9-6-2012-Afghanistan-Pakistan-Ligne-Durand

La « Ligne Durand »
Une  « zone de la frontière » incertaine aux origines de la dimension « Af-Pak » du conflit afghan



Drone américain dans l'espace aérien afghan


Depuis 1979, la « guerre afghane » se joue en réalité sur le double théâtre de l’Afghanistan et du Pakistan. L’apparition en 2008, dans le vocabulaire géopolitique et journalistique américain du  concept  « Af-Pak » atteste de ce caractère transfrontalier du conflit. Richard Holbrooke, représentant spécial du président  Obama pour l’Afghanistan et le Pakistan[1], s'en est expliqué:  « Nous appelons le problème « AfPak », pour « Afghanistan-Pakistan ». Ce n’est pas pour économiser huit syllabes. C''est pour signifier le fait qu’il y a UN théâtre de guerre, de part et d’autre d’une frontière mal définie, la Ligne Durand ; et que sur le versant occidental de cette frontière, l’OTAN et les autres forces peuvent agir sans restrictions ; alors que sur le versant oriental, c’est le territoire souverain du Pakistan. Et le problème est que c’est du côté oriental que s’est installé le mouvement terroriste international… »[2]. Pour reprendre une formule du grand connaisseur de la région qu'est Georges Lefeuvre : « les conflits ne sont pas contenus dans l’espace et les compétences de l’un ou l’autre des deux États concernés, mais se développent dans la complexe alchimie de peuples à forte conscience identitaire, des deux côtés d’une même frontière. »[3]

 Samedi 26 novembre 2011 à l'aube, en riposte à l'attaque par des talibans d'un détachement de l'armée afghane dans la province du Kunar, un bombardement de l'OTAN sur deux postes militaires dans le district de Khyber ([4]), une des zones tribales brodant la frontière de l'Afghanistan, a tué 24 soldats pakistanais. L'ISAF et les Etats-Unis ont immédiatement adressé leurs «plus sincères condoléances», et promis une enquête rigoureuse sur la pire  « bavure » des Occidentaux au Pakistan depuis dix ans.  Ce qui n'a pas apaisé Islamabad, l'épisode ne faisant qu'envenimer des relations déjà très tendues depuis l'opération américaine d'élimination de Ben Laden à Abbottabad en mai. Sous la pression de l'armée et d'une opinion publique chauffée à blanc, le gouvernement pakistanais a fait part à Washington de son «profond sentiment de fureur». Réuni avec l'état-major en un Comité de défense de crise (DCC), l'exécutif (civil) a annoncé qu'il allait «complètement reconsidérer tous ses programmes, activités et accords de coopération avec les Etats-Unis, l'Otan et l'ISAF, y compris diplomatiques, politiques, militaires et dans le renseignement».

 Concrètement, les mesures de rétorsion n'ont pas tardé. Une grande partie du ravitaillement de la coalition en Afghanistan arrive par bateau à Karachi, puis est acheminée par convois terrestres  jusqu'en Afghanistan via Peshawar et le célèbre « Khyber Pass »,  ou via Quetta (Baloutchistan) et la ville-frontière de Chaman: Islamabad a bloqué sine die ces convois routiers[5]. Si ce blocage est maintenu, il ne manquera pas de poser de sérieux problèmes logistiques aux forces de la coalition qui préparent leur retrait – pour la France à partir de 2012, pour les Etats-Unis en 2014 - et devront évacuer matériels militaires lourds et dizaines de milliers de conteneurs. Islamabad a également exigé des militaires américains qu'ils quittent au plus vite la base de Shamsi, au Baloutchistan (sud-ouest du pays), d'où décollaient une partie des drônes intervenant au Waziristan. Le Pakistan a également suspendu sa participation à la conférence internationale sur l'Afghanistan ouverte le 5 décembre 2011 à Bonn et qui, bien que réunissant les représentants de 92 Etats, a perdu  évidemment beaucoup de son sens en l'absence de l'un des acteurs régionaux majeurs du conflit afghan.

