Janvier 2016- Tensions Turquie-Iran

Ce texte de Jean MARCOU a initialement été édité le 9 janvier 2016 sur le site de l'OVIPOT :

http://ovipot.hypotheses.org/14150


Gros temps sur les relations turco-iraniennes


La crise entre l’Iran et l’Arabie Saoudite est-elle en train d’avoir des répercutions sérieuses sur les relations turco-iraniennes ? Le 7 janvier 2016, l’ambassadeur de la République islamique n’a certes pas été convoqué, mais simplement convié à une réunion au ministère turc des affaires étrangères. Toutefois, à cette occasion, la Turquie n’en a pas moins demandé instamment à l’Iran de faire cesser les allégations de certains de ses médias officiels, établissant un lien direct entre la récente visite (fin décembre) de Recep Tayyip Erdoğan à Riyad et l’exécution du dissident chiite saoudien, Nimr Baqr al-Nimr. On sait que cette exécution et les attaques consécutives de l’ambassade et d’un consulat saoudiens en Iran, survenues le 2 janvier dernier, sont à l’origine de la rupture des relations diplomatiques entre Riyad et Téhéran, le Bahreïn et le Soudan ayant, eux-aussi, cessé, peu après, tout rapport officiel avec la République islamique. Au départ, la Turquie a cherché à se tenir éloigné d’une brouille, qui a rapidement pris la dimension d’une confrontation entre chiites et sunnites, au Moyen-Orient. Dès le 4 janvier, le vice-premier ministre turc, Numan Kurtulmuş, s’est même posé en médiateur de ce conflit sectaire, et a demandé aux deux pays d’apaiser leurs tensions, en tentant de retrouver les accents de la «politique du zéro problème avec nos voisins». Il ne semble pas pourtant que l’Iran soit disposé à l’entendre de cette oreille. La proximité de la visite présidentielle turque en Arabie Saoudite et de l’exécution du cheikh Nimr paraît avoir au contraire achevé de convaincre la République islamique que son voisin turc a définitivement basculé dans le bloc sunnite.

La convergence turco-iranienne de 2010 mise à mal par la Syrie

Si l’Iran et la Turquie ne se sont plus fait la guerre depuis le XVIIe siècle, les relations turco-iraniennes n’en sont pas confiantes pour autant, et ont souvent traversé des périodes de crise. Force est de constater cependant qu’elles ont été bien meilleures, il n’y a pas si longtemps. Souvenons-nous, en mai 2010, la Turquie s’était posée cette fois avec succès en médiateur du conflit nucléaire iranien, proposant avec le Brésil une alternative aux sanctions que les Etats-Unis s’apprêtaient à faire voter contre l’Iran par le Conseil de sécurité (cf. notre édition du 24 mai 2010). Depuis, la situation s’est peu à peu dégradée (cf. l'article de Victor Amoris, dans notre édition du 26 novembre 2015). Fin 2010, l’Iran a été déçu de voir la Turquie accepter d’accueillir sur son territoire le bouclier antimissile américain, dirigé principalement contre lui. Au cours des années suivantes, la crise syrienne, qui a vu les deux pays prendre des positions opposées (cf. notre édition du 13 décembre 2011), a dissipé les dernières illusions entretenues par la politique de bon voisinage d’Ahmet Davutoğlu. En Syrie, avec l’aide du Hezbollah, l’Iran a apporté son soutien au régime de Bachar el-Assad, mais il a également noué de bonnes relations avec les Kurdes du Rojava. En Irak, en dépit des rapports privilégiés qui sont les siens avec le gouvernement fédéral chiite de Bagdad, il s’est aussi rapproché du gouvernement régional kurde de Massoud Barzani, grand allié de la Turquie, et lui a apporté une aide déterminante pour stopper l’offensive de Daech, en 2014. Cette politique en Syrie et en Irak a rapproché également la République islamique des positions russes dans la région. Dès lors, depuis l’automne dernier, non seulement les Iraniens ont soutenu les frappes russes en Syrie, mais ils ont aussi autorisé, à cette occasion, le survol de leur territoire par des missiles de Moscou, tirés depuis la mer Caspienne. Il n’est dès lors pas étonnant que l’Iran ait pris sans sourciller le parti de la Russie, lorsque la Turquie a abattu, le 24 novembre dernier, un SU-24 russe, estimant même qu’Ankara avait envoyé en l’occurrence «un mauvais signal aux terroristes» (cf. notre édition du 25 novembre 2015).

