Racines juives de l'Europe


"Connais-toi toi-même" (Socrate)

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Victor Young Perez (1911-1945)

ou 

 Le tragique destin d'un "titi" juif tunisien

 

 Plus jeune champion mouche de tous les temps, Victor Perez a grandi dans le quartier de la Hara à Tunis. Ancien ghetto juif qui connut des pogroms même encore sous le protectorat français, la Hara (aujourd'hui rasée) était restée le quartier des juifs les plus pauvres, les plus aisés l’ayant abandonné pour s’installer dans la nouvelle ville européenne. C’est dans ce quartier aux venelles étroites et encombrées, où la végétation était inexistante et le soleil invisible que naquit Victor Pérez en 1911.

 

    Second d’une fratrie de six enfants, il eut toutefois une enfance joyeuse dans cette ville multiculturelle et bouillonnante de vie qu’était le Tunis d’avant guerre.

 

    Faisant les 400 coups avec sa bande dans les rues animées de la Hara et de la Hafsia (qui la prolongeait), ou déambulant avec ses copains dans les avenues du centre de Tunis, élève peu assidu, séchant allègrement ses cours à l’école de l’Alliance israëlite de la Hafsia , Victor – comme son frère aîné Benjamin- ne rêvait que de boxe surtout depuis la victoire de Battling Siki  sur Carpentier. "Cette victoire d’un Noir des colonies sur un français de la métropole fut pour la petite bande une formidable révélation. A onze ans, Victor découvrait que les Français n’étaient pas invincibles" , eux qui "traitaient en inférieurs les indigènes, Noirs, juifs ou Arabes, sur lesquels ils avaient tout pouvoir" (A. Nahum. Quatre boules de cuir).

 

    Bien que l’idée même d’un champion de boxe juif parût à l’époque extravagante à plus d’un, Victor, (repéré par le mécène Fernand Mossé) et son frère, tout à leur rêve de devenir champions, commencèrent à s’entraîner dans les locaux de l’association juive omnisport Maccabi. C’est à ce moment qu’ils prirent, comme c’était la mode, des prénoms américains, Kid pour Benjamin et Young pour Victor. Leur entraîneur même Joe Guez avait troqué son prénom de Joseph pour celui de Joe.

 

    Après une série de combats locaux où il eut l’occasion de faire remarquer son jeu de jambes exceptionnel, Young, précédé déjà de son frère Kid, embarqua, à 17 ans, pour Paris, ville mythique pour tous les juifs de Tunis. Vite introduit dans les milieux pugilistiques par son frère, Young fut remarqué par l’entraîneur Léon Bellières qui le prit sous son aile.

 

    Après un premier échec en 1930, il remporta le titre de champion de France poids mouche  contre Valentin Angelman dans une salle Wagram bondée, et devint du jour au lendemain une gloire médiatique en France et en Tunisie. Celle-ci atteignit des sommets lorsque peu de temps après, en octobre 1931 il enleva le titre de champion du monde par KO. à l’américain Frankie Genaro tenant du titre, devant  16 000 spectateurs en délire, au Palais des Sports de Paris. Déclenchant une liesse populaire sans précédent dans tout Tunis, cette victoire en fit une figure incontournable du Tout-Paris. Il avait à peine 20 ans !

 

    C’est alors qu’invité à toutes les mondanités, le petit juif tunisien fit la connaissance de l’élégante Mireille Balin , alors mannequin chez Patou. Pris d’un amour fou, il invita celle qui devint aussitôt sa maîtresse. Menant grand train, mesurant l’incroyable distance qui le séparait de son enfance pourtant si proche à la Hara, il se mit à dépenser sans compter, offrant à sa compagne une vie fastueuse, malgré les multiples mises en garde de Bellière. Paradant au bras du champion, Mireille devint elle-même, de plus en plus connue et commença à être repérée par des metteurs en scène.

