31-03-2011 - Fitna - Le facteur chiite

Fitna, ou l'enjeu chiite: une lecture confessionnelle

de certaines « révolutions arabes » est-elle légitime?


Place de la Perle, Manama, Bahreïn, début mars 2011



Les évènements en cours sont au croisement de la crise sociale (« l'étincelle Mohammed Bouazizi », le 17 décembre en Tunisie) et de la crise politique systémique. Les régimes et systèmes paralysés, répressifs, népotiques, corrompus, de mauvaise gouvernance, ne sont plus supportables. La revendication du changement s'exprime donc donc le plus souvent au nom de la démocratie et de la dignité. Seul le recul de l'histoire permettra de dégager les traits communs (la sociologie des acteurs: les jeunes, les chômeurs diplômés; les inscriptions dans l'espace urbain: les places-agoras; les vecteurs de mobilisation: l'internet, Facebook, twitter...); les références transnationales (le slogan: « Dégage! », al-Jazira) et l'inscription nationale (le drapeau omniprésent: Tunisie, Egypte, Bahreïn; la bataille des drapeaux: Libye); et les spécificités propres à chaque expérience nationale (nature et réponses du régime politique, positionnement de l'armée, structures confessionnelles et anthropologiques, tensions et enjeux régionaux...).


Dans une grille d'analyse déjà nécessairement complexe, peut-on introduire un questionnement supplémentaire autour du facteur confessionnel? On n'a pour l'essentiel retenu jusqu'à maintenant, en Occident, que la problématique de l'islamisme sunnite -son rôle dans les processus en cours, et son devenir éventuel. Et, plus précisément, on a surtout évoqué, pour s'en inquiéter, la « menace islamiste » que les régimes autoritaires ou dictatoriaux se faisaient forts de contenir ou d'écraser: l'Ennahda de Rached Ghannouchi en Tunisie; les Frères musulmans en Egypte, en Jordanie et en Syrie; les islamistes de diverses obédiences en Libye, en Algérie et au Maroc. Mais la géographie confessionnelle au Proche et au Moyen-Orient  (« l'arc chiite »: Liban-Syrie-Irak-Golfe-Iran-Yemen) impose d'y ajouter un éventuel « facteur chiite ». Et de formuler quelques questions: y-a-t-il, au-delà de sa dimension sociétale infrastructurelle, une dimension chiite dans les évènements en cours? la fitna (la discorde, la division, la « guerre civile » au sein de l'islam) est-elle un élément d'analyse pertinent pour certains des processus? au-delà de ses revendications discursives, la République islamique d'Iran, où le chiisme est religion d'Etat depuis le XVIe siècle, joue-t-elle un rôle effectif dans les processus en cours?



Au Bahreïn, une demande démocratique réprimée au nom du « complot chiite et de l'étranger ».


Des différents émirats du Golfe (qui abritent tous des minorités chiites), Bahreïn est le seul où la structure confessionnelle donne une large majorité aux chiites (environ 70%), alors que le pouvoir est détenu depuis plus de deux siècles par la dynastie sunnite des al-Khalifa. La grande majorité des chiites s'y vivent comme marginalisés, à la fois socialement (faible accès aux allocations de ressources: logement, emplois d'Etat) et politiquement (monopolisation du pouvoir par le clan al-Khalifa et les sunnites). A l'exception historique de l'Iran, c'est la situation classique des chiites dans la majorité des pays de la région: l'Irak jusqu'en 2005, le Liban jusque dans la dernière décennie. Il y a donc structurellement une fitna à la fois religieuse, et sociale et sociétale.