De l’éloignement turco-iranien au rapprochement turco-saoudien

Pourtant, en dehors de la géopolitique syro-irakienne, d’autres raisons plus profondes expliquent probablement l’éloignement actuel d’Ankara et de Téhéran. Au premier semestre 2011, la Turquie entretenait encore de bonnes relations avec le gouvernement chiite de Bagdad. En avril 2011, Recep Tayyip Erdoğan avait même été l’un des premiers dirigeants d’un pays sunnite à se rendre sur les lieux saints chiites et à rencontrer le grand ayatollah Ali al-Sistani, la personnalité probablement la plus respectée du chiisme irakien (cf. article de JP.Burdy dans notre édition du 23 avril 2011) . Au même moment, celui qui était alors chef du gouvernement turc avait pris ses distances avec la répression en cours de la révolution bahreïnie par l’Arabie saoudite. La crise syrienne, du fait de la dimension confessionnelle qu’elle a prise, à partir du moment où elle a basculé dans la guerre civile, a attiré fatalement la Turquie sur des terrains plus sectaires. Mais des initiatives turques plus récentes ont aussi contribué à conforter l’impression d’une inéluctable marche turque vers le bloc sunnite. En janvier 2015, Recep Tayyip Erdoğan n’a pas hésité à interrompre une tournée africaine pour se rendre aux funérailles du roi Abdallah d’Arabie Saoudite, en décrétant un deuil national en Turquie, ce qui avait surpris. Par la suite, à la fin du mois de mars, le président turc a apporté son soutien à l’intervention saoudienne au Yémen, tout en ayant des mots très durs à l’égard de l’Iran, accusé de vouloir «dominer la région». Cette prise de position avait failli d’ailleurs remettre en cause le déplacement du président turc à Téhéran, au début du mois d’avril 2015.

Par la suite, en septembre, la bousculade du Hadj s’est soldée par la mort de plus de 2300 personnes dont au moins 460 Iraniens. Alors que l’Iran a rendu l’Arabie Saoudite totalement responsable de ce qui s’est passé, en lui demandant des comptes, on a pu relever que Recep Tayyip Erdoğan s’est employé à faire taire les critiques, qui se sont élevées en Turquie contre les autorités saoudiennes jusque dans son propre parti, Mehmet Ali Şahin (ancien président de l’Assemblée nationale et ancien ministre) ayant notamment déclaré que la Turquie gèrerait probablement mieux le pèlerinage si on lui en donnait la charge, en incitant Riyad à le faire ! A la mi-décembre 2015, l’entrée de la Turquie dans la coalition des pays musulmans, créée par l’Arabie Saoudite, pour combattre Daech, est apparue comme une nouvelle illustration du tropisme saoudien affectant désormais la diplomatie turque. Il est significatif que plusieurs commentateurs turcs aient dit leur incompréhension d’un engagement dont ils ont dénoncé les risques sectaires, au point que Recep Tayyip Erdoğan a éprouvé le besoin, à son retour de Riyad, de préciser que la coalition en question n’avait aucun caractère confessionnel. Toutefois, entre-temps, l’enchaînement trop rapproché de la visite de Recep Tayyip Erdoğan en Arabie Saoudite et de l’exécution de Nimr Baqr al-Nimr, qu’il soit un hasard du calendrier ou qu’il ait résulté d’une décision plus calculée de l’Arabie Saoudite, a achevé de faire entrer la Turquie de plein pied dans le bloc sunnite. Et ce d’autant plus que, par la suite, le président turc a refusé de s’exprimer sur la mise à mort du dissident chiite, en la qualifiant «d’affaire intérieure

