29 novembre 2014: Bahreïn 2e tour législatives

Analyse du 2 décembre 2014


  Législatives au Bahreïn (2e tour) 


Après le boycott des islamistes chiites,

les « élus indépendants » balaient

les islamistes sunnites et... les partis politiques



On y voit désormais plus clair avec la publication des résultats du deuxième tour du 29 novembre – non d'ailleurs par le Haut comité électoral, mais par des ONG locales. Relevons l'essentiel : pour 40 sièges à pourvoir, 36 « indépendants », presque tous de jeunes « nouveaux », et qui ont évité de mettre en avant leur appartenance confessionnelle ; 4 islamistes sunnites (2 salafistes, 2 proches des Frères musulmans ; ils étaient 15 en 2010 ). Donc, outre l'absence des islamistes chiites du Wefaq (ils boycottaient l'élection, alors qu'ils étaient 18 en 2010) : les sortants sont balayés (et plusieurs candidats qui étaient en tête au premier tour ont été éliminés au 2e tour); le coup de balai est évident contre les islamistes sunnites (encartés ou pas), pourtant en principe pro-régime ; il y a quasi disparition des partis politiques (5 boycottaient, 9 présentaient des candidats, 2 sont représentés); et encore moins de femmes (3 au lieu de 4, sur 23 candidates). Et, d'après les comptages locaux, 27 sunnites et 13 chiites (dont les 3 femmes élues). L'analyse peut être à triple entrée : un retour sur la participation et le boycott ; les conséquences de l'ingéniérie électorale du pouvoir ; les choix des électeurs/électrices (ou, du moins, de ceux/celles qui n'ont pas boycotté).


Un retour sur le boycott et la participation : il y a chiites … et chiites.


Le taux de participation au premier tour a fait l'objet de déclarations contradictoires du pouvoir et de l'opposition (voir notre analyse du 25 novembre). Même s'ils doivent être considérés avec un regard aussi prudent que critique, on dispose dorénavant des taux de participation pour chaque circonscription (cf. sources, ci-dessous). On sait que, malgré le redécoupage de nombreuses circonscriptions quelques semaines avant les législatives, il reste nombre de circonscriptions très largement (et parfois quasi exclusivement) sunnites, ou chiites. Ce qui permet, pour ces dernières, de mesurer l'impact de l'appel au boycott (accompagné parfois de mesures matérielles de dissuasion des candidats d'abord, des électeurs ensuite...). Effectivement, les chiffres ne laissent guère de doute : les taux de participation les plus élevés sont incontestablement dans les circonscriptions sunnites -entre 75 et 85 %; et les chiffres les plus faibles sont dans les bastions chiites – de 8 à 15 %. Quelques exemples aux deux extrêmes, dans des circonscriptions très "confessionnellement marquées" et qui n'ont pas été modifiées lors des redécoupages récents :


Taux de participation au 1er tour dans :


1/ 5 circonscriptions à très forte majorité chiite :


3rd Capital : Sanabis, Karbabad, Seef : 9.8%

9th Capital : Southern Sitra, East Eker : 9.6%

1st Northern : Hilla, Meqsha, Karranah, Janusan, Barbar, Diraz: 8.1%

 2nd Northern : Markh, Bani Jamra, Diraz: 8.0%

6th Muharraq : Dair & Samaheej: 11.1%


2/ 5 circonscriptions à très forte majorité sunnite :


