Racines juives de l'Europe

"Connais-toi toi même" (Socrate) 

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Lorenzo Da Ponte (1749-1838)
 
Librettiste de Mozart

 

 

  • L’enfant du ghetto
  • Du ghetto au séminaire
  • Un prêtre pas très catholique
  • "Nous avons un certain Da Ponte"
  • Mazel Tov !
  • New York ! New York !


 Difficile d’imaginer collaboration plus improbable que celle d’Emmanuele Conegliano, fils d’un cordonnier juif du ghetto de Cenada, près de Venise et de Wolfgang Amadeus Mozart, musicien prodige, fils du vice-maître de chapelle à la cour du prince-archevêque de Salzbourg. C’est pourtant de leur rencontre que naîtront trois des plus grands chefs-d’oeuvre de l’histoire de l’opéra : Les Noces de Figaro, Don Juan et Cosi Fan Tutte .

L’enfant du ghetto
  Car Lorenzo Da Ponte, le bien connu librettiste de Mozart, n’est autre qu’Emmanuele Conegliano, né le 10 mars 1749 dans le petit
ghetto de Cenada (aujourd’hui Vittorio Veneto), qui ne réunissait, à quelques pas de la cathédrale, qu’une dizaine de familles juives.  Outre les familles Romanin, Tedesco et Pincherle  se trouvaient quatre familles Conegliano, dont l’un des ancêtres Israël de Conegliano avait fondé la petite communauté juive en 1597.

  Evoquant  Cenada dans ses Mémoires, Da Ponte reste pourtant étrangement silencieux sur ses origines et sur la condition des juifs dans la République de Venise dont la petite ville faisait partie et où il grandit . Sa déclaration initiale dès la première page de ses Mémoires - " Je parlerai le moins possible de mon pays, de ma famille et de mon enfance "- est loin d’être anodine si l’on pense qu’elle lui permettait d’évacuer le problème de l’évocation de ses origines. Si prolixe lorsqu’il s’agit de détailler par le menu les innombrables complots et mauvais coups de ses ennemis dont il fut victime, il s’abstient soigneusement de mentionner les libelles qui attaquaient ses origines bien connues de ses contemporains. Ainsi est-il traité par exemple de " foutu bouc juif " dans  un sonnet anonyme.

  C’est pourtant en juif qu’il vécut jusqu’à l’âge de 14 ans date de la conversion de sa famille au catholicisme. Sa mère étant morte alors qu’il n’avait que 5 ans, son père veuf  pendant près d’une dizaine d’années, envisagea d’épouser, à 40 ans, une jeune catholique de 17 ans…Outre l’impossibilité pour un juif d’épouser une catholique, s’ajoutait un faisceau de raisons économiques qui expliquent sa demande de conversion : le sort des juifs du ghetto était suspendu, tous les 10 ans à la "Ricondotta" , sorte de permis de séjour et de travail  soumis à condition et qui pouvait leur être refusée. D’autre part, Mgr Da Ponte, évêque de Cenada était, plus encore que ses prédécesseurs, décidé à obtenir l’éviction totale des juifs du diocèse. (Cf. A. Lanapoppi. 1991).

  Pourtant malgré l’extrême précarité des juifs du ghetto et les pressions économiques auxquelles ils étaient soumis, les conversions étaient rarissimes, et on comprend que celle de cette famille apparût comme un fait de gloire pour l’évêque Da Ponte qui organisa pour l’occasion une cérémonie grandiose avec tirs de canons, orchestre, sonneries de cloches et feux d’artifice !

Du ghetto au séminaire
  C’est à l’occasion de ce baptême somptueux que la famille, abjurant sa foi, prit le nom de Da Ponte et que Geremia (le père) devint Gasparo tandis que ses deux fils et Baruch et Anania devinrent respectivement Girolamo et Luigi. Quant à Emmanuele, l’aîné, il reçut le prénom de l’évêque lui-même : Lorenzo. 

