7 août 2014-Gaza-Bilan 1: le Hamas

Gaza, premiers éléments de bilan d'étape

(1) Le Hamas remis en selle ?



A l'heure du cessez-le-feu provisoire du 7 août : côté palestinien, près de 1900 morts (à 80 % des civils), 9000 blessés, 300000 déplacés (soit 1/6 de la population), des milliers de maisons écrasées et des infrastructures détruites ; côté israélien, 67 morts dont 3 civils, 3500 roquettes lancées sur Israël, vers Tel Aviv, Jérusalem et jusqu'à Haïfa. Prison à ciel ouvert, en droit international toujours sous la responsabilité de la puissance occupante qui y maintient son blocus, la bande de Gaza, une fois de plus, ravagée par une pluie de bombes: "un carnage" reconnu par le premier ministre israélien ce 7 août sur i-Télé, au nom de la lutte antiterroriste... Après 2008-2009, puis 2012 : une fois de plus, «un  désastre humanitaire sans précédent », selon des responsables de l'ONU, de l'UNRWA, et des ONG présentes sur place. Les morts ne reviendront pas, mais « L'Union européenne paiera ! » [la reconstruction], comme on répétait après la Grande Guerre : « L'Allemagne paiera ! ». Au-delà du bilan humain et des crimes de guerre imputés par B.Netanyahu au seul Hamas (après tout, Bachar Al-Assad fait bien pire depuis 2011, mais qui en parle encore?), il faut maintenant essayer d'esquisser des bilans politiques et géopolitiques.



Le Hamas, mal en point après trois ans de « révolutions arabes »


Dans le contexte des révolutions arabes, après deux ans d'espoir, le Hamas s'est retrouvé en 2013 très isolé. Branche gazaouie des Frères musulmans égyptiens, le Hamas, apparu en 1987, avait pensé que la chute d’Hosni Moubarak en Égypte, et surtout l’arrivée au pouvoir de Mohamed Morsi, lui même Frère musulman, lui ouvriraient de nouvelles perspectives. Le Hamas en attendait, en particulier, l'ouverture de la frontière de Gaza avec l'Egypte, à Rafah, pour entrouvrir un blocus israélien insupportable, mais permis par la contribution égyptienne au blocus . Cet espoir était couplé à la spectaculaire visite officielle de l'émir du Qatar, Hamad Al-Thani, en octobre 2012, qui avait vu l'émir signer un chèque de 200 millions de dollars pour Gaza, somme portée ensuite à 400 millions (notre analyse du 25 octobre 2012). Cette conjoncture avait pu faire croire au Hamas que le moment était enfin arrivé de s’imposer face au Fatah et à l'Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, non seulement à Gaza (comme depuis le coup de force de 2007) mais sur l'ensemble de la Palestine. Mais tout ceci a fait long feu en 2013, par la conjonction de vents contraires.


Le coup d'Etat militaire contre le président Mohamed Morsi, en juillet 2013, suivi d'une répression à grande échelle contre les Frères musulmans à partir d'août, a coupé les perspectives du Hamas du côté de l'Egypte. Alors qu'il pourchasse les Frères égyptiens accusés de terrorisme, le nouveau président, le maréchal Abdel Fattah al-Sissi, n’a aucune intention de faire de le moindre cadeau au mouvement palestinien. Quant au Qatar, l’ancien émir Hamad Al-Thani a transmis en juin 2013 le pouvoir à son fils Tamim ben Hamad, qui mène depuis une diplomatie beaucoup plus prudente. Du chèque mirifique promis par les Qataris, seule une partie a été versée au gouvernement de Gaza. Enfin le conflit syrien a également changé la donne politique. Le Hamas, dont la direction politique était à Damas autour de Khaled Mechaal, s’est installé en 2012 à Doha au Qatar, afin de protester contre la répression des sunnites syriens par le régime de Bachar el-Assad. Or, ce dernier était l’un de ses principaux soutiens politiques, et relais financier et logistique de l'Iran. Ce départ de Damas a, à l'époque, entraîné une quasi rupture avec le régime iranien, l’un des fournisseurs militaires traditionnel du Hamas, et suscité de vives tensions avec le Hezbollah libanais, autre relais régional de Téhéran dans le conflit israélo-palestinien. Au printemps 2014, le Hamas est presque totalement isolé, par cette perte de ses soutiens régionaux.