1st Muharraq : Busaiteen: 85.4%

8th Northern : Hamad Town: 71.9%

3rd Southern : North Riffa, Hajiat: 84.3%

4th Southern : Nuwaidrat, Sanad, Hajiat: 79.3%

5th Southern : West Riffa, Haniniyah, Bukuwarah: 85.4%



Comme on dispose maintenant de pourcentages que l'on peut considérer comme fiables, on va pouvoir cartographier les taux de participation : sans surprise, on constatera la très forte territorialisation confessionnelle dans le royaume. Mais l'analyse devra faire dans la finesse, et montrer qu'il y a chiites (qui boycottent parce qu'obéissant au Wefaq) et chiites (plus participatifs parce que historiquement dans une moindre conflictualité avec le régime sunnite). Ainsi dans 2nd Capital (Central Manama, Burhama, Salehiya, Suwayfiyah, participation 33.3%),  la population de cette circonscription du vieux Manama serait à 80 % chiite. Mais l'origine ajam (persane) d'une bonne partie de ces chiites de centre-ville fait qu'ils sont nettement moins influencés par al-Wefaq (particulièrement implanté dans les quartiers chiites périphériques, et dans les "villages" chiites, en réalité des faubourgs métropolitains à forte cohésion sociale), et soutiennent des candidats (ou candidates) chiites indépendants loyalistes. On devra aussi relever que certaines familles chiites ont présenté nombre de candidat(e)s, et ont eu plusieurs élu(e)s : la plus notable est celle des al-Asfour, d'origine ajam, proche du régime (le premier ministre retour de Thaïlande a rendu visite au majlis des al-Asfour à la veille du 2e tour). La famille chiite Dirazi a, elle aussi, présenté un candidat à ...Diraz, cœur historique des militants chiites de Dawa depuis les années 1960, et cœur du fief du Wefaq (le principal clerc chiite du Bahreïn, l'ayatollah Issa Qassim, est originaire de Diraz et y réside depuis toujours). On a également vu, dans une circonscription du nord-centre, l'élection d'un clerc chiite, figure éminente du courant shirazi, rival traditionnel du courant Dawa-Wefaq. Au total, dans le détail des candidats et des élus et des complexités constitutives de la communauté chiite, on s'aperçoit que celle-ci est politiquement et socialement moins homogène qu'on l'écrit trop souvent.


Ceci noté, il faudra interroger le libre choix ou pas des électeurs d'aller voter (le pouvoir a exercé de lourdes pressions en ce sens, laissant entendre qu'il pourrait sanctionner les abstentionnistes ; ce que certains sunnites ont compris comme le risque de ne pouvoir accéder à la manne des emplois publics et des programmes de logement), ou de ne pas voter (outre les obstacles physiques rendant parfois difficile l'accès à certains bureaux dans des fiefs chiites, la surveillance et la pression sociales sont très fortes dans certains quartiers et « villages » chiites, et plus à Diraz, Jidhafs ou Daïr qu'à Manama).


On notera qu'outre les 40 bureaux des circonscriptions, le régime avait multiplié les « bureaux généraux » hors circonscriptions : il y en avait 13 cette année, contre 5 en 2010. Certains ont été ouverts dans des centres commerciaux, dans un mélange significatif du consumérisme golfien et de l'acte citoyen ; d'autres à des endroits plus surprenants : près des casernes dans le grand sud (or le Wefaq accuse le régime d'avoir massivement naturalisé des policiers et soldats étrangers mais sunnites, et de les faire voter en bloc) ; au milieu du pont-digue vers l'Arabie saoudite (ce qui entretient depuis 2002 la suspicion du vote de Saoudiens ayant reçu des cartes électorales bahreïnies au motif de leurs antiques appartenances tribales -sunnites bien évidemment). La liste électorale étant établie à l'échelle nationale (ce qui est un moyen de contrôler l'électorat), tout électeur pouvait voter soit dans sa circonscription, soit dans l'un quelconque des 13 bureaux -ce qui était aussi un moyen de pouvoir contourner le boycott... Les résultats de ces 13 bureaux étaient ensuite rattachés à des circonscriptions territoriales, selon des règles non explicitées, ce qui ouvrait la voie à d'éventuelles manipulations, et ne facilite pas non plus les calculs de participation (les rattachements peuvent statistiquement soit atténuer le boycott, soit renforcer la participation...).



  Une percée spectaculaire des « indépendants ». Mais le sont-ils vraiment ?


Nous avions souligné dans nos notes sur la dernière semaine de campagne le nombre important de candidats se présentant comme « indépendants » dans toutes les circonscriptions que nous avions parcourues (230 candidats sur 266). Les résultats du 2e tour confirme notre impression : les grands vainqueurs -au moins quantitativement- sont ces mêmes « indépendants ». Des hommes presque tous, jeunes (trentenaires, quarantenaires), dont les analystes locaux nous disent que, jeunes professionnels (journalistes, « dans les affaires », consultants, etc.), issus souvent de la société civile, sans affichage de leur appartenance confessionnelle sunnite/chiite (même si les patronymes permettent à l'électeur de la deviner facilement), ils apparaissent pour la première fois sur les tribunes politiques. Certains esprits suspicieux, qui ont bien connu pour certains les « sous-marins » des élections françaises, pour d'autres les « candidats indépendants » de l'Egypte de Moubarak (qui majoritairement, à peine le vote conclu, se rattachaient au groupe PND, le parti présidentiel ; les autres étant les représentants « interdits-tolérés » des Frères musulmans) , estiment que nombre des « indépendants » bahreïnis sont soit des candidats « téléguidés » par le pouvoir -c'est peut-être possible, mais pas obligatoire ; soit vont, une fois la cession parlementaire ouverte, former des groupes pro-régime mais hors partis revendicatifs du type al-Fateh -c'est là encore peut-être possible, mais pas obligatoire. Seul le temps permettra de vérifier cette hypothèse, que développe par exemple Justin Gengler.


