Reza Shah

Reza Pahlevi, shah d'Iran (1925-1941):  un modernisateur autoritaire


Après l’échec de la Révolution constitutionnelle de 1906, un deuxième épisode de modernisation a lieu dans l'entre-deux-guerres, sous la férule autoritaire de Reza Shah (1925-1941). Les similitudes avec la Turquie voisine sont nombreuses; mais les résultats nettement plus limités, en particulier dans la question religieuse.


De la Brigade cosaque au pouvoir impérial

La Perse sort de la Première guerre ruinée, menacée par l'avancée des Bolchéviks au nord, et occupée par les Britanniques dans sa plus grande partie. Ceux-ci rédigent en 1919 un projet de traité plaçant le pays sous leur tutelle et relançant 'agitation nationaliste, alors que, pour reprendre la formule d'un diplomate européen, le shah qadjar Ahmed (1909-1925) cherche surtout "à assurer le financement de son impériale indolence". Renaît. La dynastie vermoulue des Qadjar est écartée, puis renversée par le commandant persan de la Brigade cosaque dérussifiée, Reza Khan. Né en 1878 dans le Mazandaran (Nord de la Perse), Reza avait initialement été recruté pour sa force physique et sa taille exceptionnelle comme ânier dans la Brigade cosaque organisée par les Russes, avant de grimper tous les échelons et devenir général commandant la Brigade. Les Britanniques l'utilisent pendant la Guerre pour contrer les menées russes, puis soviétiques.

En 1921, un coup d'Etat commandé par Reza Khan installe le journaliste constitutionnaliste Tabatabaï comme premier ministre, qui décrête une série de mesures radicales: réduction de la liste civile du shah; annulation des Capitulations qui inféodaient l'économie persane; dénonciation du projet de traité anglo-persan; signature d'un traité d'amitié avec les bolchéviks; promesse d'une réforme agraire et de mesures sociales et éducatives; de la fermeture des débits d'alcool; de lutter contre l'utilisation de caractères latins. Enfin, il convoque le Majlis, qui n'a pas été réuni depuis 1915. Reza Khan est d’abord ministre de la Guerre de Tabatabaï puis, encouragé par les Britanniques, il écarte Tabatabaï et envoie le shah qadjar en exil (1923). Après avoir milité pour la proclamation d'une république, il détrône officiellement le shah qadjar et se fait élire shah par le Majlis en octobre 1925. Il fonde ainsi la courte dynastie des Pahlevi, renversée en février 1979 par la révolution.


Une modernisation autoritaire

Le régime de Reza Shah sera autoritaire et brutal: le shah fait le vide autour de lui. Plusieurs ministres mourront en prison, les fortes personnalités sont éloignées ou exilées. Les partis politiques sont interdits, les oppositions sont pourchassées. En revanche, les intellectuels modernistes et pro-européens, et les ingénieurs ou techniciens sont promus symboliquement et matériellement.

En 1934, Reza, invité et accompagné par le président Atatürk, fait un long voyage dans la Turquie nouvelle. Kémal lui présente les réalisations du kémalisme: des bureaucrates vêtus à l'européenne; des femmes dévoilées et maquillées (dans les villes); mais aussi des écoles professionnelles, des fermes-modèles, des usines-pilotes, les nouveaux ministères d'Ankara, etc. Et un islam soumis à l'Etat par une laïcité militante. A son retour, Reza déclare accélérer les réformes, pour arriver aux mêmes « réalisations modernes », pratiques et symboliques.

La Perse devient l'Iran en 1935, pour rappeler le pays millénaire des Aryens. Avec l'aide de missions archéologiques étrangères, l'histoire de la Perse ancienne est écrite et glorifée : au nouveau musée archéologique de Téhéran; à travers le mausolée au poète Firdowsi inauguré pour son millénaire. L’Académie de la langue persane épure le vocabulaire des vocables étrangers, et leur substitue des néologismes persans. La question de l'adoption de l'alphabet latin est discutée. La réforme scolaire se fait sur le modèle français: réseau d'écoles primaires et de lycées; écoles normales d'instituteurs et institutrices; programmes scolaires nationaux; apprentissage obligatoire de la langue persane, et éventuellement d'une langue régionale ou étrangère. Les écoles étrangères (presque toutes confessionnelles) sont nationalisées. L’Université de Téhéran est inaugurée en 1935, regroupant des facultés (droit, médecine) existant depuis le début du siècle. Les fils de famille, et quelques boursiers de l'Etat, continuent cependant à partir à l'étranger pour poursuivre leurs études, en France, en Suisse et aux Etats-Unis.

L'abolition des Capitulations en 1928 permet une politique économique étatique et interventionniste: la Banque nationale (Bank Melli Iran) remplace la Banque impériale de Perse, symbole de l'inféodation traditionnelle à l'étranger. Le régime va développer des infrastructures, en particulier les 1400 km du chemin de fer trans-iranien nord-sud, un réseau de routes nationales, des canaux d'irrigation, un réseau électrique et télégraphique étatisé. Mais, au-delà de tentatives brutales de sédentarisation des nomades, il n'entamera pas de réforme agraire. Le système de santé reste également des plus rudimentaires.