En réalité, le grave incident du 26 novembre, et ceux qui ont suivi au premier semestre 2012 alimentant les protestations pakistanaises, renvoient à un très vieux problème à dimension plurielle, centré sur la question de la célèbre « Ligne Durand »[6].

 

1/ La "Ligne Durand":  une "zone de la frontière

de 2640 km difficilement démarquée entre 1893 et 1921

Cliquez pour agrandir . Source: US.Govt, CIA, Afghanistan-Pakistan Border, 1988

(Trait rouge= Ligne Durand. Trait bleu = Ligne Goldsmid

Zone bleue = populations pachtounes/pathanes, et baloutches)


L'Afghanistan a été pendant des siècles une zone de passage d'envahisseurs et de maîtres plus ou moins pérennes, un carrefour religieux et de cohabitations ethniques sans  limites territoriales fixées ou revendiquées.  Au milieu du XVIIIe siècle, l'autorité du Pashtoune Ahmad Shah s'exerce ainsi sur un empire qui va de la Perse à l'ouest au Bassin de l'Indus à l'est (celui-ci étant largement le Pakistan actuel...). « L'Afghanistan » d'Ahmad Shah est le premier État « moderne » de la région. Or, on constate que ce nom est largement synonyme de « Pachtounistan ».

A partir du XIXe siècle, un peu à la manière de deux plaques tectoniques, la poussée russe vers le sud  et la poussée britannique vers le nord-ouest, se sont rencontrées et heurtées en Afghanistan. Apparu à la fin du XVIIIe siècle, l’Emirat d’Afghanistan est donc érigé dans les années 1830 en Etat-tampon (« Buffer State ») entre l’Empire russe et l’Empire britannique des Indes. Il sera dès lors, tout au long du siècle, l'un des principaux terrains du « Grand Jeu ». Le « Great Game » est un des épisodes les plus célèbres des relations internationales, au XIXe siècle, popularisé en 1901 par Rudyard Kipling, auteur du « Livre de la Jungle », mais surtout chantre littéraire de l’impérialisme britannique[7]. Les Britanniques tenteront par deux fois de s’emparer de Kaboul, en 1841 et 1879. En vain. Malgré trois guerres, jamais ils ne réussissent à se maintenir en Afghanistan. 

Or, du point de vue britannique, la poussée russe vers les « mers chaudes » (le Golfe persique à l’ouest, le Golfe d’Oman et plus largement l'océan Indien à l’est) menace la voie maritime d’accès à l’Empire des Indes, et les limites terrestres nord-ouest de ce dernier[8]. Ces limites terrestres, marquées par des fortins abritant quelques officiers de la Couronne et des soldats indigènes, étaient des plus floues jusqu'à ce que l'administration britannique de Bombay, le Raj, décide d'une démarcation frontalière un peu plus visible sur le terrain, et internationalement reconnue.

C'est ainsi qu'a été tracée la fameuse « Ligne Durand », du nom du colonel et diplomate britannique Sir Henry Mortimer Durand (1850-1924)[9]. On retient souvent la date de 1893 pour le tracé de cette Ligne. En réalité, le processus s'étire en plusieurs étapes entre 1893 et 1921, pour tracer ce qui est actuellement, à quelques infimes modifications près, l'actuelle frontière afghano-pakistanaise. Mais on insistera sur le fait que cette ligne fait office de frontière sans en avoir jamais eu clairement le statut, malgré trois réécritures du traité, en 1905, 1919 et 1921. Le flou est entretenu par la distinction qu’ont fait les Britanniques entre « la frontière extérieure » (Outer Boundary )  dont le tracé répond à des considérations militaires (contrôler les lignes de crête) et la « frontière intérieure, ou administrative » (Administrative boundary), dont le tracé est plutôt à la base des montagnes et à l’entrée des vallées : entre les deux lignes, un hinterland au relief montagneux très tourmenté, de 30 à une centaine de kilomètres de large, territoire des tribus. Si l’on ajoute une troisième ligne de démarcation, qui est la limite orientale de la province de la Frontière du nord-ouest (NWFP, devenue en 2010 le Khyber Pakhtunkhwa ou KPk), on comprend que la question de la délimitation occidentale du Pakistan central n’est pas des plus simples. On rappellera enfin que peu avant a été tracée la "Ligne Goldsmid", qui établit une nouvelle frontière orientale à l'Empire perse, en particulier dans la région méridionale du Baloutchistan.