Deux remarques à ce stade :


- la présence d'indépendants n'est pas une nouveauté dans le pays : déjà, lors de la brève expérience parlementaire de 1973-1975, il y avait pour 22 députés, 8 indépendants, 8 députés du Bloc populaire (gauche nationaliste « séculière »), et 6 députés du Bloc religieux (chiites de Dawa ou shirazi) ;


- on peut analyser l'indéniable poussée des jeunes indépendants comme une aspiration d'un jeune électorat au changement, à la fois contre les partis politiques « classiques » (sunnites et chiites), et contre les groupes « radicaux » anti-système (autour du Mouvement du 14 février), principaux acteurs politiques des tensions depuis 2011 ; pour la prise en compte de « problèmes concrets » (l'emploi, le niveau de vie et le logement ont beaucoup été évoqués) ; et pour une évolution « moderne » des institutions et du régime.


On verra si cette aspiration vraisemblable trouve un champ d'exercice à la chambre basse -on peut être raisonnablement sceptique, ou dans les réunions erratiques du « dialogue national », promu par le prince-héritier et soutenu par l'ambassade américaine, mais qui peine à déboucher sur la moindre évolution significative.



La débâcle des islamistes sunnites (et chiites) ....  et des partis politiques


Après l'appel au boycott de l'élection par les partis d'opposition, et en particulier par le grand parti chiite Wefaq, certains prédisaient un raz-de-marée des partis sunnites pro-régime, islamistes ou non.  Il n'en a rien été. Les partis sont très largement écartés de la chambre (2 partis sur 9 seront représentés), et les islamistes déclarés font un score que l'on peut qualifier de dérisoire. Ce qui tend à conforter l'analyse constante depuis 2011 du politologue américain installé à Doha, Justin Gengler : alors qu'on s'est logiquement focalisé sur la contestation chiite, Gengler a insisté sur la nécessité d'observer également attentivement les évolutions politiques du côté des sunnites. En dégageant deux courants principaux : une radicalisation anti-chiite pro-régime au prorata de la mobilisation croissante des opposants chiites ; mais aussi l'existence, au sein de cette mobilisation sunnite, d'une contestation du régime sur l'absence de démocratisation des institutions depuis 2011, illustrée par la faiblesse persistante des pouvoirs de la chambre basse. Les résultats de samedi 29 affichent un double échec : celui des partis islamistes « classiques » (les salafistes d'al-Asalah ; les fréristes d'al-Minbar) ; et celui de la coalition sunnite militante formée après le Printemps de la Perle pour combattre la mobilisation chiite et faire pression sur le régime (coalition Al-Fateh). Quand à la gauche nationaliste-arabe "séculière", elle appelait au boycott, mais ne risquait de toutes façons guère d'avoir des élu(e)s, compte tenu de son atonie dans les deux dernières décennies, même si elle s'est manifestée sur la Place de la Perle en 2011.


Plus largement, si l'on se souvient que les islamistes chiites (18) et sunnites (15) constituaient la majorité écrasante de la chambre de 2010, on mesure bien leur recul dans la chambre nouvelle. Car on ne doit pas oublier qu'au-delà de l'affrontement confessionnel latent (exacerbé après 2011), les islamistes des deux bords avaient su faire front commun contre des réformes proposées par le pouvoir – par exemple en 2003-2004 pour s'opposer à une modernisation du statut des femmes sur le modèle de la moudawana marocaine (le Wefaq n'a ainsi jamais présenté de candidates aux élections...).



