5 janvier 2015: Marcou sur la politique étrangère turque

Le bilan 2014 de la politique étrangère de la Turquie


A partir du 28 août 2014: Ahmet Davutoğlu, premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, président de la République

(portraits non officiels)


Si l’année 2013 avait largement révélé les déboires des fleurons de la nouvelle politique étrangère turque, notamment ceux de la fameuse « komşularlar sıfır sorun politikası » politique du zéro problème avec nos voisins »], l’année 2014 aura montré que cet échec était plus grave que ce que l’on avait pu prévoir. Au cours de l’année écoulée, la guerre civile syrienne a eu des effets encore plus dévastateurs, pour la Turquie, que ceux des deux années précédentes. Elle s’est accompagnée d’une déstabilisation inattendue de l’Irak, les deux crises se confortant pour complexifier la question kurde et rendre plus incertains les efforts engagés par Ankara pour essayer de mettre un terme à la guérilla du PKK qui sévit depuis 1984 dans les départements du sud-est du pays.


Régionalement les éclaircies espérées avec l’Irak, la Grèce ou Israël n’ont pas fait long feu et les relations avec l’Égypte se sont encore détériorées. Certes, sur le plan stratégique, les développements djihadistes des crises syrienne et irakienne et les derniers épisodes du grand jeu énergétique qui se joue au Proche-Orient ont rapproché Ankara de Téhéran et de Moscou. Mais ces nouvelles perspectives demeurent fragiles, la Turquie restant un allié de l’Occident, avec lequel pourtant ses rapports sont de nouveau difficiles. Le retour vers l’Ouest qui s’amorçait après les printemps arabes est compromis depuis plusieurs mois par la déception que ressentent les Turcs à l’égard du manque d’engagement américain au Proche-Orient et par les faibles perspectives de relance de leurs candidature à l’UE... En résumé : au cauchemar syrien de la Turquie se sont ajoutés une mauvaise surprise irakienne, des voisins méfiants, quand ils ne sont pas hostiles, et des alliés dubitatifs, quand ils ne sont pas exaspérés.


En dehors de ces évolutions stratégiques, il ne faut pas oublier non plus les changements politiques importants qui ont marqué cette année 2014 sur le plan intérieur et qui peuvent avoir des conséquences sur la diplomatie turque. L’élection à la présidence de la République de Recep Tayyip Erdoğan, a vu le chef de la diplomatie turque, Ahmet Davutoğlu devenir premier ministre et laisser sa place à l’ancien ministre des affaires européennes, Mevlüt Çavuşoğlu. Il est néanmoins encore un peu tôt pour mesurer les répercussions de cduite de la politique étrangère de la Turquie. Pour l’heure, nous nous attacherons surtout à opérer un retour sur les événements diplomatiques les plus saillants de cette année 2014...



Le nouveau cauchemar syrien de la Turquie


Au cours des deux années précédentes, la Turquie avait ressenti lourdement les conséquences de la crise syrienne : obus et balles perdus frappant son territoire et tuant ses habitants, avion abattu par la DCA syrienne, attentats terroristes, centaines de milliers de réfugiés s’établissant dans ses régions frontalières... L’année 2014 a montré que la situation pouvait être encore pire ! Depuis 2011, ce sont plus de 2 millions de réfugiés syriens qui ont franchi la frontière, quittant désormais les régions frontalières où les camps d’accueil ne sont plus assez nombreux, investissant les grandes villes du pays pour tenter également de passer en Grèce ou en Bulgarie, via la mer Egée et la Thrace. Le ministère turc de l’Education a du ouvrir des classes spéciales pour scolariser 350 000 enfants syriens dont il doit de fait assumer la formation.


En 2013, la Turquie avait vu le régime de Damas qu’elle croyait moribond confirmer sa surprenante longévité, mais elle avait découvert qu’au sein même de l’opposition syrienne, les modérés de l’ASL ne pesaient guère face à des troupes djihadistes aguerries et bien équipées par des armes ayant transité par son territoire ; ce que confirme un rapport de l’ONU rendu en novembre dernier, mais ce que dément le ministère turc des affaires étrangères. Quoi qu’il en soit, en 2014, Ankara a peu à peu appris à ses dépends que l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) avait pris le contrôle de ces effectifs djihadistes. Ainsi, après avoir menacé au printemps 2014 la tombe de Süleyman Shah , cette enclave turque en territoire syrien, l’EIIL n’a pas hésité à prendre en otage, pendant 101 jours, les diplomates du consulat général de Turquie à Mossoul et leurs familles (cf. nos éditions des 11 juin 2014, 13 juin 2014, 14 juin 2014 et 21 septembre 2014). Ankara a achevé ainsi de se brûler les ailes dans le brasier syrien, sans pour autant se résoudre à regretter que son hostilité à l’égard de Damas l’ait aveuglée et finalement empêchée de percevoir les données réelles de la guerre civile en Syrie.