2/ Les Pashtounes/Pathans

et les "Zones tribales" pakistanaises


Le drapeau des nationalistes du "Grand Pachtounistan" dans les années 1950


 Le tracé de la frontière occidentale de l'Empire britannique des Indes, qui deviendra en 1947 celle du nouvel Etat pakistanais, a été difficile, car il divisait  arbitrairement des tribus pachtounes (dites « pathanes » au Pakistan) qui, dès le départ, ont refusé d’être séparées. Et qui, au fond, n'ont jamais accepté ce tracé du colonisateur.

 Le rêve du « Grand Pachtounistan »...

 A partir de 1893, la ligne Durand fait basculer plus de la moitié de la population pachtoune « afghane » du côté de l’Empire britannique des Indes.  Cet arbitraire reste très présent dans les mémoires, et l'on peut considérer qu'il a été l'accélérateur de l'émergence d'un sentiment national afghan. Car l'Afghanistan était dès l'origine, et reste, un Etat à majorité pachtoune. Ce groupe y a exercé le pouvoir pratiquement sans discontinuer, s'imposant pour cela aux autres groupes ethniques surtout présents au nord du pays: principalement les Ouzbeks, les Tadjiks et les Turkmènes, les Hazaras (descendants d’envahisseurs mongols) et les Nouristanis étant plus marginaux. Mais parallèlement à ce nationalisme/patriotisme afghano-pachtoune qui s'est progressivement construit au XXe siècle, les liens ethniques et linguistiques qui fédèrent les Pachtounes d’Afghanistan (12 millions environ actuellement) et les Pathans du Pakistan (27 à 30 millions) sont des réalités transfrontalières fortes. 

Le rêve persiste dès lors à Kaboul d’un « Grand Pachtounistan » qui réunifierait les tribus divisées par le colonisateur britannique. Ce projet court depuis des décennies. A la fin des années 1940, dans les zones tribales du nouveau Pakistan en formation, on a ainsi vu flotter un « drapeau du Pachtounistan » peut-être fourni par Zaher shah, roi d'Afghanistan, qui a traîné à reconnaître le nouvel Etat musulman issu du partage de l’Empire des Indes [10].. On a aussi vu des cartes du « Grand Pachtounistan » éditées à Kaboul sous le prince Daoud (1973-1978). Et des textes circulent épisodiquement ces dernières décennies, appelant à faire du rêve une réalité sur le terrain. Ce qui n'est pas nécessairement mal vu côté pakistanais, en particulier bien évidemment  chez les Pathans. Mais ce projet ne peut qu'inquiéter en permanence Islamabad : car, apparemment,  l'Inde et l'URSS soutiennent discrètement ce nationalisme pachtoune, qui sape de fait l'identité mosaïque de l'Etat pakistanais. Il ne faut certes pas sous-estimer les divisions internes du groupe pachtoune en Afghanistan même (sur une base tribale, ou sur des bases plus politiques à partir des années 1960-1970), non plus que la césure que, malgré tout, plus d'un siècle de Ligne Durand a pu marquer entre Pashtounes et Pathans. Il n'empêche que l'identité transfrontalière est notoirement persistante.

Des "Zones tribales" non maîtrisées par le pouvoir central pakistanais


 Les zones tribales pakistanaises. Cliquez pour agrandir .