Les perspectives politiques à court terme : le changement attendra



Les législatives de novembre 2014 ont été la première consultation électorale générale depuis le « Printemps de la Perle » de février-mars 2014. Mais elles n'ont pas permis de mesurer réellement le rapport des forces politiques, puisque la composante chiite de l'électorat a largement obéi aux consignes de boycott. Il en sort un paysage plutôt surprenant, en ce qu'il a éliminé les forces politiques sunnites organisées, à la fois pro-régime (par crainte de l'activisme chiite), mais aussi revendicatives -une partie d'entre elles aspirant à une démocratisation du régime, à commencer par des pouvoirs accrus pour la chambre basse. Les résultats du 2e tour écartent donc de la tribune parlementaire des porte-parole parfois un peu trop insistants sur certains dossiers budgétaires et financiers, et sur certaines affaires de corruption. C'est un avantage pour le pouvoir, qui peut aussi se féliciter de voir arriver de jeunes députés sans expérience. A moyen terme, cela peut amorcer un renouvellement partiel de la classe politique, mais à court terme, cela laisse les mains libres au premier ministre.


Du côté du grand parti chiite al-Wefaq (L'Entente, 63 % des suffrages en 2010) : la direction va être renouvelée par un vote interne le 5 décembre, qui verra sans doute la reconduction du secrétaire général sheikh Ali Salman, et du porte-parole Khalil AL-Marzouq . Mais l'on sait que le débat reste vif à l'intérieur du parti sur la justesse du choix du boycott. La décision du boycott (avec quelques autres partis alliés) était un pari. Il n'est pas sûr qu'il ait été politiquement gagné. Rappelonsqu'en 2006 le Wefaq avait appelé à participer après avoir constaté qu'on ne pouvait pas peser réellement en restant à l'extérieur du système comme en 2002, où le boycott avait été décidé...Les élections de 2014 ont eu lieu, elles ont été disputées, elles ont largement renouvelé le groupe des députés, et le Wefaq n'a plus de représentants officiels élus. Le boycott n'a massivement concerné que les seuls bastions chiites contrôlés par le Wefaq (d'autres quartiers chiites ont été plus participatifs...), ce qui l'a donc confessionnalisé, alors que les occupants de la place de la Perle avaient insisté sur leur volonté de transcender le confessionnalisme, et qu'il semble bien qu'une partie de l'opinion bahreïnie aspire à une certaine « déconfessionnalisation » du fonctionnement politique, plus préoccupée qu'elle est par les questions économiques et sociales (l'emploi, le chômage, les salaires, le logement) .


Comme le veut la tradition depuis 2002, le premier ministre Khalifa bin Salman Al-Khalifa a présenté au roi sa démission, et la démission de son gouvernement. Sans aucune surprise, le roi Hamad a reconduit le premier ministre, son oncle et homme fort du régime depuis 1971. Ces derniers mois, le premier ministre, 79 ans, était en traitement médical en Thaïlande : il n'est rentré au pays qu'à la veille du premier tour. Pendant son absence, ses partisans ont couvert l'archipel de panneaux, affiches, écrans de rues à son image, accompagnés de slogans sans ambiguïté : «Le peuple- Khalifa bin Salman- La ligne rouge ». Manière de rappeler au roi son neveu, et plus encore au prince-héritier Salman, son petit-neveu et pourtant vice-premier ministre, qu'il ne fallait pas miser sur un effacement de celui qui a toujours représenté la ligne dure et pro-saoudienne dans le royaume. Le changement n'est donc pas pour maintenant, et peut-être pas non plus pour demain. A peine le dépouillement du deuxième tour terminé, la justice recommençait à égrainer ses condamnations politiques, et la police est allé perquisitionner, une fois de plus, le domicile de l'ayatollah Issa Qassim, à Diraz... Aucun doute, le premier ministre est toujours à son poste !




Nos sources :


Outre la presse et les médias du Golfe, et des blogs bahreïnis locaux ou londoniens :


> Sur Wikipedia English, un tableau de synthèse à partir de la presse du Golfe

http://en.wikipedia.org/wiki/Bahraini_general_election,_2014


> Une analyse de Justin Gengler dans le Washington Post du 1er décembre 2014

http://www.washingtonpost.com/blogs/monkey-cage/wp/2014/12/01/electoral-rules-and-threats-cure-bahrains-sectarian-parliament/


> Le site « Citizens for Bahrain », qui se veut « citoyen supra-confessionnel » et a soutenu la participation au scrutin fournit un premier état des lieux détaillé des circonscriptions et des élus :

- http://www.citizensforbahrain.com/index.php/entry/preliminary-analysis-of-the-final-results-of-the-2014-bahrain-parliamentary-elections

-http://www.citizensforbahrain.com/index.php/entry/winners-of-2014-parliamentary-elections-capital-governorate






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