C'est à la lumière de cet état d'affaiblissement qu'il fallait sans doute lire sa "réconciliation", en avril dernier, avec l'Autorité palestinienne, même si la longévité de cette énième réconciliation est aussi aléatoire que les précédentes. De même, les attaques récurrentes à la roquette contre Israël (plus que la participation d'une « cellule proche du Hamas » dans l'assassinat de trois jeunes Israéliens en Cisjordanie), peuvent elles être comprises par la volonté de rappeler la capacité d'intervention permanente du Mouvement contre Israël. Et ce, à quatre niveaux au moins : au sein même du Hamas, il s'agit pour la direction politique de garder le contrôle de sa branche militaire, les brigades Ezzeddine al-Qassam, qui veulent continuer à en découdre avec Israël ; à Gaza même, pour restaurer l’autorité du Hamas, soumis à la concurrence de rivaux internes plus extrémistes, en particulier le Djihad islamique en Palestine, ou le Conseil consultatif des Moudjahidines1; au sein du pouvoir palestinien, pour ne pas être occulté par une « réconciliation » profitant plus au président Mahmoud Abbas qu'à l'ancien premier ministre du Hamas Ismaïl Haniyeh ; et au plan de la scène arabe, pour ne pas se faire oublier, alors que la plupart des pays sont plongés dans les convulsions nées des printemps de 2011. Aux quatre niveaux, la stratégie de harcèlement d'Israël vise à rappeler la légitimité du Hamas dans la bande de Gaza, au niveau politique palestinien, et au plan régional.



Israël instrumentalise depuis longtemps le Hamas pour diviser les Palestiniens


On le dit trop peu : cette stratégie rencontre celle de Benyamin Netanyahu qui, comme la plupart des dirigeants israéliens des dernières décennies, a toujours privilégié les islamistes du Hamas par rapport à l'OLP et à l'Autorité palestinienne, dans une stratégie cynique, mais très réaliste, du « diviser pour régner » 2 . Le gouvernement israélien, le plus à droite, sinon d'extrême-droite, de l'histoire d'Israël déploie pour cela une double tactique :

- affaiblir plus encore, s'il était besoin, une Autorité palestinienne vieillie, corrompue et politiquement dépassée, en la laissant s'enliser dans un « processus de paix » sans issue 3 , et en l'impliquant dans une collaboration sécuritaire sans réciprocité avec les forces israéliennes (par exemple lors du meurtre des trois jeunes Israéliens) ;

- « valoriser » objectivement  le Hamas, défini par Israël, les Etats-Unis et l'Union européenne comme « organisation terroriste ». Cette valorisation, appuyée sur la charte du Hamas (qui appelle toujours à « la destruction de l'entité sioniste »), sur les roquettes qui visent Israël, et sur les alliés régionaux du Mouvement (le Hezbollah libanais, la Syrie, l'Iran) permet sur le terrain de renforcer la séparation entre la bande de Gaza et la Cisjordanie ; d'assimiler par amalgame la résistance palestinienne au terrorisme international ; de refuser toute concession politique dans le cadre du « processus de paix », et de rejeter toute reconnaissance d'un Etat palestinien. Le Hamas est donc une carte importante dans le jeu israélien, à la fois au plan local, et au plan international : le Mouvement lui sert de repoussoir « terroriste » commode auprès de ses alliés occidentaux.



Une esquisse de bilan après un mois de bombardements


Le bilan humain (plus de 1900 morts, des milliers de blessés) et matériel (estimé à 5 à 6 milliards de dollars) est désormais connu, et terrible pour les Palestiniens de Gaza, soumis tous les trois ou quatre ans à un déluge de feu -les bombardements par l'aviation, les drones, les chars et la marine. Les effets de cette guerre fondamentalement asymétrique en sont les mêmes que dans la Syrie voisine de Bachar Al-Assad : les morts sont, bien évidemment, très largement des civils (et les combattants palestiniens sont effectivement au sein de la population civile, parce qu'il ne peut en être autrement dans une guerre asymétrique entre des résistants et l'armée la plus puissante du Moyen-Orient) ; des quartiers entiers d'habitation, péniblement reconstruits après les bombardements des agressions antérieures, sont en ruine, de même que nombre d'infrastructures collectives, très largement financées, depuis des années, par des fonds européens,  : la centrale électrique (il n'y en a qu'une dans la bande de Gaza), les installations de distribution et de traitement de l'eau (alors qu'elles sont déjà très insuffisantes en temps normal), le port (alors que les pêcheurs ne peuvent déjà pas s'en éloigner de plus de trois milles nautiques), les routes, des écoles, des hôpitaux, de nombreuses petites entreprises, et même les terrains agricoles ravagés et labourés par les bulldozers à la recherche des tunnels du Hamas. Une différence toutefois entre les populations bombardées en Syrie et les Gazaouis : si les Syriens essaient d'échapper aux bombardement par le déplacement vers des zones moins exposées, ou en allant s'entasser dans des camps de réfugiés dans les pays alentour, les Gazaouis, dans l'un des territoires les plus densément peuplés du monde, n'ont même pas la possibilité de s'enfuir du grand camp à ciel ouvert qu'est la bande de Gaza, où Israël, puissance occupante au regard du droit international public malgré la « décolonisation » de 2005, a toujours la responsabilité de la sécurité des populations civiles... La frontière égyptienne étant presque totalement fermée depuis des années, le blocus israélien ne laisse aucune échappée aux Palestiniens, ce qui rend d'autant plus insupportables les « appels humanitaires préventifs», par tracts, sms ou téléphone, qui somment les habitants de quitter immédiatement leurs habitations et leurs quartiers, quelques minutes avant qu'ils ne soient écrasés sous les bombes.


