31 mars 2014: Municipales en Turquie

Turquie : L’AKP remporte nettement

les élections locales du 30 mars 2014

Analyse du 31 mars 2014 par Jean MARCOU, parue sur le site de l'OVIPOT:

http://ovipot.hypotheses.org/10097




Il n’y aura donc pas eu de surprise : l’AKP a remporté les élections locales du 30 mars en amplifiant même son score de 2009. Alors que le dépouillement du scrutin est achevé à plus de 95%, la formation de Recep Tayyip Erdoğan est créditée de plus de 44% (contre 38,8% en 2009), le CHP réalisant 28,7% et le MHP 15,9%. Le parti au pouvoir conserve notamment les villes d’Istanbul (Kadir Topbaş, réélu avec 47,8%) et d’Ankara (Melih Gökçek, réélu avec 44,68%), en dépit des bons scores qu’y réalisent les candidats du CHP, Mustafa Sarıgül (40,16% contre 36,9% à Kemal Kılıçdaroğlu en 2009) et Mansur Yavaş (43,83% contre 31,8% à Murat Karayalçın en 2009). Il reprend même au CHP la métropole d’Antalya sur la Méditerranée, où Menderes Mehmet Tevfik Türel (36,1%) devance d’une courte tête le maire sortant kémaliste Mustafa Akaydın (35,1%). L’AKP échoue néanmoins à Izmir, bastion du CHP, où Aziz Kocaoğlu, réélu avec 50,22% n’a laissé aucune chance à l’ancien ministre des transports de l’AKP Binalı Yıldırım (35,6%), et à Antakya où l’ancien ministre de la justice, Sadullah Ergin, est battu par le CHP, Lütfü Savaş. Le parti kurde conforte ses positions dans le sud-est, arrivant en tête dans les départements de Diyarbakır, Batman, Siirt, Bitlis, Van, Hakkari, Şırnak, Ağrı Iğdır. Il est aussi majoritaire à Tunceli-Dersim, pourtant traditionnellement acquis au CHP. Ce dernier, crédité de 28,7% au niveau national (soit un score similaire à celui de 2009 qui était de 28,1%), l’emporte dans ses zones d’implantation traditionnelle (la Roumélie et la mer Egée) ainsi qu’à Burdur, Antakya, Zonguldak, Sinop, Giresun et Eskişehir. Pour sa part, avec près de 16% le MHP réalise un score supérieur à celui de 2009 (14,7%),  en gagnant à Manisa, Isparta, Mersin, Adana Osmaniye, Karabük et Bartın.

Cette élection aura vu également trois femmes devenir maires de villes métropolitaines (+700 000 habitants), Fatma Şahin, l’ancienne ministre AKP de la famille, à Gaziantep, Gültan Kışanak (la co-présidente du parti kurde BDP) à Diyarabakır, et Özlem Çerçioğlu à Aydın. On remarquera par ailleurs qu’une femme voilée (Fatma Toru à Meram, dans le département de Konya) est devenue maire pour la première fois, à l’occasion de ce scrutin, globalement caractérisé par une forte participation (+80%), à faire pâlir d’envie les responsables politiques français, qui ont vu le même jour le deuxième tour des élections municipales boudé par près de 40% des électeurs.  Cette élection s’est traduite aussi par une forte concentration des voix sur les grandes formations politiques représentées au parlement, en dépit du très grand nombre de listes souvent présentes (parfois près d’une trentaine) dans la plupart des villes. Ces tendances montrent clairement que ce scrutin local a pris la valeur de test politique d’ampleur nationale que lui ont conféré, pendant la campagne, les responsables politiques de la majorité et de l’opposition, l’AKP cherchant à se faire plébisciter, l’opposition appelant à un vote de sanction.