Le conflit au Bahreïn depuis février est d'abord social et politique, mais intègre nécessairement la question chiite: contre la discrimination sociale qui concerne principalement les chiites; contre la naturalisation d'étrangers sunnites par un pouvoir qui cherche à élargir sa base démographique; pour une démocratisation du régime (revendications d'une monarchie constitutionnelle et parlementaire, et de levée de la Loi de sécurité nationale, etc.). Le mois de mobilisation sur la place de la Perle à Manama (du 14 février au 15 mars) , par des occupants appartenant aux différentes communautés, a été largement pacifique, et a cherché constamment à transcender la division confessionnelle. En témoignaient les banderoles « Chiites, sunnites, tous unis !  Nous sommes tous frères! Unité ! ». (voir les photos)


C'est le régime bahreïni qui a repolarisé le conflit autour du facteur chiite: répression anti-chiite sur la place de la Perle et dans les villages chiites au sud de Manama, manifestation royaliste sunnite; puis dénonciation d'un « complot chiite manipulé de l'étranger » (i.e. par l'Iran et par le Hezbollah libanais, accusé d'avoir transféré à Manama son modèle d'occupation du centre ville de Beyrouth en 2006-2008). Accusations et répression ont fait émerger la revendication (très minoritaire) de la fin de la monarchie et de la proclamation de la République. Face à cette occupation de la place de la Perle, l'Arabie saoudite sunnite et wahhabite a manifesté un double refus: refus de la contestation politique démocratique; et refus d'une reconnaissance politique des chiites. Or, dans sa propre province pétrolière orientale du Hasa, majoritairement chiite, des manifestations pro-bahreïnies ont confirmé l'agitation endémique des chiites saoudiens. C'est pourquoi l'Arabie, puissance principale du Conseil de coopération du Golfe, est intervenue au nom de celui-ci en envoyant ses blindés au Bahreïn le 14 mars, ce qui a permis l'écrasement du « printemps de Manama » le 16 mars.


L'Arabie a exercé là sa « doctrine Abdallah de souveraineté limitée » (O.da Lage). Les pétromonarques ont écrasé le mouvement démocratique par crainte de la contagion. Ils ont cristallisé la question confessionnelle régionale et, en stigmatisant le rôle de l'Iran, ils ont paradoxalement réintroduit fortement la République islamique dans les jeux politiques internes des émirats. On répètera enfin ici que l'intervention militaire saoudienne, et la répression bahreïnie de la place de la Perle, n'ont pu se faire sans que les Etats-Unis en soient informées, et les aient de facto entérinées. La ligne de défense apparue quelques jours après à Washington, selon laquelle les Etats-Unis n'en ont été avertis qu'au dernier moment, paraît peu crédible, compte tenu de l'omniprésence américaine au Bahreïn et dans le Golfe.



L'Iran n'y est pour (presque) rien, et est gêné par ses contradictions


Il n'y a pas actuellement de « printemps iranien » qui coïnciderait avec les « révolutions arabes ». Les manifestations organisées par le régime de Téhéran (le 11 février) et par le mouvement d'opposition Vert (le 14 février), toutes deux de soutien aux peuples arabes (notre chronique du 16 février 2011), montrent essentiellement la permanence de l'affrontement après la réélection contestée de M.Ahmadinejad en juin 2009; la capacité de mobilisation persistante du mouvement Vert dans toutes les grandes villes. Mais aussi la capacité de répression du régime, qui peut s'appuyer sur ses forces paramilitaires idéologiques (les Pasdarans), sur des institutions solides, et sur le soutien non quantifiable, mais réel, d'une partie de la population.

L'Iran n'est ni un acteur direct, ni une référence des « révolutions arabes ». Téhéran ne cesse de proclamer en substance, depuis janvier, son soutien aux « justes luttes des peuples arabes contre des régimes vendus aux Américains et aux sionistes , et pour des républiques islamiques ». Mais, quoi qu'il en dise, le régime iranien serait bien en peine de fournir un début de preuve de son impact idéologique et politique dans les révolutions arabes en cours. Sauf à considérer que l'impact iranien est plutôt celui de l'opposition verte au régime, qui aurait ouvert en 2009 la voie de la revendication démocratique avec le slogan « Où est mon vote? » (mais chronologiquement, on pourrait plutôt faire remonter la contestation aux manifestations de masse au Liban contre la présence syrienne au printemps 2005).