  Avantage immédiat de cette nouvelle situation : les deux aînés, suivis plus tard
du troisième frère obtinrent le privilège faire des études au séminaire de Cenada, l’évêque Da Ponte en négociant et partageant personnellement les frais avec la Casa  Pia (Maison de charité des catéchumènes).

  Bien que cet enseignement ne semble pas avoir convenu à Lorenzo qui note dans ses Mémoires  " Je fus donc élevé pour devenir prêtre, quoique entraîné par goût et par nature à des études tout opposées ", il y acquit cependant grâce à un jeune prêtre grand admirateur des poètes nationaux et à deux autres condisciples, le goût de la poésie au point d’ " en perdre le boire et le manger et aussi le goût des flâneries et des jeux ". Il put très vite réciter des passages entiers de Dante, de Pétrarque, de L’Arioste et du Tasse qui devinrent même ses modèles pour ses compositions.

  A la mort de l’évêque, les trois frères sont transférés au séminaire de Portogruaro. Lorenzo en deviendra le vice directeur puis y sera ordonné prêtre en 1769. Mais deux ans après, irrésistiblement attiré par Venise, la ville des plaisirs, il donne sa démission et comme il le note dans ses Mémoires " flottant entre mille projets ma mauvaise étoile me poussa à Venise ".

 

Un prêtre pas très catholique

  En effet, comme il le raconte lui-même, on ne peut pas dire que sa vie corresponde  exactement à celle d’un prêtre : " Dans l’effervescence de l’âge et des passions, doué d’un physique agréable, entraîné par la fascination de l’exemple, je m’abandonnai à toutes les séductions du plaisir…tous mes instants étaient absorbés dans les folies et les frivolités coutumières de l’amour et de la jalousie, dans les fêtes et les débauches. " (Da Ponte, Mémoires. 1980) 

 Sa mauvaise réputation s’étendit à toute la ville si bien qu’il perdit même  la place de précepteur qui le faisait vivre.

 

  Une chaire d’Humanités latines étant vacante au séminaire de Trévise, il l’occupe alors à partir de 1774, puis obtient l’année suivante celle de Rhétorique, tandis que son frère Girolamo récupère celle de Latin. C’est alors que cédant à ses instincts subversifs, il se mit à promouvoir dans son enseignement les thèses rousseauistes – l’homme serait plus heureux à l’état de nature qu’au sein des institutions sociales -. Rousseau étant interdit dans les états de Venise, Da Ponte provoqua aussitôt une tempête de protestations qui firent remonter l’affaire jusqu’au gouvernement de Venise. Un procès au Sénat s’acheva par une sentence énoncée en décembre 1776 par les Trois Réformateurs : Da Ponte était démis de ses fonctions et exclu de l’enseignement public des Etats de Venise.

 

  Revenu à Venise le soir même du verdict, il continue à fréquenter les cercles progressistes sympathisants des Lumières. Survivant grâce à de nombreux « petits boulots » de secrétariat, de précepteur etc . Il se serait fait également avec son frère une réputation d’ « improvisatore » (improvisateur de vers). Jouant "à l’argent" au Ridotto (célèbre cercle de jeux), ami de Casanova, et entretenant, entre autres, une relation suivie avec Angela Tiepolo, une maîtresse, mariée de surcroît (il aurait conçu plusieurs bâtards), il outrepassa ce que l’on pouvait encore accepter d’un religieux à l’époque. Dénonciations et protestations se mirent à pleuvoir et  Da Ponte sentant que la situation se gâtait sérieusement se réfugia à Gorizia (près de Venise mais sous administration autrichienne), refuge des bannis de la Sérénissime. De fait, en décembre 1779 il fut jugé par contumace et condamné à l’exil : " pendant quinze ans continus (…) de cette ville de Venise et du Dogado (Duché), et de toutes les autres villes, terres et lieux du Sérénissime domaine, terrestres ou maritimes, navires armés et désarmés " (A. Lanapoppi, 1991)

 

  Après un séjour à Dresde où il a l’occasion de s’initier au monde de la scène, il part pour Vienne fin1781. Malgré une concurrence impitoyable et son peu d’expérience dans le monde de l’opéra, il est rodé par Salieri qui le fait travailler à diverses adaptations et arrive, on ne sait trop comment, à se faire engager comme poète officiel de l’opéra italien en 1783.