Replié sur ses espaces vitaux, le régime baasiste a laissé en fait  le gouvernement turc cohabiter avec l’EIIL et avec les Kurdes syriens du PYD, qui contrôlent le nord du pays. Cette nouvelle configuration du conflit syrien a révélé les contradictions des options stratégiques multiples suivies par la diplomatie turque. Le siège de Kobanê a ainsi placé la Turquie dans une position intenable : celui d’un pays membre de l’OTAN qui contemple sans bouger le siège d’une ville kurde confrontée à une offensive djihadiste (cf. notre édition du 6 octobre 2014). La réaffirmation d’un non-interventionnisme somme toute assez traditionnel dans l’histoire de la diplomatie turque, a été d’autant plus surprenant, voire insupportable dans ce cas-précis, que la Turquie s’était antérieurement fortement impliquée dans la crise syrienne. Le fin mot de cette affaire est que finalement Ankara a du bouger malgré tout, en ouvrant sa frontière à près de 170 000 réfugiés kurdes syriens, en soignant des milliers de blessés dans ses centres hospitaliers frontaliers, et en autorisant des renforts kurdes irakiens (peshmergas) à aller prêter main forte aux assiégés de Kobanê après avoir traversé son territoire (cf. notre édition des 28 octobre 2014), sous les acclamations des populations kurdes locales.



La Turquie rattrapée par la question kurde


Car le gouvernement turc ne pouvait prendre le risque d’être associé à une chute de Kobanê. Non seulement le sort incertain de la ville assiégée menaçait de remettre en cause le «processus de règlement» engagé depuis le début de l’année 2013, mais il pouvait aussi déstabiliser les départements kurdes du pays. Début octobre, en une nuit des affrontements très graves opposant des manifestants kurdes aux forces de l’ordre, mais aussi à des contre-manifestants islamistes (Hizbullha, Hüda Par) dans plusieurs agglomérations du sud-est, ont fait 36 morts. Ces tensions ont aussi affecté certains quartiers d’Istanbul, faisant un mort et provoquant l’arrestation de plus de 120 personnes (sur la spécificité de ces événements dans le contexte stambouliote, cf. l’article de Jean-François Pérouse du 14 octobre 2014, sur ce site).


Le fait que Turcs et Kurdes soient parvenus à surmonter cet épisode dangereux a sans doute contribué à une relance du «processus de règlement», en cours à l’heure actuelle. Toutefois, les Kurdes abordent cette nouvelle phase de négociation en position de force, non pas tant parce qu’une indépendance du Kurdistan serait à l’ordre du jour, trop de conflits d’intérêts, voire de différences culturelles et linguistiques gênent la réunion des multiples acteurs de la cause kurde, mais parce que la résistance kurde à Kobanê a finalement conforté la plupart de ces acteurs. Les Kurdes irakiens de Massoud Barzani ont, à la différence du gouvernement fédéral de Bagdad, contenu la poussée de l’EIIL et défendu le nord de l’Irak, enregistrant ainsi des gains territoriaux notables, en particulier les champs pétrolifères de Kirkouk (cf. notre édition du 1er juillet 2014). Au plus fort de la crise, ils ont pu compter sur le soutien économique et militaire, non seulement de leurs alliés turcs mais aussi de l’Iran. En sortant vainqueur du siège de Kobanê, les Kurdes syriens qui contrôlent aussi des zones autonomes au nord de la Syrie, ont conforté leur position, tant à l’égard d’Ankara et de leurs voisins kurdes irakiens, qu’au niveau international. Enfin, en soutenant la cause kurde à Kobanê, mais en modérant les tendances les plus extrêmes, les Kurdes de Turquie, en particulier les responsables du parti parlementaire HDP, ont contribué à la relance du «processus de règlement», au moment même où après l’élection présidentielle d’août, la configuration du gouvernement turc était en train de changer, inaugurant une nouvelle ère politique.


Des problèmes avec nos voisins...


Au-delà du problème kurde, la crise syrienne et ses prolongements irakiens se déroulent désormais dans un contexte régional qui est beaucoup plus difficile pour la Turquie. Laborieusement celle-ci, qui exporte désormais le pétrole kurde nord irakien, est parvenue à pacifier ses relations avec le gouvernement de Bagdad. Ce rapprochement a certes été favorisé par la menace représentée par l’EIIL, mais aussi par le départ de Nouri el-Maliki et son remplacement par un gouvernement chiite plus ouvert.