(Source: Alternatives internationales, 2010)


Côté est, on l'a dit, la Ligne Durand limite des « zones tribales » où l’autorité coloniale britannique ne s'est jamais appliquée qu'aux routes principales (mais pas au-delà de leurs bas-côtés !) et aux installations militaires. Cette autorité s’exerçait par des patrouilles de forces irrégulières (la Punjab Frontier Force), puis à partir de 1903 par des forces de police militarisée indigènes (la Border Military Police en 1903, puis la Frontier Constabulary en 1913) commandées par une poignée d’ officiers britanniques.  Significativement, le Raj ne parlait d’ailleurs pas fin XIXe-début XXe de « la frontière », mais du « territoire de la frontière » : manière de souligner le caractère très particulier de la zone [11]. Pour le reste, le pouvoir effectif y appartenait, et appartient toujours, aux chefs des tribus pachtounes/pathanes, qui y appliquent sharia et lois coutumières (le célèbre pashtunwali, sans doute l'une des traditions les plus restrictives de droits pour les femmes).  Le Pakistan a hérité de cette situation coloniale en 1947, et a maintenu le statut particulier des Federally Administered Tribal Areas  (FATA: Régions tribales sous administration fédérale), dont Peshawar est le chef-lieu administratif.  Le gouvernement d'Islamabad renonçant à les contrôler vraiment, ces zones tribales pakistanaises sont devenues dans les années 2000 de véritables sanctuaires pour les talibans des deux bords: zone de repli des combattants d'al-Qaeda et des talibans afghans; zone garantissant une large autonomie aux talibans pakistanais. 

On l'aura compris, ces identités transfrontalières puissantes réduisent fortement tant l'effectivité de la Ligne Durand comme frontière internationale (puisque les populations locales ne la prennent pas en compte comme telle), que la capacité des Etats à en contrôler les territoires -et tout particulièrement du côté du Pakistan.


 3/ Le Pakistan et sa "profondeur stratégique" afghane



Réunion trilatérale à Islamabad, février 2012:  Yusuf R.Gilani, Hamid Karzaï, Mahmoud Ahmadinejad


Ce paysage transfrontalier permet de mieux comprendre une bonne partie du jeu stratégique du Pakistan dans les conflits afghans successifs. Celui-ci repose sur la notion de « profondeur stratégique ». Non pas au sens d'un territoire afghan sur lequel l'armée pakistanaise pourrait se replier en cas d'affrontement avec l'Inde. Mais au sens où Islamabad doit éviter à tout prix que le pouvoir à Kaboul ne soit détenu par des acteurs qui entendraient faire du « Grand Pachtounistan » une réalité, au détriment territorial du Pakistan. On comprend mieux, dès lors, que le Pakistan va systématiquement, jouer la carte du soutien à des régimes afghans amis, qui ne seraient pas porteur du projet grand- pachtoune. Que ce soit pendant la Guerre froide, ou après celle-ci.

 Le Pakistan dans le premier conflit afghan (1979-1989)

 Le Pakistan a joué un rôle majeur dans le premier conflit afghan, lors de l'occupation soviétique (1979-1989). Il a été à la fois la base arrière des moudjahidines anti-soviétiques ; la  base avancée des services américains alimentant en armes et en financements ces moudjahidines, intronisés « combattants de la liberté » par le président Reagan; le camp de base des ONG qui sont intervenues en Afghanistan, principalement du côté des insurgés; et le pays d’installation provisoire ou définitif de plusieurs millions de réfugiés afghans -entre 2,5 et 3 millions au maximum dans les années 1980, dans des centaines de camps.

Ces choix pakistanais découlent d'une configuration née de la guerre froide, et marquée par l'alliance de l'Inde et de l'URSS. Car  l'invasion de l'Afghanistan par l'Armée rouge en 1979 rapproche brutalement l'allié soviétique de l'Inde des arrières du Pakistan. L'Afghanistan n'est plus un Etat-tampon. On comprend dès lors pourquoi, sous la dictature islamiste du général Zia ul-Haq (1977-1988), l’Etat pakistanais est intervenu directement dans le conflit, par l’intermédiaire de son armée, colonne vertébrale du pays depuis 1947, et surtout via ses services secrets militaires, l’Inter-Services Intelligence (ISI). Ceux-ci ont coordonné les livraisons de l’aide militaire américaine aux moudjahidines, envoyé camions, convois de mules et conseillers sur le terrain. Et souvent rapporté des ballots de drogue lors des trajets de retour.

