intéressent le plus. J'ai toujours eu envie de raconter un grand médecin. On ne raconte jamais que des histoires de rois. Quel est le plus grand des médecins depuis que la terre tourne, à votre avis ? Vous parlez d'un livre sur l'âme des médecins. J'y pense depuis vingt ans. En réclamant un examen d'âme pour l'étudiant en médecine. Pensez à ce que cela serait, mon cher. Ce serait prodigieux ! »


En 1940, il dédie Le Printemps tragique « à la mémoire de Thierry de Martel, âme frémissante et désolée, qui, après avoir sauvé tant de vies, a tenu à rejoindre dans la mort ceux qui par un effort suprême avaient tenté de défendre la France, trahie par les politiciens ». Thierry de Martel était chirurgien et l'écrivain avait été opéré par lui et soigné dans sa clinique. Patriote comme sa mère, la comtesse de Mirabeau2, il s’était donné la mort le jour de l’entrée des Allemands dans Paris, le 14 juin 1940. Et c'est à sa veuve que, quelques jours après sa sortie des presses, le 10 décembre suivant, René Benjamin dut adresser son livre.


Le Docteur Steinmetz, Thierry de Martel. Mais nous avons aussi le Molière avec un bel envoi au Docteur Fernand Lemaître et Au soleil de la Poésie, Sous l'œil en fleur de Madame de Noailles, ayant appartenu au Docteur Averseng.


Au Docteur Fernand Lemaître que MoliÈre eut tant aimé, car il aimait de toute son âme les médecins qui guérissent !

Au soleil de la poÉsie Sous l'œil en fleur de Madame de Noailles et sous l'œil indulgent du Docteur Averseng !


Mais voici Galtier-Boissière (1891-1966), le fondateur du Crapouillot, à qui il dédicace La prodigieuse vie d'Honoré de Balzac.


Et un envoi, sur l'exemplaire de cette merveilleuse pièce, Paris, à l'acteur Auguste Chabot.

Les noms des créateurs de cette pièce ne figurent pas dans l'édition qu'en donna la Librairie Plon en 1932.

En 1936, elle fut adaptée au cinéma par Jean Choux, avec une musique originale de Jacques Ibert et une distribution prestigieuse comprenant Harry Baur et Renée Saint-Cyr.


Terminons cette rapide revue de quelques envois autographes de René Benjamin par deux envois à Marcel Bouteron (1877-1962), bibliothécaire de l'Institut et de la bibliothèque Lovenjoul à Chantilly, initiateur des études balzaciennes, l'un de l'auteur lui-même, en 1929 ; le second de son ami Jean Tenant sur Notre ami Benjamin, écrit à la demande des amis de René Benjamin.

« L'œuvre, souvent amère, qu'il nous a laissée, dit-il, nous oblige. Elle nous commande de la faire connaître. Ses amis la connaissent et le connaissent ? Peut-être. Ils ne les connaîtront jamais assez, l'un et l'autre. »






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1. « Je ne crois guère aux médecins. En ai-je vu un seul soulager quelqu'un près de moi ? J'en ai pourtant connu des plus remarquables : des intuitifs, des attentifs, qui comprennent de quoi on souffre… de quoi on meure, et qui ont pitié des hommes. Mais ils ne guérissent pour ainsi dire rien. Pourtant, je répète, j'aime les médecins. Outre qu'ils peuvent persuader, consoler, faire œuvre humaine, ils observent la vie, ils la connaissent ; ils sont tout près des artistes. Aussi l'art les touche; la poésie les émeut. Il ne faudrait pas les pousser beaucoup pour leur faire dire qu'elle la plus grande diversion, donc la vraie médecine. »



2. La comtesse de Mirabeau (1849-1932), connue à l'époque sous son nom de plume Gyp était la petite nièce du célèbre orateur révolutionnaire ; néanmoins boulangiste, anti-dreyfusarde et surtout passionnément nationaliste, comme la majorité de ses concitoyens depuis la perte de l'Alsace-Lorraine. Son salon réunissait de nombreuses personnalités de la vie mondaine et artistique de l'époque, comme Robert de Montesquiou Marcel Proust, Edgar Degas, Maurice Barrès, Anatole France Paul Valery, Alphonse et Léon Daudet ou Jean-Louis Forain.







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