26-mai-2013-Iran-Présidentielles


L'élection présidentielle : 686-2 = 8

Une équation désormais sans inconnue ?





M.Ahmadinejad : une fin de deuxième mandat présidentiel

dans l'affrontement permanent avec le Guide Ali Khamenei




Le second mandat de Mahmoud Ahmadinejad se terminera début août 2013, dans une ambiance de très fortes tensions entre le président de la République et le Guide suprême Ali Khamenei, lequel avait pourtant validé sa réélection contestée dès le premier tour en juin 2009.  Les relations sont rapidement devenues détestables entre les deux hommes, et M.Ahmadinejad a vite été accusé par les ultra-conservateurs de défier l'autorité du Guide.


A plusieurs reprises, le président a été attaqué par l'aile dure du régime, en particulier par les députés pro-Guide, largement majoritaires au Majlis élu en mai 2012. Il a été accusé de mauvaise gestion, voire de gabegie. Mais aussi de critiquer implicitement, par l'intermédiaire de certains de ses ministres ou conseillers, les responsabilités du Guide dans la répression de l'été 2009, et dans les difficultés économiques liées aux sanctions. Certains critiques indirectes de la présidence contre l'interventionnisme excessif du clergé dans le fonctionnement politique, qui ont provoqué l'ire des nombreux clercs présents dans toutes les institutions, ont attesté a contrario de l'existence d'un courant « séculariste » au sein du système. Du coup, les clans conservateurs de l'entourage du Guide ont mené une véritable guérilla contre M.Ahmadinejad. En octobre 2012, le président en personne a été interdit de visite à son ancien conseiller de presse Ali-Akbar Javanfekr, incarcéré à la prison d'Evin, à Téhéran. En février 2013, on a assisté au Majlis  à l'apogée de l'affrontement inter-clanique: furieux du limogeage de son protégé Saïd Mortazavi de la présidence de la caisse d'assurance-maladie, M.Ahmadinejad est venu en personne à la tribune, vidéos à l'appui, vitupérer la corruption de la famille du président de l'Assemblée Ali Larijani, du coup chaudement consolé par la majorité des députés stupéfaits et furieux.


Deux conséquences à cet affrontement. Tout d'abord,  alors qu'il avait été étiqueté en 2005, puis après la répression de 2009, comme « ultra-conservateur mystique », M.Ahmadinejad semble donc paradoxalement terminer son second mandat avec une image de « conservateur réformiste », plutôt ouvert aux jeunes, voire aux femmes. C'est autour de ce positionnement -ni conservateur pro-clérical, ni réformateur, que s'est organisé autour du président sortant un courant informel surnommé « Al-Nejadiyah », à partir de son patronyme Ahmedinejad, chargé de faire fructifier l'héritage. D'autre part, vue la tradition de règlements de comptes par l'intermédiaire d'une institution judiciaire soigneusement contrôlée par les ultra-conservateurs, M.Ahmadinejad risque de subir rapidement après la fin de son mandat les foudres judiciaires de ses nombreux ennemis, et de se voir accusé de détournement de fonds ou de gabegie économique : les Nejadi (partisans d'Ahmadinejad sont chargés de la protéger d'une telle perspective judiciaire.



Le filtrage des candidatures

par le Conseil des gardiens de la Constitution


Il importe de rappeler ici le fonctionnement du processus de validation des candidatures aux élections en Iran, que ce soit pour les législatives ou les présidentielles. Tout(e) candidat(e) à la candidature dépose un dossier auprès du Conseil des gardiens de la Constitution iranienne, qui est un forme de Conseil constitutionnel. Ce Conseil est composé de douze membres désignés pour six ans : six religieux nommés par le Guide, et six juristes élus par le Majlis sur proposition du pouvoir judiciaire. Sa principale fonction est de veiller à la compatibilité des lois votées à la Constitution et aux principes de l'islam. L'autre pouvoir essentiel du Conseil des gardiens est la validation des candidatures aux élections présidentielles, législatives, et à l'Assemblée des experts, sur la base des compétences, des bonnes moeurs et des bonnes pratiques religieuses des candidats. Ne peuvent, en effet, se présenter aux élections que les personnalités « respectant les principes religieux et ne remettant pas en cause le socle des valeurs de la République islamique ». Les critères sont donc particulièrement flous, et éminemment politiques. Au printemps 2004, plus de 3300 candidatures sur 8200 déclarées aux législatives, dont celles de 83 députés réformateurs sortants (y compris le propre frère du président de la République), et de plusieurs ministres du président réformateur Khatami: cette invalidation (essentiellement pour « non conformité aux principes ou aux pratiques de l’islam ») avait été à l'époque qualifiée de « coup d’Etat rampant » par les réformateurs. Après appel, moins de 1200 invalidés seront réintégrés sur les listes. confirmant qu'il s'agissait d'affaiblir le camp « réformateur », et de permettre aux conservateurs de reprendre une majorité perdue en 1996 au Majlis.