 

"Nous avons un certain Da Ponte"

  L’opera buffa étant à l’honneur à ce moment-là à Vienne, Mozart qui souhaitait en créer sans arriver à trouver de livret satisfaisant, écrit à son père en mai 1783 : " Ici à Vienne nous avons un certain Da Ponte. Maintenant il est très pris par les modifications à apporter aux  livrets (…) Après, il m’a promis d’en faire un pour moi ; mais qui sait s’il pourra tenir parole…ou s’il voudra ! "

  Mozart et  Da Ponte s’étaient en effet rencontrés en 1783 chez le baron Wetzlar, riche juif franc-maçon et parrain du premier enfant de Mozart et Da Ponte avait promis d’écrire un livret (E. J. Dent).

 

  Mozart le premier lui suggéra de tirer un livret d’opéra du Mariage de Figaro, pièce jugée subversive à Vienne, ce qui ne devait pas déplaire à Da Ponte : " Tous deux adoraient aller à contre courant, défier les passes du pouvoir et des bien pensants " (A. Lanapoppi).

 

  Tous deux étaient également atterrés par la médiocrité des livrets des opéras bouffes qu’ils avaient épluchés par dizaines et qui étaient " tout au plus un ramassis d’idées insipides, de sottises, de bouffonneries ", sauvés par la musique. (A. Lanapoppi). Ils étaient convaincus que la vivacité dramatique et la vraisemblance devaient aller de pair avec la cohérence musicale.

 

  Outre le fait que  " ce ne fut pas un petit tour de force que de transposer en vers rimés italiens la prose de Beaumarchais, mordante et très proche du langage parlé ", " la principale contribution de Da Ponte fut de créer en étroite collaboration avec Mozart, des airs : de brefs monologues ne figurant pas dans l’original mais qui constituaient le principal attrait de tout opéra ". Tous les deux voulaient qu’à la différence des autres opéras ces airs ne soient pas gratuits mais qu’ils fassent en même temps et " autant que possible avancer l’action ou l’approfondissement des caractères ". (E.J. Dent). L’air de Chérubin et plus encore le célèbre " se vuol ballare signor contino " des Noces de Figaro constituent de magnifiques exemples de cette exigence. Pourtant l’opéra fut composé en un temps record : "Au fur et à mesure que j’écrivais les paroles, Mozart composait la musique ; en six semaines tout était terminé ". (Mémoires)

 

  Après un court succès à Vienne, la pièce connut un triomphe à Prague. D’où l’empressement du Directeur de l’Opéra qui commanda un nouvel opéra à Mozart. Ce dernier demanda donc un livret à Da Ponte qui suggéra la légende de Don Juan, thème qui convenait particulièrement au génie de Mozart "et lui inspira des pages parmi les plus belles de la musique de tous les temps" (A.Lanapoppi).

  

  Sollicité pourtant en même temps par Martini et Salieri, Da Ponte réussit le tour de force de travailler parallèlement sur trois livrets à la fois en écrivant " pour Mozart la nuit en lisant quelques pages de l’Enfer de Dante ; le matin pour Martini en lisant Pétrarque, et le soir pour Salieri avec l’aide du Tasse " (Mémoires).

 

  De fait, sa grande culture littéraire lui permettait sans doute de stimuler son inspiration mais également de viser un haut niveau d’exigence dans ce qu’il écrivait. Ainsi a-t-il sans doute lu le poème de Cowlay « The Account » (1) dans une traduction italienne, et a-t-il retiré de cette lecture l’inspiration qui  donna le si célèbre et si drôle air du catalogue de Leporello .