Le parti au pouvoir sort finalement vainqueur de cette épreuve. Certes, il n’est pas au niveau des scores qu’il a réalisés, lors des élections législatives de 2007 et de 2011 (près de 50%), mais il est très nettement au-dessus de son résultat des élections locales de 2009 et retrouve le score qui était le sien, lors de celles de 2004, en l’améliorant même probablement. C’est donc son meilleur résultat à des élections locales et en outre le 8e scrutin consécutif qu’il remporte depuis qu’il est arrivé au pouvoir en 2002. De toute évidence, ce résultat confirme l’implantation profonde de l’AKP sur la majeure partie du territoire turc, même dans le sud-est kurde où il reste le second parti politique, derrière le BDP. Si les sondages ont bien montré que les Turcs étaient sensibles aux affaires de corruption révélées et au raidissement du parti au pouvoir en matière de libertés, ils n’en ont pas tiré les conséquences quand il s’est agi d’aller voter. Ce phénomène de maintien de la confiance a sans doute été amplifié par le caractère plébiscitaire donné à la campagne par l’AKP et son leader, mais il montre aussi que l’attachement des électeurs turcs à la formation majoritaire est durable. Les événements de Gezi n’ont impacté finalement qu’une frange de l’électorat. Les turpitudes gouvernementales ambiantes, les scandales de corruption, les multiples révélations des écoutes téléphoniques n’ont pas détourné la majorité des électeurs turcs du parti musulman conservateur auquel il accorde leur confiance depuis plus d’une décennie, sans doute parce que ces électeurs, issus des classes populaires et des nouvelles classes moyennes urbaines ont le sentiment d’être représentés par ce parti et son premier ministre. Ce résultat tient aussi certainement à l’incapacité des partis d’opposition et en particulier du parti kémaliste CHP à parler cet électorat de l’AKP et à apparaître à ses yeux comme une alternative crédible à ce qu’ils connaissent et dans lequel ils se sont installés. En dépit de ses nouveaux cadres, le CHP ne parvient pas à séduire suffisamment les Turcs, il reste la formation d’une élite ou de mécontents. Démentant que ce scrutin ait été un échec personnel et les rumeurs de démission qui n’ont pas tardé à circuler, Kemal Kılıçdaroğlu, le leader kémaliste, a reconnu néanmoins les limites de sa formation politique : «Le problème est que nous évitons de nous écouter les uns, les autres. Les électeurs de l’AKP ferment les yeux en face de nous. Nous devons construire le chemin qui pourrait conduire les masses à nous écouter. »

Ces élections locales ne résoudront pas la crise politique que traverse la Turquie depuis un an, mais elles vont conforter un gouvernement durement ébranlé par les événements de Gezi et le «scandale du 17 décembre». Ce dernier va pouvoir en effet désormais répondre à la contestation ambiante dont il est l’objet, en arguant de la légitimité renouvelée que lui donne cette élection. Dans sa réaction aux premiers résultats, le 30 mars au soir, Recep Tayyip Erdoğan a remercié ses électeurs «qui ont défendu la lutte indépendante pour une nouvelle Turquie» et qui ont «soutenu leur premier ministre». Il a aussi d’emblée mis en garde les auteurs de l’ultime fuite ayant eu lieu avant le vote, celle qui a provoqué le blocage de YouTube (parce que concernant une réunion sur la Syrie dans le bureau d’Ahmet Davutoğlu, le chef de la diplomatie turque) : « C’est vrai que ce peuple a vu les traitres à la nation qui ont osé écouter le ministère des affaires étrangères. Nous allons entrer dans leur tanière et ils vont payer le prix. Comment pouvez-vous menacer notre sécurité sur la Syrie ?  La Syrie est actuellement dans un état de guerre contre nous. »

Ce propos montre que la polarisation forte de la société turque qui a dominé la campagne électorale va sans doute se poursuivre, mais fort de son succès électoral du 30 mars, le premier ministre peut désormais envisager avec confiance sa candidature probable aux premières élections présidentielles au suffrage universel qui doivent se tenir au mois d’août. Les événements des derniers mois avaient indiscutablement semés le doute quant à l’influence qui était celle de la formation majoritaire et de son leader. Si le premier ministre avait enregistré un revers, voire un résultat mitigé, ce doute aurait été accru. Le résultat du 30 mars a levé ce doute…




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