En ce qui concerne les présidentielles, le Conseil des Gardiens retient en général entre entre une demi douzaine et une douzaine de candidats sur les centaines qui déposent leurs dossiers. Aux présidentielles de 2005, 1014 candidatures ont été déposées, et sept sont autorisées à se présenter au scrutin. En mai 2009, seuls quatre candidats aux présidentielles sont retenus sur 475 dossiers : aucune des 42 candidatures féminines n’a été validée par le Conseil, confirmant ainsi son interprétation systématiquement restrictive du texte constitutionnel en matière de droit des femmes. Aucune femme n'a jamais été retenue (alors que plusieurs dizaines ont été candidates à la candidature à chaque élection). Il est entendu, par ailleurs, que tous les candidats retenus pour les présidentielles sont issus du système, mais peuvent représenter différents courants (ou clans), des ultra-conservateurs aux modérés ou aux réformateurs. Depuis 1989, la double prérogative détenue par le Conseil des gardiens (conformité des lois; validation des candidatures) constitue, à l’évidence, l'un des principaux moyens de verrouillage de la vie politique par les religieux conservateurs.


Les enjeux politiques annoncés de la présidentielle de 2013



Le président sortant Mahmoud Ahmadinejad n'étant pas autorisé par la Constitution, à briguer un troisième mandat, les enjeux annoncés de la présidentielle de juin 2013 concernaient moins la possibilité de réapparition publique du courant réformateur écrasé en 2009, que la possibilité pour deux figures politiques issues du système de dominer la course du premier tour.


Le mouvement Vert qui s'était formé en 2009 autour de la candidature de Mir Hossein Moussavi (et, dans une moindre mesure, de Mehdi Karoubi), a été durablement affaibli par l'assignation à résidence de ses figures de proue, par le départ en exil d'une partie de ses cadres, et par une répression méticuleuse de la société civile. Le rejet du régime par une partie de la population, et la demande de démocratisation, qui s'étaient exprimés lors des manifestations de l'été 2009, suite à la réélection contestée de M.Ahmadinejad sont désormais latents, mais sans guère de possibilité d'expression publique lors de la campagne électorale de juin 2013, faute de candidat réformateur se présentant comme tel, sauf à envisager qu'un candidat non étiqueté réformateur ne devienne au cours de la campagne porteur des espoirs de l'électorat progressiste (ce qui avait été, dans une large mesure la cas de la candidature de Mir Hossein Moussavi en 2009).


686 dossiers de candidature ont été déposés au ministère de l'Intérieur pour examen par le Conseil des Gardiens. Deux candidatures ont été déposées moins d'une heure avant la clôture des inscriptions. C'était celles de deux personnalités très attendues, car susceptibles de faire « bouger les lignes » au sommet du système.


- L'ancien président de la République Ali Akbar Hashemi Rafsandjani (1989-1997), ancien président de l'Assemblée des Experts (86 religieux chargés de désigner le Guide suprême). A 78 ans, bien que très critiqué pour son enrichissement personnel et familial en trois décennies de République, ce religieux et haut dignitaire du régime est perçu comme un « conservateur modéré pragmatique » et réaliste : susceptible de rééquilibrer le pouvoir entre le Guide et le président de la République ; susceptible aussi de chercher à revenir à des relations moins conflictuelles avec la communauté internationale, y compris en renouant le dialogue avec les Etats-Unis. En l'absence de candidat réformateur autorisé ou déclaré, mais soutenu par l'ancien président réformateur Khatami, par une partie du clergé et semble-t-il par une partie du mouvement Vert, H.Rafsandjani est considéré comme possible candidat de rassemblement des modérés et des réformateurs.


- Le conseiller, protégé et gendre du président Ahmadinejad, Esfandiar Rahim Mashaie. Il est détesté des conservateurs pour ses critiques contre le clergé et le poids de la religion dans le système. Cherchant visiblement à s'appuyer sur une jeunesse frustrée de liberté, il est le représentant du courant non clérical du système, et parfois défini comme « nationaliste sécularisé », sans pour autant pouvoir être considéré comme réformateur. Le président Ahmadinejad l'a accompagné pour son dépôt de candidature : les observateurs y ont vu la volonté du président en fin de mandat d'appeler à voter pour un candidat susceptible de le protéger des poursuites judiciaires dont il pourrait faire l'objet après la perte de son immunité.




686-2 = 8


Le Conseil des gardiens de la Constitution a rendu son verdict le 21 mai 2013. Avec un double coup de tonnerre. Retenant huit candidatures sur 686 (dont 30 femmes), il écarte Esfandiar Rahim Mashaie de la liste : c'était attendu, compte tenu de la détestation absolue du personnage par tous les conservateurs autour du Guide et au sommet des institutions. Mais c'est l'élimination de la candidature d'Ali Akbar Hashemi Rafsandjani qui est la vraie surprise. Les observateurs pensait que celui-ci s'était présenté avec l'accord tacite du Guide, à la suite de longue tractations indirectes. Il n'en a rien été. Il semble que le reproche politique qui lui a été adressé est d'avoir -modérément- soutenu le candidat du mouvement Vert en 2009, et d'avoir critiqué la répression post-électorale de l'été 2009 : c'est d'ailleurs pour cela que son fils, rentré de l'étranger, et sa fille, ancienne ministre, avaient été  emprisonnés en 2012 pour « atteinte à la sécurité nationale ». Mais d'autres analyses font valoir que Rafsandjani a été autorisé à déposer sa candidature pour pouvoir éliminer lors de la sélection deux personnalités de poids à peu près équilibré, lui et le « déviationniste » Mashaie, dans une forme d'équilibre des évictions. Il ne reste donc huit candidats de faible visibilité, tous issus du sérail et plus ou moins proches du Guide, sur lesquels nous reviendrons ultérieurement.



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