Quels que soient les acteurs d'opposition à la manoeuvre dans les différents pays, tels les Frères musulmans en Egypte, on n'a relevé nulle part de référence à l'Iran, à la Révolution islamique,  ou à la République islamique. Les chiites au Bahreïn et au Yemen ne se sont jamais revendiqués de l'Iran. Au Bahreïn, la question est réglée depuis que l'Iran a renoncé à revendiquer l'archipel, et l'opposition chiite s'est toujours inscrite dans une logique nationale, renvoyant dos à dos d'éventuelles interférences soudiennes et iraniennes. Au Yémen, les tribus zaïdites (ou houthistes) du Nord qui se sont emparées le 22 mars de Saada, la grande ville du nord adossée à l'Arabie saoudite, se réclament de cinq imams, et donc pas du chiisme duodécimain iranien. En revanche, on l'a vu, on peut considérer que l'action répressive du Conseil de coopération du Golfe, et l'attitude américaine, outre qu'elles ont ouvert une crise diplomatique entre Manama et Téhéran, et généré une forte tension entre Riyad, Koweït et Téhéran, ont revalorisé l'Iran auprès des communautés chiites du Golfe, et auprès des tenants d'un « croissant chiite » menaçant.


Plus largement, dans les évènements en cours, le régime iranien est pris dans une contradiction qui, sauf dans sa sphère ou ses zones d'influence directe (l'Irak, le Hezbollah) le décrédibilise actuellement en permanence à l'extérieur: sa propre répression du mouvement démocratique. Téhéran soutient les aspirations démocratiques et islamiques des peuples révoltés, mais réprime lui-même, depuis 2009, un large mouvement d'opposition dont les revendications démocratiques (« Where is my vote? »; « A bas la dictature! ») sont celles des manifestants de Tunis ou du Caire. Sur ce terrain, l'Iran a d'ailleurs connu un revers cuisant à Genève le 24 mars, au Conseil des droits de l'homme de l'ONU de Genève qui, par 22 voix pour (dont le Brésil), et 7 contre (Algérie, Chine, Russie, Cuba, Pakistan) a voté un « mandat-pays » sur l'Iran, et nommé un enquêteur spécial sur la question des droits de l'homme en Iran. Enfin, le développement de la crise en Syrie pose désormais un sérieux problème à Téhéran. Il est hautement significatif que les médias officiels iraniens soient aussi muets sur la Syrie qu'ils étaient prolixes sur le Bahreïn, le Yémen, l'Egypte et la Libye...



Téhéran, Damas, Beyrouth: contradictions et inquiétudes


La répression au Bahreïn a provoqué des manifestations chiites de soutien aux opposants bahreïnis, puis contre l'Arabie saoudite sunnite et les Américains: en Arabie saoudite, dans la province du Hasa; en Irak, où les portraits du roi Abdallah étaient souvent accompagnés de chaussures traduisant le mépris que lui portent les manifestants; au Liban enfin, où des mouvements chiites, en particulier le Hezbollah pro-iranien, ont manifesté pour les chiites bahreïnis et saoudiens. Pour autant, on peut difficilement parler d'un « front chiite » homogène sur les différents enjeux.


Sur la Libye, Téhéran a déclaré soutenir les insurgés anti-Kadhafi, mais dénonce depuis le 19 mars « une nouvelle agression américaine et occidentale », motivée par le pétrole. Téhéran dénonce tout particulièrement l'intervention des monarchies arabes du Golfe contre Kadhafi (Qatar et EAU). Les mouvements chiites libanais ont également manifesté contre le régime libyen, responsable de la disparition de leur leader Moussa Sadr lors d'une visite chez Kadhafi, en 1976. En revanche, la Syrie baasiste et nationaliste arabe a été en pointe, au sein de la Ligue arabe, pour s'opposer , en vain,  à une intervention internationale contre la Libye.


Depuis la mi-mars, le régime baasiste syrien, à forte composante alaouite (chiite), réprime dans le sang des manifestations d'opposition qui montent en puissance. Et il refuse toute ouverture démocratique, comme l'a montré le discours, tardif, du président Bachar el-Assad devant le parlement de Damas le 30 mars, dans lequel il ferme toute perspective d'ouverture, n'annonce pas la levée de l'état de siège en vigueur depuis 1963, et dénonce, classiquement, un complot de l'étranger. En janvier-février, la presse syrienne (Al-Baath, Tichrine) a pourtant fait à longueur de pages l'éloge des révolutions arabes et des critiques des régimes dictatoriaux -en insistant plus cependant sur la fin annoncée de régimes pro-occidentaux que sur le caractère démocratique des revendications populaires.