Les analyses divergent sur le bilan pour le Hamas d'un mois de massacres et de destructions à Gaza. Certains le disent affaibli. Parce qu'exerçant sans partage et de manière très répressive le pouvoir depuis le coup de 2007 contre le Fatah, le Hamas porte la responsabilité politique de ses choix militaires pour les populations qu'il contrôle. Si certains reportages témoignent d'une réaction « patriotique » des Gazaouis serrant les coudes autour du Hamas, nombre de récits montrent aussi l'épuisement, le découragement et l'amertume de ces mêmes populations, renvoyées tous les trois ou quatre ans à une situation terrible par les morts et les destructions. Quoi qu'il en dise, et si l'Etat d'Israël est évidemment l'acteur principal de ces milliers de morts et de ces monceaux de ruines, le Hamas porte aussi sa part de responsabilité. Mais le Hamas a l'habitude de gérer ce type de situation post-conflit, et peut valoriser politiquement des échecs relatifs -comme le Hezbollah, il est vrai très soutenu par l'Iran, a su le faire dans des conditions comparables.


D'autres le disent renforcé. Les arguments en ce sens sont pluriels, militaires et politiques.Le Hamas a perdu une partie de ses armements (roquettes et missiles envoyés sur Israël, ou détruits par les bombardements), mais son arsenal est loin d'avoir été totalement détruit. Le volume et la qualité de cet arsenal ont été renforcés par rapport aux épisodes précédents : la portée accrue des missiles, qui atteignent désormais Tel Aviv, Jérusalem et même Haïfa, en est le critère principal, qui témoigne et de la montée en puissance des armes fournies par les alliés du Hamas (l'Iran principalement, on y reviendra), et d'une meilleure maîtrise de ces armes par la branche armée du Hamas. Il semble également que les combats, à partir de l'intervention terrestre de Tsahal à Gaza, témoignent d'une meilleure formation des combattants palestiniens : elle est attribué à l'entraînement que certains d'entre eux auraient suivi auprès du Hezbollah libanais (dont l'expertise en matière de conflit de basse intensité est désormais reconnue dans toute la région, depuis la « Guerre des 33 jours » contre Tsahal en 2006, et depuis son intervention directe aux côtés du régime de Bachar Al-Assad en 2012), et en Iran (en particulier auprès de la Force Al-Qods, bras armé extérieur des Gardiens de la Révolution). Le Hamas comme force militaire a reçu des coups sévères mais, comme lors des épisodes précédents, il n'a reçu aucun coup décisif- d'ailleurs difficilement envisageable dans un contexte de conflit de basse intensité.


Au plan politique, le Hamas peut estimer avoir marqué  quelques points. Alors que l'Autorité palestinienne, discréditée par son impuissance dans le « processus de paix » et à obtenir la reconnaissance internationale de l'Etat palestinien, est restée paralysée et inaudible pendant ce mois de guerre, le Hamas est redevenu acteur central et incontournable, que les parties au conflit ou à la négociation doivent prendre en compte, que ce soit dans les discussions indirectes qui viennent de s'ouvrir au Caire pour la confirmation du cessez-le-feu provisoire, ou dans de futures négociations pour une hypothétique relance du « processus de paix ». Au Caire, et au grand dam sans doute de la partie égyptienne (on y reviendra), le Hamas fait partie de la délégation palestinienne, aux côté des représentants de l'Autorité palestinienne, et du Djihad islamique. Les conditions d'un cessez-le-feu durable selon le Hamas ont été formulée lors d'une conférence de presse à Doha, le 23 juillet, par Khaled Mechaal, chef du bureau politique du Hamas. Les points principaux concernent la levée du blocus sur Gaza, l'ouverture totale de la frontière avec l'Egypte, la libération de prisonniers politiques palestiniens, la fin de l'état de siège imposé aux territoires palestiniens. Il est peu vraisemblable qu'Israël fasse de tels cadeaux au Hamas. Mais la question du blocus et de sa levée sera, beaucoup plus qu'avant la guerre, sur la table.