En Méditerranée orientale, la perspective d’un règlement du conflit chypriote en 2014 avait semblé prometteuse pour les relations de la Turquie avec la Grèce. Ces espoirs ne se sont pas confirmés. Comme on pouvait s’y attendre, les négociations entre Chypriotes grecs et turcs pour réunifier l’île, commencés en février, se sont une nouvelle fois grippées (en octobre 2014), les prospections gazières en cours s’étant chargées de raviver les conflits entre les deux frères ennemis. Résultat : en dépit d’une rencontre courtoise, au début du mois de décembre, entre Ahmet Davutoğlu et son homologue grec Antonis Samaras, les relations entre Ankara et Athènes restent en veille, toujours denses économiquement, mais sans réelles perspectives durables, car les principaux différends politiques demeurent entiers (Chypre, mer territoriale en Egée...).


Plus au sud, le processus de réconciliation engagé avec le voisin israélien n’a pas été plus convaincant. Les excuses présentées en 2013 par le gouvernement de Benyamin Netanyahou pour le dénouement malheureux de l’arraisonnement du Mavi Marmara en 2010, laissaient espérer une possible restauration des relations turco-israéliennes et un échange d’ambassadeurs. En réalité, les négociations entre les deux pays concernant l’indemnisation des familles des victimes se sont avérées beaucoup plus difficiles que prévu, et l’opération «Pilier de Défense» conduite par Tsahal à Gaza, pendant l’été 2014, a dégradé à nouveau les rapports entre Ankara et Tel-Aviv. Plus que jamais dès lors, la Turquie (et en particulier Recep Tayyip Erdoğan, pour des raisons qui sont aussi domestiques) apporte son soutien à la cause palestinienne, même si la diplomatie turque ne joue plus à cet égard un rôle aussi important que celui qu’elle avait pu jouer antérieurement, lors des précédentes interventions israéliennes à Gaza.


Il faut dire que les relations de la Turquie avec Israël sont presqu’aussi dégradées que ses relations avec l’Egypte, autre pays où Ankara n’a plus d’ambassadeur. La cause de ce différend est, on le sait, la critique acerbe par le leader de l’AKP du renversement, l’an passé, de Mohamed Morsi. Alors même que de nombreux pays de la région ont établi un modus vivendi avec le régime autoritaire d’Abdel Fattah al-Sissi, on aurait pu s’attendre à plus de réalisme de la part de la Turquie. Mais Recep Tayyip Erdoğan (pour des raisons probablement là-aussi domestiques) ne manque pas une occasion de dire haut et fort que le président égyptien est un «putschiste». L’apostrophe à répétition dans les cénacles internationaux a eu pour effet de voir l’Egypte refuser cette année de renouveler l’accord de libre-échange qu’elle avait signé en 2007 avec la Turquie.


On a même vu au mois de novembre 2014, tous ces nouveaux voisins en mauvais terme avec la Turquie s’unir pour exprimer leur inimitié. Le 8 novembre 2014, les présidents égyptien et chypriote grec ainsi que le premier ministre grec (les deux derniers étant préalablement passés par Tel-Aviv) ont tenu un sommet tripartite au Caire, au cours duquel ils ont rappelé la souveraineté de Chypre sur ses ressources gazières (cf. notre édition du 10 novembre 2014).



La Turquie et les puissances régionales russe et iranienne


Du fait de ses résultats économiques (en baisse, mais toujours soutenus par une croissance réelle) et de ses moyens militaires en pleine croissance (importations d’armement en hausse, mais également fortes production et exportation d’armes), la Turquie reste une puissance régionale d’autant plus importante que la situation de la région est instable. Comme l’Arabie Saoudite, ce pays est certes à majorité sunnite (mais relève d’une école différente du sunnisme). En outre, son système politique est pluraliste, et il a soutenu avec le Qatar, les Frères musulmans en Egypte et plus généralement les révolutions arabes depuis 2011 ; de là l’amorce de relations complexes, voire parfois difficiles, avec la monarchie saoudienne, ce que l’année 2014 a confirmé.


En revanche, les rapports d’Ankara avec Téhéran, entamés par la crise syrienne et les positions opposées qu’ont adoptées les deux pays à l’égard du régime de Damas, se sont améliorés. Fin janvier 2014, Recep Tayyip Erdoğan (alors encore premier ministre) a rendu visite au nouveau président iranien, Hassan Rohani. Mais l’amélioration des relations turco-iraniennes est surtout liée à l’évolution de la situation en Irak et en Syrie. La menace constituée par l’Etat islamique a rapproché les intérêts turcs et iraniens dans la région. On a pu aussi observer l’attitude positive de l’Iran, lors des négociations gazières qu’il a conduites avec la Turquie à l’automne. Toutefois, un différend douanier de plusieurs semaines au même moment a opposé les deux pays, bloquant des milliers de camions turcs à la frontière iranienne, et plus généralement on sait que les deux Etats nourrissent l’un pour l’autre une méfiance réciproque qui est séculaire....