Le facteur confessionnel est présent dans la crise syrienne sous des formes apparemment contradictoires. On sait que la dictature syrienne est dominée depuis quatre décennies par le clan alaouite (chiite), allié à l'Iran. Or, plusieurs épisodes répressifs ont eu pour cadre des édifices religieux: attaque sanglante des forces de sécurité et des moukhabarates contre la mosquée de Deraa dans le sud; arrestation d'un imam et de fidèles dans la Grande Mosquée des Ommeyyades à Damas, avec slogans pro-Assad dans la grande salle. On a, d'autre part, entendu des slogans anti-Hezbollah et anti-iraniens dans la grande ville côtière de Lattaquié, à large majorité sunnite, mais à proximité du fief d'origine du clan al-Assad (le bourg de Qardaha). Un certain nombre d'opposants, trente ans après l'affrontement de 1982 entre le régime et les Frère musulmans (qui s'était terminé en février 1982 dans le bain de sang de Hama), pointent donc, parmi d'autres revendications, la dimension de fitna, contre le clan alaouite. A l'extérieur de la Syrie, le thème a été repris d'un régime syrien violant des espaces musulmans (sunnites): ainsi le célèbre télé-prêcheur sunnite égyptien Youssef al-Qardawi a-t-il mis en cause, à partir de Doha (Qatar), « l'entourage et la communauté [alaouite] » de Bachar al-Assad.


De son côté, le régime de Damas instrumentalise, lui aussi, la question confessionnelle. Car on n'oubliera pas que la dictature alaouite, mais aussi baasiste laïque, et qui a écrasé les Frères en 1982, est largement soutenue par toutes les minorités (chrétiens, Kurdes, Druzes...) qui  pensent avoir éventuellement à craindre de l'arrivée au pouvoir des sunnites . Parmi les banderoles brandies mardi 29 mars à Damas, lors d'une très importante manifestation officielle de soutien au régime, on a relevé le slogan: « Non à la dissension confessionnelle! ». Il atteste de la volonté du régime de développer une stigmatisation confessionnelle de l'opposition. Dans les deux cas, la fitna est donc l'une des dimensions propagandistes de l'affrontement politique en Syrie.


Au Liban enfin, le Hezbollah, qui manifestait pour Bahreïn et toutes les révoltes arabes, est maintenant confronté aux manifestations en Syrie. Et se doit donc de soutenir le régime baasiste dont il est l'obligé. Là encore, il est significatif que les médias audio-visuels du groupe Al-Manar, instrument du Hezbollah, soit quasiment muets sur la Syrie, se contentant de répercuter les déclarations officielles de Damas. Le Hezbollah a, en effet, tout à perdre d'une chute du régime syrien, dont dépend son approvisionnement en armes et moyens financiers fournis par l'Iran. Téhéran a aussi, évidemment, beaucoup à perdre en cas de renversement du régime de Bachar al-Assad: si on met l'Irak à part, la Syrie, dirigée par le clan alaouite, est l'unique allié arabe de Téhéran.


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Selon les pays, le facteur chiite est donc une composante infrastructurelle, à l'intersection des deux dimensions sociale et politique. Il n'est pas premier, mais il est localement incontournable, compte tenu du statut des populations chiites dans la région, historiquement marginalisées, hors l'Iran, et l'Irak depuis 2005. La fitna apparaît ainsi assez nettement comme un des éléments des affrontements politiques, moins directement que parce qu'elle est instrumentalisée par les parties au conflit: c'est évident au Bahreïn et dans le Golfe; c'est en émergence potentielle en Syrie. Les grands acteurs régionaux (Iran, Arabie Saoudite) espèrent, chacun de leur côté, en tirer éventuellement des bénéfices stratégiques. Mais l'Iran pourrait perdre beaucoup si la Syrie baasiste chancelait, ainsi que ses alliés -dont le Hezbollah libanais. Avec la « perte de régimes pro-américains » (en particulier l'Egypte de Moubarak), certains analystes prédisent déjà un déclin d'influence des Etats-Unis dans la région. Mais les jeux sont loin d'être faits...




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