 

  La troisième et dernière collaboration Mozart-Da Ponte fut le résultat d’une commande de l’empereur Joseph II. Le sujet, choisi par Da Ponte, met en scène une intrigue d’une extrême simplicité et une anthologie de toutes les situations classiques. En fait, bien que dénoncé tout au long du XIX° siècle, qui ne percevait pas le "second degré", comme étant stupide, Cosi Fan Tutte offre en réalité des " parodies du grand style tragique, à la fois dans les airs et dans les récitatifs accompagnés ", ce qui fut " le comble du génie de la part de da Ponte aussi bien que de Mozart ". (E.J. Dent) Ce qui était en même temps périlleux car ce faisant ils présentaient " au public la parodie déconcertante des lieux communs auxquels il était le plus attaché " ( A. Lanapoppi). Et on reconnaît bien là les irrésistibles tendances provocatrices et suicidaires communes à Da Ponte et Mozart  : une fois encore c’était " faire un nouveau pied de nez au monde dont dépend(ait) leur bien être " !  (A. Lanapoppi)

 

  La création de l’opéra coïncidant malheureusement avec la mort de Joseph II, celui-ci disparut de l’affiche après quelques reprises.

 

  Notons pour l’anecdote que Da Ponte était tombé follement amoureux d’Adriana del Bene – La Ferraraise- qui tenait le rôle de Fiordiligi, et avec laquelle il eut une liaison qu’il ne prenait même pas la peine de cacher…

 

  Bien que cette troisième collaboration fût la dernière on peut dire que " si Da Ponte doit son immortalité à la chance inespérée qui le fit entrer en contact avec Mozart, il est hors de doute que les trois chefs-d’œuvre mozartiens de l’opéra-comique italien sont tout autant redevables à leur librettiste que les derniers opéras de Verdi le sont au talent littéraire de Boito » (E.J. Dent). Et pour ne citer qu'eux, " les finales des trois opéras qu’il écrivit pour Mozart sont des chefs d’œuvre " ‘E.J. Dent)

 

  Avec la mort de Joseph II, Da Ponte perdait son protecteur. Ses nombreux ennemis donnant alors libre cours aux machinations et à la calomnie, il fut chassé de Vienne en 1791 et s’enfuit à Trieste.

 

Mazel Tov !

  Il faut croire que le destin fit bien les choses car c’est là qu’il rencontra celle qui devint sa femme. Il fit la connaissance à Trieste d’un commerçant anglais du nom de Grahl avec lequel il sympathisa et qui l’invita dans sa famille. C’est là qu’il rencontra celle qui devait devenir la femme de sa vie,  Nancy Grahl, jeune fille d’une grande beauté, âgée de 21 ans, parlant quatre langues, et dont il tomba aussitôt follement amoureux, lui qui avait 20 ans de plus qu’elle.

 

  Bien qu’il précise dans ses Mémoires qu’il avait épousé sa " belle et bien aimée Nancy "  " le 12 août 1792, à deux heures de l’après midi " " avec les cérémonies et formalités habituelles ", certains ont mis en doute ce mariage, sous prétexte que l’on n’a pas retrouvé d’acte de mariage.

Or, un certain Savardello avait affirmé à Zaguri, (lui-même juif vénitien et ami de Da Ponte)  qu’il l’avait épousée à la synagogue selon le rite hébraïque. Cette version paraît plus que vraisemblable si l’on pense que Da Ponte étant toujours prêtre non défroqué, aurait difficilement pu se marier selon le rite catholique. En revanche pour les juifs, né de parents juifs, circoncis et ayant fait sa Bar Mitzva (à sa conversion il a déjà 14 ans), cela devait poser moins de problème (surtout s’il avait pris soin de passer sous silence sa conversion aux autorités rabbiniques…). Mais on comprend aisément que si mariage il y eut, celui-ci dût rester secret !

