Touran

 Touran et le touranisme.

Un mythe et une idéologie épisodiquement mobilisatrices

 

Terme géographique et ethnique, la première occurrence du mot “Touran” est dans une épopée du poète persan Firdawsi au XIe s.:  le roi Faridun y  divise le monde entre ses trois fils, Salm recevant Rum (l’Ouest), İradj, l’Iran, et Tur, le Touran. Au XIXe s., suite aux recherches en turcologie réalisées en Hongrie, le mot “Touran” prend un sens nouveau désignant la famille linguistique ouralo-altaïque (langues turciques, hongrois, finnois). Sous l’impact grandissant des théories des races, “touranien” (turani) qualifie l’ascendance supposée commune de tous les peuples d’Asie centrale. Le “touranisme” (ou le pan-touranisme) émerge  à la fin du XIXe s. comme mouvement politique en Hongrie.

 En Turquie, c’est avec le sociologue Ziya Gökalp, idéologue du Comité Union et Progrès, que le terme devient populaire, grâce à son célèbre poème “Turan” : “La patrie des Turcs, ce n’est ni la Turquie, ni le Turkestan / mais une terre vaste et immortelle, le Touran! ”. Chez Gökalp, le touranisme fait désormais référence au grand Turkestan qui unirait tous les peuples turciques : un pays mythique sur la base d’un lien presque mystique entre tous les “Turcs” ; un idéal à réaliser dans le futur. Ainsi entendu, le terme “Touran” offre à certains intellectuels turcs du début du XXe s. gagnés au panturquisme, une réponse à la question de la définition d’un “espace national turc”, à une période où l’Empire ottoman accumule les pertes territoriales, et où le rêve d’une solidarité ethnique bat son  plein.

 Le touranisme, après avoir connu une poussée spectaculaire après les guerres balkaniques (1912-1913) devient, avec les Jeunes Turcs (1908-1918), un projet d’expansion vers le Caucase et l’Asie centrale. Certains leaders unionistes, en particulier Enver Pacha, élargissent le turquisme dans le sens du touranisme, avec pour objectif l’émancipation de la totalité des peuples d’origine turque, et la création à la place de l’Empire ottoman d’un seul et grand Etat des turcs, le Touran. La défaite de 1918 discrédite le mouvement touraniste, récusé et réprimé sévèrement  sous la république kémaliste. Certains touraniens se réfugient alors en Europe, en particulier en Allemagne. Les nazis essayeront –en vain- de les instrumentaliser pour entraîner la Turquie dans la guerre à ses côtés. En 1944, le procès « Racisme et Touranisme” réprime à nouveau ce courant. Un des protagonistes, le colonel Alpaslan Türkeş, assurera dans les années 1960 un renouveau de la dimension touranienne dans un parti qui deviendra le MHP, d’extrême-droite nationaliste, avant de se rapprocher de l’idéologie turco-islamiste. Quelques velléités touraniennes ont ressurgi dans la droite ultra-nationaliste turque après l'effondrement de l'Union soviétique en 1991, et chez quelques idéologues azerbaïdjanais. Mais, confrontées à la realpolitik régionale d'Ankara, et à la stabilisation de républiques du Caucase et d'Asie centrale ex-soviétiques bordées et par Moscou et par Pékin, ces velléités ont fait long feu.

 

 

Corrélats > Jeunes Turcs, Synthèse turco-islamique, Turcs/Turcité

 

 

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