Enfin, le Hamas est réapparu au plan régional, retrouvant partiellement à l'occasion du conflit des soutiens qu'il avait pratiquement perdu depuis un ou deux ans : s'il ne semble pas y avoir eu de réconciliation avec Damas, le Hezbollah libanais et surtout le régime iranien ont multiplié les déclarations de soutien aux Gazaouis, et donc plus ou moins directement au Hamas. L'Axe de la résistance (à toute concession à Israël), dirigé par l'Iran, et qui était affaibli par les choix divergents de ses composantes dans la guerre en Syrie, retrouve une certaine vigueur.


Nous sommes incompétents pour faire ici le bilan d'un mois de guerre du point de vue israélien, qui serait, là encore, contrasté. Au plan des « gains » politiques : le renforcement du soutien de l'électorat israélien à la politique de la main dure contre les Palestiniens menée par Benjamin Netanyahu et un gouvernement qui additionne des composantes de droite et d'extrême-droite ; l'efficacité du "Dôme de fer" dans la protection des populations israéliennes, un programme co-développé et co-financé avec les Etats-Unis; l'affaiblissement militaire (provisoire) du Hamas, à défaut de son désarmement ; la confirmation de l'imperméabilité totale et désormais bien ancrée du gouvernement israélien aux critiques internationales, confortée par le soutien militaire américain (livraisons de munitions et d'armements pour remplacer les consommés des combats), et par le silence assourdissant des diplomaties américaine (sans surprise) et européenne (sans surprise non plus, les 28 soutenant tous Israël). Au plan des « pertes » : les quelques soixante soldats israéliens tués lors des combats (ce qui est largement supérieur aux précédentes opérations contre Gaza) ; un discrédit international accru (mais compensé par l'imperméabilité mentionnée plus haut). Et, surtout, l'échec à long terme annoncé pour « l'Etat des Juifs » que certains en Israël voudraient voir devenir « l'Etat juif », quand la politique du « diviser les Palestiniens pour régner », la poursuite obstinée de la colonisation des territoires, et le refus tout aussi obstiné d'une paix durable et d'un véritable Etat palestinien, mèneront inexorablement à une impasse vitale, à la fois sécuritaire, démographique et politique. D'autant plus que, n'ayant pas voulu du Fatah et de l'OLP, puis n'ayant pas voulu du Hamas, Israël risque bien de se retrouver un jour avec les djihadistes comme seuls interlocuteurs...




NOTES

1  Le Djihad islamique en Palestine est un concurrent historique du Hamas à Gaza et en Cisjordanie, menant ses propres opérations militaire ; le Conseil consultatif des Moudjahidines, créé en 2012, représente une mouvance salafiste djihadiste proche d'Al-Qaïda et inspirée de la situation syro-irakienne.

2   Sur ce point, on pourrait utilement remonter aux années 1970-1980, donc avant même la création officielle du Hamas en 1987, quand les militants de l'OLP étaient pourchassés à Gaza par les services israéliens, qui laissaient en revanche les Frères musulmans avoir pignon sur rue (ou sur mosquée !) et monter en puissance, comme nous avions pu le relever lors d'une enquête auprès des maires et moukhtars palestiniens de Gaza (et de Cisjordanie) dans l'été 1982. Dans la même période d'ailleurs, après son basculement de l'alliance soviétique vers les Etats-Unis, et déjà avec les subsides des wahhabites saoudiens, le président Sadate jouait, lui aussi, la carte des islamistes pour affaiblir le camp de la gauche nationaliste « laïque » en Egypte, en particulier sur les campus universitaires, où les « barbus » ont pu « réislamiser » les amphithéâtres, et commencer à « revoiler » les "soeurs étudiantes" .

3  De plus en plus qualifié par certains observateurs de « processus sans paix », voire de « non-processus sans paix »   tant il est évident qu'il n'y a aucune volonté israélienne de faire la moindre concession, ce dont témoigne la colonisation sans cesse étendue à Jérusalem-Est et en Cisjordanie.

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