Le scénario d’un rapprochement turco-israélien

et ses premières conséquences régionales

D’autres facteurs d’ordre stratégique expliquent peut-être également les tensions qui se manifestent entre l’Iran et la Turquie. Au premier rang d’entre eux figure le rapprochement qui se dessine entre Ankara et Tel-Aviv, et qui découle non seulement de la progression des négociations visant à résoudre les dommages causés par l’arraisonnement israélien du Mavi Marmara (cf. notre édition du 31 mai 2010), mais aussi de déclarations plus explicites politiquement de Recep Tayyip Erdoğan. Le 2 janvier, en revenant d’Arabie Saoudite (encore un hasard malheureux du calendrier ?), commentant pour la première fois l’avancement des négociations en cours avec l’Etat hébreu, Recep Tayyip Erdoğan a affirmé qu’Israël et la Turquie avait, dans le contexte régional actuel, besoin l’un de l’autre. Cette déclaration n’aura pas manqué de faire sursauter Téhéran. Mal à l’aise, ces dernières années, face à la concurrence que la Turquie a pu lui faire en matière de rhétorique anti-israélienne, la République islamique verra probablement, en l’occurrence, une nouvelle preuve du double-jeu de son voisin au Moyen-Orient.

Il reste que la possible restauration des relations turco-israéliennes n’inquiète pas que l’Iran. L’Egypte a pris récemment contact avec Israël pour lui demander de tenir la Turquie éloignée de la bande de Gaza. La levée du blocus israélien de Gaza, qui est l’une des conditions posées par Ankara pour la normalisation de ses relations avec Tel Aviv, pourrait être satisfaite par un accès privilégié des importateurs turcs à l’enclave palestinienne. En outre, la Turquie essaye d’entrer dans le grand jeu gazier en Méditerranée orientale dans lequel l’Egypte vient d’acquérir une place de choix, après la découverte du gisement Zohr, en août dernier. En parvenant à jouer un rôle géographiquement clé dans l’évacuation du gaz israélien vers l’Europe, la Turquie pourrait perturber la convergence atypique, qui s’était dessinée, depuis un an, entre les trois pays (Chypre, Israël et l’Egypte), qui disposent des principales ressources gazières de la zone (cf. notre édition du 10 novembre 2014). En tout état de cause, pour atteindre ces objectifs, Ankara pourra difficilement éviter une restauration de sa relation avec Le Caire. Mais, même avec l’appui de l’Arabie Saoudite, l’entreprise sera difficile, tant les échanges entre les deux pays, depuis 2013, ont été âpres et blessants. On se souvient, de surcroît, qu’en mars dernier, la Ligue arabe (sous l’influence des Egyptiens) avait décliné les offres de service turques dans la crise yéménite, en évoquant, à ce propos, une «ingérence» comparable à celle de l’Iran et d’Israël dans la région ! (cf. article de Jean-Paul Burdy et Jean Marcou, dans notre édition du 1er avril 2015).

Le 8 janvier 2015, Tanju Bilgiç, le porte-parole du ministère turc des affaires étrangères, a annoncé que La Turquie allait inviter l’Égypte à participer au 13e sommet de l’Organisation de coopération islamique, qui se tiendra en avril prochain, à Istanbul. Au cours de ce sommet, la Turquie prendra en effet la présidence tournante de cette organisation, succédant… à l’Égypte. Certains évoquent déjà la venue du président Abdel Fattah al-Sissi à Istanbul, d’autres parient plus raisonnablement sur celle de son premier ministre, Chérif Ismaïl, voire d’une personnalité moins influente ; ce qui serait déjà un événement, plus aucun dirigeant égyptien n’ayant foulé le sol turc, depuis le renversement de Mohamed Morsi…

Jean Marcou              


Pour aller plus loin sur l’Iran, voir le dossier: « Iran, le retour », Questions Internationales no 77, Paris, La Documentation française, janvier-février 2016, avec un article de Jean-Paul Burdy sur la politique régionale de l’Iran (p. 44 à 52) et un encadré de Jean Marcou sur les relations turco-iraniennes (p. 53-55).