Outre l'anticommunisme, cette assistance militaire répondait à différentes motivations. Les affinités ethniques pachtounes/pathanes transfrontalières y ont  leur part, surtout quand on sait que les Pathans sont nombreux au sein de l'armée pakistanaise. Elle répondait aussi à des affinités idéologico-religieuses islamistes. La ceinture tribale pachtoune est caractérisée depuis longtemps par l’existence d’un réseau dense de madrasas sunnites (écoles coraniques) rurales, affiliées à l’école indienne des Deobandis. Ces madrasas sont initialement « fondamentalistes traditionalistes ». L’invasion soviétique et l’afflux de réfugiés au Pakistan vont les radicaliser dans le sens d’un djihadisme militant anti-occidental, incluant la lutte contre l’envahisseur soviétique « athée et dépravé ».

L’intervention pakistanaise en Afghanistan se poursuit activement après le retrait soviétique de 1989, Islamabad cherchant désormais  à ce que s'installent à Kaboul les éléments politiques susceptibles de lui permettre de rétablir une « profondeur stratégique » menacée par la présence soviétique. C’est ainsi que le Pakistan appuiera la montée en puissance des talibans afghans, reconnaîtra et soutiendra leur régime entre 1995 et 2001. « Etudiants en religion », les talibans sont un pur produit de la radicalisation idéologique des madrasas afghano-pakistanaises de part et d'autre de la Ligne Durand. Leur victoire militaire tient à plusieurs facteurs purement afghans, mais ne peut se comprendre sans l’intervention directe des services secrets pakistanais, qui installaient ainsi à Kaboul (en réalité à Kandahar, fief du mollah Omar) un pouvoir allié à Islamabad.

Le Pakistan et les talibans afghans et pakistanais

 Cette politique de soutien au régime islamiste radical des talibans, à laquelle s’ajoutent l’accession du Pakistan au rang de puissance nucléaire (en 1998) et l’arrivée au pouvoir du général Pervez Musharraf par un énième coup d’Etat militaire (en 1999), va indisposer un tuteur américain qui s’était pourtant largement désinvesti du pays après 1989. Les attentats du 11 septembre 2001 revalorisent brusquement le Pakistan. Islamabad rentre brutalement en grâce auprès des Américains et des Britanniques: levée des sanctions post-nucléaires, aides financière et économique massives, multiples visites officielles, etc. Sous une forte pression américaine, le président Musharraf ouvre à la coalition internationale son espace aérien, mais aussi aux Américains une base navale, et des bases et facilités aériennes.

Tout au long de la décennie, la politique pakistanaise autour du second conflit en Afghanistan est pourtant marquée par une série d'ambiguïtés qui font sens. Pour s'en tenir à la question de la frontière afghane, on ne peut que constater le peu d'empressement que l'armée pakistanaise a mis à la contrôler, ce dont témoigne l'insécurité persistante sur les deux axes d’accès routier à l’Afghanistan. C'est seulement en 2009, alors qu'il est évident du point de vue de la coalition occidentale que le conflit afghan glisse de plus en plus vers un « conflit Af-Pak », que l'armée pakistanaise s'emploie vraiment à  prendre le contrôle des zones tribales. Avec, à ce jour, un succès très relatif.

D'autant que le manque d'enthousiasme de l'ISI à arrêter les cadres d’al-Qaeda et les  dirigeants talibans afghans (qui ont pignon sur rue à Peshawar, Quetta ou Karachi), est évident. Car ces groupes sont considérés sur la longue durée comme des "actifs stratégiques"  pour le Pakistan, potentiellement utiles dans le cadre de la rivalité avec l’Inde. Et pour reprendre le pouvoir à Kaboul le jour venu. Calcul hasardeux, car des années d'inaction entre 2001 et 2009 ont permis la coalition transfrontalière des chefs tribaux pachtounes traditionnels, de dirigeants talibans afghans et pakistanais, et de djihadistes d’obédience wahhabite rattachés à la mouvance al-Qaeda : l’apparition fin 2007 du Tehrik-e Taliban Pakistan (TTP : Mouvement des talibans du Pakistan) est l’illustration la plus manifeste de cette agrégation idéologique transfrontalière qui déstabilise le pouvoir fédéral civil à Islamabad, bien au-delà de zones tribales échappant traditionnellement à son contrôle, et toujours promptes à se soulever.