 

    Revenant pour un séjour à Tunis, il fut accueilli par une foule en transes, digne des plus grands évènements historiques du pays. Tout au long du canal qui menait de La Goulette à Tunis, des milliers de personnes en délire, scandant son nom, accompagnaient sur les berges le Chanzy , qui s’avançait lentement vers le port. Arraché à sa famille à l’arrivée, il fut porté en triomphe tout au long de l’avenue Jules Ferry. Reçu partout en héros, il reçut même le nishan iftikhar, sorte de légion d’honneur beylicale.

 

    Après une courte tournée en Algérie, il rentra en France où sa compagne, commençant une carrière cinématographique, semblait "refroidie". Young, toujours sous l’emprise de sa passion continuait à lui offrir cette vie éblouissante qu’elle aimait, tout en négligeant l’entraînement et l'ascétisme exigés par une carrière de champion. C’est sans doute ce qui lui valut de perdre son titre en octobre 1932 lors d’une rencontre avec l’Anglais Jackie Brown à Manchester.

 

   Passant chez les coq (Young supportait mal son régime), il remporta la victoire en 1932 sur Emile Pladner au Palmarium de Tunis dans un match joué à guichets fermés, puis en janvier 1934, sur Eugène Huat salle Wagram à Paris, dans un climat de haine annonciateur des pires années. Mais affrontant Al Brown (amant de Cocteau) en novembre 34 à Tunis, il connut un échec cuisant en perdant le match par KO. Sentant par ailleurs que Mireille, du fait de son succès, s’éloignait de lui (elle eut successivement une idylle avec Tino Rossi et Jean Gabin), ce fut pour lui, à seulement 23 ans le début de la fin. Abandonné par Mireille, il devint boxeur de seconde zone, déchu de sa gloire et désargenté.

 

  Pendant ce temps la situation politique elle aussi se gâtait et il ne faisait pas bon être juif dans le Paris des années 30. C’est pourtant dans ce climat encore plus nauséabond en Allemagne, que Young accepta, pour se renflouer un peu, et malgré les mises en garde de ses amis, de rencontrer Ernest Weiss en Novembre 1938 à Berlin où il découvrit une ville dévastée par la fureur nazie. Battu et hué il rentra à Paris, défait.

 

   Tandis que certains de ses amis et son frère Benjamin eurent la bonne idée de rentrer à Tunis, revenir chez lui, la tête basse et sans le sou, lui paraissait inconcevable. Malgré les lois raciales et les rafles qui se succédaient, il persistait à rester en France (tout en enfreignant "la loi" et ne se déclarant pas comme juif). Peu après, l’armée allemande entrait dans Paris et la situation se dégrada davantage avec l'occupation de la zone libre.

  En août 43 Young livra son dernier combat à Toulouse  pour le titre de champion de France des poids plume. Opposé à Nadal il perdit le combat.

  

   Pendant ce temps Mireille, menant grande vie sous l'Occupation, avait une aventure avec un officier de la Wehrmacht...

 

    Arrêté par la milice française en septembre 43, (dénoncé par qui ?) Young fut enfermé à Drancy puis déporté à Auschwitz en octobre 43. C’est là qu’avec la perversité qui les caractérisait, les Allemands du camp, découvrant qu'il était champion, organisèrent un match de boxe entre Young et un énorme soldat de la Wehrmacht. Young, menant quand même, le combat fut interrompu et le match déclaré nul. Le "spectacle" terminé,Young retourna à sa misérable condition de déporté affamé et hagard.

 

   Ayant échappé à la sélection (c’est-à-dire aux chambres à gaz) il fut emmené précipitamment avec les autres survivants, pour une "marche de  la mort", par les allemands qui évacuaient le camp à l’approche de l’Armée rouge. C'est au cours de cette marche vers l'Allemagne que voulant porter secours à un autre déporté, il fut abattu par un allemand d’une rafale de balles. Ainsi finit Younki, le p'tit gars de la Hara. On était en janvier 45. Il venait d’avoir 34 ans.

 

[Pour aller plus loin]

Elbaz, Didier. Deux poings pour une étoile. Polymédias. 2004

Nahum, André. Quatre boules de cuir. Editions bibliophane. 2002. Paris

Rapaport, Gilles. Champion. Ed. Circonflexe. 2005;