La création d'une armée nationale unifiée et de conscription était une vieille revendication constitutionnaliste. Le nouveau service militaire national est destiné à brasser les ethnies et les régions. La conscription impose l'adoption de patronymes, la généralisation des registres d'état civil et le recensement de la population. Cette armée nouvelle va surtout être utilisée pour lutter contre les forces centrifuges, au premier rang desquelles les Kurdes: en coordination avec l'armée turque, Reza fait confisquer des terres, déporter et sédentariser des tribus nomades vers l'intérieur du pays. L'administration est développée et hiérarchisée, sans qu'une corruption structurelle soit véritablement maîtrisée. Enfin, comme en Turquie, le fez « traditionnel » est remplacé par le képi iranien et par le chapeau mou pour les hommes.


De fortes tensions avec le clergé chiite

Deux volets des réformes vont amener à de fortes tensions avec le clergé chiite. Dans le domaine du droit, Reza amplifie une tendance amorcée au début du siècle avec l'aide de juristes français: l'adaptation de codes européens pour fonder le code civil et la législation pénale iraniens. Les compétences des tribunaux shariatiques et coutumiers sont fortement réduites pour le statut des personnes et les activités notariales. Tous les juges doivent avoir fait des études de droit: dès lors, près de 90% des religieux perdent leurs fonctions judiciaires, et une partie de leur statut social.

L’émancipation des femmes se veut autoritaire: alors que se développe un mouvement féminin contre le voile (le « Réveil des femmes », 1936-1941), le port du voile et du tchador est interdit dans les écoles publiques pour les élèves et pour les enseignantes, et stigmatisé par la presse officielle. Le contrecoup immédiat est la régression du taux -encore très faible- de scolarisation des filles, les familles les envoyant plus à l'école. Alors qu’elle commençait juste, l’éducation des filles régresse. Les facultés de Droit et de Médecine, ainsi que tous les lieux publics (cafés, théâtres, hôtels) sont ouverts aux femmes. Si l'âge légal au mariage est porté de 9 à 13 ans pour les filles, la polygamie est maintenue. En 1928, lors d’une visite dans la ville sainte de Qom, et alors que Reza entre sans quitter ses bottes dans le sanctuaire chiite, l’impératrice se dévoile à l’intérieur du mausolée, au grand dam des clercs, dont certains sont rossés. En 1935, une révolte contre le nouveau costume, et l'interdiction du voile et de tenues religieuses hors des mosquées, éclate dans le sanctuaire et le bazar de Meshed, et est réprimée dans le sang: la rupture est consommée entre le shah et le clergé..


L'Iran de Reza et la Turquie de Mustafa Kemal

Deux champs de réforme distinguent l’Iran de Reza Shah de la Turquie voisine. Le clergé chiite, nombreux et hiérarchisé, riche de ses biens de mainmorte (waqf) et de ses fondations anciennes, n'est pas fonctionnarisé et donc contrôlé comme en Turquie. Il n'y a pas de politique de laïcisation, au-delà de la sécularisation des institutions et d'une partie des élites urbaines. Ce clergé garde, au minimum, ses capacités de résistance passive au régime. D'autre part, malgré plusieurs tentatives du shah, les richesses pétrolières restent monopolisées par les Britanniques: l' Anglo-Persian Oil Company (Anglo-Iranian à partir de 1934) est un véritable Etat dans l'Etat, illustrant le caractère extraverti d'une industrie dont royalties et bénéfices échappent très largement à Téhéran.

Dans les années 1930, suivant d'ailleurs en cela le modèle turc, Reza Shah fait appel à des Italiens, mais surtout à des conseillers, ingénieurs, universitaires allemands, pour développer certaines de ses réformes: création de la Banque nationale, création de la compagnie aérienne (avec un monopole accordé à la Lufthansa au détriment des Imperial Arways britanniques), etc. Le shah essaie d'écarter la traditionnelle pression russe et britannique. Dans le cadre de sa stratégie anti-britannique au Moyen-Orient, le régime nazi va flatter la thématique « aryenne » de l'Iran nouveau, et les agents allemands vont rayonner dans la région à partir de Téhéran.

A partir de juin 1941 et l'attaque de l'URSS, l'Iran, qui a proclamé sa neutralité dans le conflit, présente un intérêt stratégique nouveau pour les Alliés: le le chemin de fer transiranien est l'une des rares voies de ravitaillement de l'URSS. Les Alliés exigent donc de Reza Shah l'expulsion des Allemands, ce qu'il refuse. D'où une double intervention militaire, le 25 août 1941, des troupes soviétiques au nord, et des troupes britanniques au sud. Reza Shah est contraint à l'abdication en faveur de son jeune fils Mohammed-Reza le 16 septembre 1941. Il mourra en exil en 1944. L'Iran est partagé en deux zones d'occupation, avec présence de conseillers américains à Téhéran, et déclare la guerre à l’Allemagne le 9 septembre 1943. L'Iran est en fait dépossédé de toute autonomie politique.


Les limites de la modernisation de l'Iran par Reza Shah sont donc évidentes, en particulier au regard du clergé chiite. Qualifié par ses partisans de « Père de l'Iran moderne », porté au pouvoir par les Britanniques, destitué par les Russes et les Anglais, ses deux décennies à la tête du pays ont marqué son histoire, confortant les bases d'une construction nationale centralisée et de modernisation institutionnelle posées en 1906. Le mausolée de Reza Shah sera rasé peu après la révolution de 1979, et remplacé par une école religieuse. Sa statue géante à l'entrée d'un des palais impériaux a été abattue: il n'en reste que la paire de bottes...



Corrélats > Grande-Bretagne, Mohammed-Reza Shah, Qadjars (Dynastie), Révolution constitutionnelle de 1906, Russie (URSS), Turquie



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