Cette évolution agrégative renforce aussi la remise en cause des quatre traités de la Ligne Durand conclus entre 1893 et 1921, et de la division des Pachtounes entre les deux pays : le radicalisme islamiste alimente ainsi une revendication nationaliste transfrontalière. Ce qui, en retour, explique le changement de stratégie des Américains. De fin 2001 à 2008, celle-ci a consisté à traquer al-Qaeda sur le versant afghan de la frontière en verrouillant celle-ci, et en déléguant aux Pakistanais la traque côté Waziristan et autres zones tribales. Mais le peu de résultats obtenus du côté pakistanais a amené les Américains à désormais utiliser massivement des  drones visant des bases  d'al-Qaeda et des chefs talibans afghans et pakistanais dans les zones tribales. Le problème est qu'imposée par Washington à des gouvernements civils pakistanais très affaiblis, cette stratégie attise au sein de l'armée un antiaméricanisme notoire, et au sein de la population pakistanaise une hostilité virulente aux Américains, et plus largement à «l’Occident».

 Ces frontières incertaines, cette « zone de la frontière »,  sont donc bel et bien l’une des toiles de fond d’un conflit afghan qui glisse et déborde depuis des années –et de plus en plus- vers le Pakistan. On ne s'étonnera pas, dès lors,  que certains experts américains proposent désormais de le requalifier « d'Af-Pak » en « Pak-Af »...



Les frappes des drones américains de 2004 au 4 juin 2012

(source: http://counterterrorism.newamerica.net/drones)


 

NOTES:

[1] Nommé en janvier 2009, M.Holbrooke est décédé en décembre 2010

[2] Déclaration à la conférence sur la sécurité de Munich, le 8 février 2009.

[3] G. Lefeuvre, Afghanistan : une géopolitique, http://www.diploweb.com/Afghanistan-une-geopolitique.html , 4/2011

[4] Il semblerait que ce soit deux « campements provisoires » plutôt que des installations fixes qui ont été frappés.

[5] La circulation des convois a déjà été interrompue à différentes reprises ces dernières années, et pour des durées variables, suite à des incidents comparables, bien que moins graves.

[6]  Commencée en 2004, les frappes de drones sur les zones tribales pakistanaises ont culminé en 2010, décliné en 2011, et régressé au premier semestre 2012. La presse américaine rend compte, en juin 2012, d’une implication personnelle du président Obama dans le choix des objectifs de frappe. Cf.: http://counterterrorism.newamerica.net/drones; et: http://edition.cnn.com/2012/03/27/opinion/bergen-drone-decline/index.html?iref=allsearch . Sur les zones visées par les drones: BASHIR Shahzad & CREWS Robert D. (dir.), Under the Drones: Modern Lives in the Afghanistan-Pakistan Borderlands, Harvard University Press, mai 2012, 336p.

[7]  La formule apparaît en 1842 sous la plume du capitaine anglais de cavalerie Connolly, officier de renseignement au Bengale. Mais elle est popularisée par Kipling dans le roman « Kim », paru en feuilleton en 1900-1901. En 1996, le spécialiste de l’Asie centrale Peter Hopkirk a appuyé l’une de ses études sur ce roman : «  Quest for Kim: In Search of Kipling's Great Game » (chez J.Murray à Londres)

[8] Le Grand Jeu dure de 1813 au milieu des années 1920 au moins. Nombre de de spécialistes de géopolitique estiment que, sous d’autres formes et avec des acteurs renouvelés (les Soviétiques puis les Russes, les Britanniques puis les Américains), le Grand Jeu a continué jusqu’à nos jours : au Caucase, en Iran, en Asie centrale. Et surtout en Afghanistan depuis 1979.