Pour ce qui est enfin des relations russo-turques, on peut penser à raison que les développements de la crise syrienne, qui ont rapproché la Turquie de l’Iran, ont également pu favoriser un raffermissement des liens entre Ankara et Moscou. Encore a-t-il fallu que les deux pays surmontent les écueils de la crise ukrainienne et de ses prolongements en Crimée (cf. notre édition du 6 mars 2014). Sans taire leur inquiétude pour la minorité tatare de la péninsule, à nouveau persécutée, les Turcs ont néanmoins adopté une attitude extrêmement prudente et se sont démarqués des sanctions occidentales à l’égard de Moscou. Il faut dire que les rapports entre ces deux voisins sont d’abord une affaire économique. La Russie fournit 60% de son gaz à la Turquie dont elle va construire la première centrale nucléaire. Elle est aussi l’une des premières clientes d’une économie turque en plein développement dont les entreprises sont nombreuses à investir chez elle. Pas question donc de se fâcher en ne laissant parler que son inclination première ! Les deux pays seraient même tentés d’unir leur acrimonie respective à l’égard de l’Union européenne (UE) pour trouver des terrains d’entente. Lors de son dernier séjour à Ankara, le 1er décembre (cf. notre édition du 3 décembre 2014), Vladimir Poutine, en annonçant l’abandon du gazoduc South Stream a même fait miroiter à son homologue turc l’éventualité d’un Turkish Stream qui concurrencerait les efforts occidentaux en cours pour réduire la dépendance européenne à l’égard du gaz russe (auxquels la Turquie est par ailleurs associés au sein du TAP - Trans Adriatic Pipeline notamment). Là encore les perspectives existent, mais elles supposent d’être politiquement confirmées ; ce qui est loin d’être certain, notamment quand on observe que les Russes ont récemment redit que l’OTAN restait pour eux le premier adversaire.



La Turquie toujours à l’Ouest...


Eu égard à la région déstabilisée dans laquelle elle se situe, la Turquie ne peut tourner le dos à son alliance avec les Occidentaux, qui passe par sa participation à l’OTAN, mais aussi par ses relations privilégiées avec les Etats-Unis et l’UE. Pourtant, de longue date, elle a souhaité aussi conserver une marge de manœuvre et une indépendance de décision dans une posture qui n’est pas sans rappeler la doctrine gaulliste des années 1960, soucieuse de se ménager une forme d’autonomie à l’égard de la suprématie américaine. Portée à la présidence en août dernier, Recep Tayyip Erdoğan, qui joue plus que jamais les premiers rôles en matière de politique étrangère, n’a cessé de manifester ses velléités d’indépendance à l’égard de l’Alliance. Cela s’est traduit par sa réticence à s’impliquer réellement dans la coalition internationale contre l’Etat islamique (cf. notre édition du 7 octobre 2014), son refus d’intervenir à Kobanê pour ne pas y «être un janissaire de l’Occident» et enfin par une suite d’attitudes ou de remarques néo-ottomanes, souvent peu amènes pour ses alliés occidentaux. Ainsi, en octobre 2014, une polémique assez rude à éclaté entre Recep Tayyip Erdoğan et le vice-président américain Joe Biden, ce dernier ayant, au sein d’un think tank américain réputé, déclaré que le président turc avait admis avoir commis des erreurs en laissant franchir sa frontière turco-syrienne par n’importe qui. A cela s’ajoute la multiplications de petites phrases intempestives sur la religion, les rapports hommes-femmes, le passé ottoman ou le système international, qui entendent souvent se démarquer ostensiblement de valeurs perçues comme occidentales, quand elles ne recèlent pas des accusations à peine voilées d’impérialisme ou d’islamophobie.


Ce néo-ottomanisme, voire ce néo-tiers-mondisme, était déjà perceptible avant les révolutions arabes entre 2008 et 2011, mais il intervenait dans un contexte diplomatiques nettement plus favorable à une Turquie, qui avait gagné une large sympathie  dans le monde arabo-musulman, voire au sein des puissances émergentes et des pays en développement ; ce qui est beaucoup moins le cas aujourd’hui où le «modèle turc» ne fait plus réellement recette. Pour la période 2009-2010 ainsi, la Turquie avait réussi à se faire élire au Conseil de sécurité de l’ONU, elle n’y est pas parvenue en 2014. C’est probablement un signe parmi tant d’autres que sa bonne étoile diplomatique a pâli.



Jean MARCOU. Ce texte est paru initialement sur http://ovipot.hypotheses.org/10769




Le ministre des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu

Le ministre des Affaires Européennes, Volkan Bozkïr










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