 

  Il faut ajouter que le père de Nancy, bien qu’anglais, était en fait d’origine allemande et avait transformé son patronyme d’origine Krahl, en Grahl. Cette famille de commerçants, dont le père et le fils un peu chimistes, un peu médecins, important et vendant chez eux toutes sortes de marchandises par annonces dans les journaux, se déplaçant de pays en pays et finalement ayant fait faillite, partent en Amérique, ne manque pas de faire penser aux périgrinations d’une famille juive…

  Plus tard A. Linvingston soutiendra en 1929 que Nancy était juive, en se fondant surtout " sur son portrait, qui montre des traits indéniablement juifs " (d’après A. Lanapoppi)

 

  Quoi qu’il en soit, peu avant la faillite de la famille, le couple était parti pour Londres, sans manquer de passer par Dux chez Casanova. A Londres, Da Ponte devient librettiste du King’s Theatre, remaniant des livrets notamment pour Martin y Soler, mais ne créant plus d’œuvres originales.

  Parallèlement, attiré par le monde des affaires bien que totalement incompétent, et rêvant de faire fortune, il se lance dans une série d’entreprises désastreuses dont le commerce des livres italiens, montant notamment une librairie de quinze mille volumes, et une maison d’édition. Y jetant toutes ses ressources, pratiquant le système de lettres de change, criblé de dettes et, menacé d’être arrêté, il fit embarquer sa famille pour l’Amérique, pour la suivre quelques mois après.

 

New York ! New York !

  Il faut rappeler que la famille Grahl était déjà là-bas depuis déjà dix ans et que l’état de leurs finances était maintenant plus que confortable : ils avaient acquis de vastes étendues de terre en Pennsylvanie, le fils Peter était un médecin apprécié (sans avoir fait d’études…) et le père avait ouvert une sorte de drugstore à Sunbury.

 

  Nancy et leurs quatre enfants embarquèrent donc en Août 1804 pour accoster à Philadelphie le 20 septembre et rejoindre sa famille.

 

  C’est le 7 avril 1805 qu’à l’âge de 56 ans, Da Ponte embarqua pour New York. Toujours persuadé d’avoir l’étoffe d’un homme d’affaires, il comptait plus que jamais faire fortune dans ce domaine. Mais aussi peu chanceux que peu doué en affaires, ses différentes tentatives échouent l’une après l’autre. Ouvrant une épicerie de produits fins et exotiques à New-York, il voit son affaire péricliter en raison du contexte  (la guerre entre l’Angleterre et la France rendirent le commerce maritime difficile et la fièvre jaune se mit à sévir à New-York).

 

  S’installant alors à Elizabeth Town dans le New-Jersey , il achète une maisonnette et se met à faire le commerce de gros et de détail  vendant des produits agricoles à New York où il se procure des biens manufacturés et des vêtements qu’il vend aux paysans. Bien que déployant une énergie à toute épreuve, il échoue là encore, ses compétences n’étant pas à la hauteur dans ce domaine.

 

  Se tournant alors vers la littérature italienne et latine et encouragé par Clément Moore et sa famille, il a l’idée d’ouvrir une école. " Bien que la concurrence fût rude, aucune école privée ne pouvait offrir d’enseignants ayant le passé et le calibre d’un Lorenzo Da Ponte " (A. Lanapoppi). Son enseignement connaissant un grand succès, c’est le gratin de New-York qui envoya ses jeunes gens y acquérir de la culture. 

Malheureusement les revenus financiers demeuraient insuffisants et à 63 ans, en 1811 Da Ponte et sa famille (qui comptait un enfant de plus né en 1806 et un gendre depuis 1809) partit s’installer à Sunbury auprès des Grahl.

 

  Là encore, nouveau commerce, nouvel échec : commençant par le commerce des produits pharmaceutiques et de l’alcool (qu’il se mit à distiller !), il fait ensuite la navette entre Sunbury et Philadelphie y  vendant des produits agricoles et ramenant dans son magasin au village des produits manufacturés . En 1814 il est également propriétaire d’une boutique de mode et de mercerie à Philadelphie. Cette prospérité n’eut qu’un temps, car la paix entre la France et l’Angleterre entraîna un effondrement des prix et la marchandise qu’il avait imprudemment accumulée en temps de guerre perdit sa valeur.