[9] L'article de Wikipedia-English sur la Ligne Durand est de très bonne tenue: http://en.wikipedia.org/wiki/Durand_Line (consulté le 1/12/2011)

[10]  En 1947, l’Afghanistan a d’abord refusé de reconnaître l’indépendance du Pakistan, et a voté contre son admission à l’ONU.  Les premiers drapeaux du « Pachtounistan » sont alors apparus dans la région.

[11]  On se reportera, par exemple, au chapitre 2 « Du Pendjab à la Frontière du Nord-Ouest » de Taline Ter MINASSIAN, Reginald Teague-Jones. Au service secret de l’Empire britannique, Grasset, 2012, 468p.


QUELQUES REFERENCES RECENTES SUR "AF-PAK"...

Afghanistan-Pakistan, La Documentation française, Questions internationales no 50, juillet-août 2011


BASHIR Shahzad & CREWS Robert D.(dir.),
Under the Drones: Modern Lives in the Afghanistan-Pakistan Borderlands, Harvard University Press, mai 2012, 336p.

GIRARD Renaud,
Retour à Peshawar, Paris, Grasset, 2010, 264p.

HUBAC Olivier, ANQUEZ Mathieu, L'enjeu afghan. La défaite interdite, Paris, André Versaille, 2010, 282p.

JAUFFRET Jean-Charles, Afghanistan, 2001-2010. Chronique d’une non-victoire annoncée, Paris, Autrement, 2010. 275p.

MICHELETTI Pierre(dir.), "Afghanistan. Gagner les coeurs et les esprits", co-édition Presses Universitaires de Grenoble-RFI, 2011, 296p


... ET PLUS SPECIALEMENT SUR LE "GREAT GAME"


BURNABY Frederick G., Khiva. Au galop vers les Cités interdites d’Asie centrale, 1875-1876 (A Ride to Khiva. Travels and Advendures in Central Asia), Oxford, 1997, et Paris, Phébus, 1991, 326p.


HOPKIRK Peter,
Setting the East Ablaze. On Secret Service in Bolshevik Asia, Oxford, Oxford University Press, 1984, 260p.

HOPKIRK Peter, The Great Game. The Struggle for Empire in Central Asia, Kodansha Globe, 1997, 560p.

HOPKIRK Peter, On Secret Service East of Constantinople: The Plot to Bring Down the British Empire, Oxford, Oxford Paperbacks, 1995, 447p.

HOPKIRK Peter (éd.), BAILEY F.M. (auteur), Mission to Tashkent, Oxford, Oxford Paperbacks, 2002, 314p.

JOHNSON Robert, Spying for Empire: The Great Game in Central and South Asia, 1757-1947, London: Greenhill, 2006

KIPLING Rudyard, Kim, roman, 1901.

MEYER Karl, BRYSAC Shareen, Tournament of Shadows: The Great Game and the Race for Empire in Asia, Counterpoint, 1999 reprinted with new introduction on the Middle East by Basic Books, 2006

PIATIGORSKY Jacques, SAPIR Jacques, Le Grand Jeu : XIXe siècle, les enjeux politiques de l'Asie centrale, Autrement “Mémoires/Histoire”, 2009, 255p.

ur-RAHIM KHAN MARWAT Fazal, The Basmatchi Movement in Soviet Central Asia. A Study in Political Development, Emjay Books International, Arbab Road, Peshawar (PK), 1985, 181p.

Ter MINASSIAN Taline, Reginald Teague-Jones. Au service secret de l’Empire britannique, Grasset, 2012, 468p.

ZARCONE Thierry, Boukhara l’interdite. 1830-1888, l’Occident moderne à la conquête d’une légende, Autrement Collection “Mémoires” no 49, octobre 1997, 188p. (*JPB)

YAPP Malcolm, “The Legend of the Great Game,” Proceedings of the British Academy, no. 111, 2001, 179-198




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