 

  En Août 1818, une fois encore Da Ponte qui a soixante neuf ans remet ses meubles sur un chariot et repart avec sa famille pour Philadelphie, puis après un essai infructueux pour placer des livres italiens, qu’il fait venir à grand frais d’Italie, à la bibliothèque de Philadelphie, regagne New-York.

 

  Le voilà donc en 1819 qui se consacre à  l’organisation d’une nouvelle école. Située à Broadway, n°342, l’école était une imposante maison logeant, pendant une dizaine d’années la famille et les pensionnaires qui habitaient trop loin. Tous ses élèves venaient des familles les plus riches auxquelles ses anciens élèves le recommandaient. Pédagogue hors pair, il avait en effet un énorme succès auprès des élèves. Lui-même très heureux dans ces nouvelles fonctions écrit à un ami en 1823 : " Je bénis, et je bénirai toujours, le jour de mon retour à New York "et plus tard, en 1827 : " Ma maison est un petit lycée. Le matin, je commence, avant neuf heures mes leçons d’italien, et je suis fort bien assisté par deux membres de ma propre famille, à la maison et en dehors…De midi à trois heures, deux maîtres excellents enseignent l’espagnol et le français à une nombreuse classe de sémillantes demoiselles, et presque tout le reste de la journée se passe en conversations savantes ou en lectures d’auteurs classiques ". (A. Lanapoppi)

 

  Parallèlement à cette activité, Da Ponte, en porte-drapeau de la culture italienne, se lance une fois encore dans le commerce des livres italiens cherchant à les placer de toutes les façons possibles dans les bibliothèques ou au collège de Columbia où il enseigna l’italien, pour finir par ouvrir lui-même une librairie où les acheteurs étaient loin de se presser…

 

  C’est à la même époque que commençait à s’éveiller la curiosité du public pour l’opéra, ce qui permit à Da Ponte de s’investir, malgré la mort de Nancy en 1831, avec toute l’énergie dont il était capable dans la promotion de l’opéra. Rencontrant Manuel Garcia et sa troupe il le convainc de donner Don Juan " il mio Don giovanni " comme il disait, introduisant ainsi pour la première fois Don Juan à New-York. Il déploie ensuite une énergie considérable pour lancer une souscription et faire venir la troupe de Montrésor qui donne une saison italienne. Il participe également la même année à la création et au lancement du premier Opéra de New-York.

 

  On peut dire que lorsqu’il mourut le 18 août 1838, sa vie fut plus que bien remplie ! Ayant reçu les sacrements (sous la pression de la famille ou en prévision du spectacle solennel que ses funérailles pourraient ainsi donner ?), il eut en effet droit à des obsèques grandioses à l’Eglise Saint-Patrick (située à  l’époque dans ce qui est aujourd’hui Little Italy), en présence de tout ce que comptait New-York comme célébrités mondaines.

 

 Malgré cela, curieusement il connaît, dans la mort, le même sort que Mozart, le lieu de sa sépulture demeurant à jamais inconnu...

 

 

 Note

 1. An hundred loves at Athens score,

      At Corinth write an hundred more.

      Write me at Lesbos ninety down,

      Full ninety loves and half a one.

      Three hundred more at Rhodes and Crete,

      Three hundred ‘tis, I’m sure complete

 

(Le poème continue ainsi pendant  quarante-deux vers)

                               D’après E. J. Dent (1958)

 

 [ Pour aller plus loin ]

 

 Mémoires de Lorenzo Da Ponte. Mercure de France. 1980 et 1988.

 E. J. Dent. Les opéras de Mozart. Traduit de l’anglais par René Duchac. Gallimard. 1958

 Aleramo Lanapoppi. Un certain Da Ponte. Traduit par D. Authier. Liana Levi. Paris. 1991

 Jacqueline Monsigny. Lorenzo le Magnifique. Roman. Flammarion. 1996.