25-9-2011-Obama-Bahreïn-ONU

« Washington, We 've Got a Problem... »

Obama à l'ONU (2) Le Bahreïn




Dans son discours à la tribune de l'Assemblée générale, le président Obama a cherché à valoriser le soutien américain au mouvement populaire de démocratisation qu'est « le printemps arabe », Ce qui, dans une démarche téléologique -donc à déconstruire, est un effort discursif pour faire oublier que les Etats-Unis avait soutenu jusqu'il y a peu les régimes dictatoriaux arabes. Jusqu'à ce que la prise en compte réaliste (et plus rapide à Washington qu'à Paris !) du mouvement des peuples, amène à lâcher Ben Ali -un pion mineur-, mais surtout Moubarak, pilier de l'influence américaine dans la région. Et amène ensuite les Etats-Unis à intervenir en Libye (en arrière-plan toutefois), et à soutenir Yéménites, Syriens et Iraniens contre leurs régimes respectifs. Il y a cependant deux accrocs sérieux dans cette auto-célébration américaine: l'absence de soutien aux Palestiniens (1), et la question du Bahreïn (2)....


Car le ton du président et son propos n'étaient plus les mêmes quand il a -très brièvement, et ce n'est pas la première fois, évoqué le Bahreïn, monarchie étroitement liée aux Etats-Unis, et où le mouvement démocratique a été brutalement écrasé à la mi-mars, y compris par l'intervention militaire saoudienne. Barack Obama a évoqué les Tunisiens, qui ont eu « le courage de vaincre la peur » que leur imposait le régime Ben Ali; les Syriens, « manifestant pacifiquement et silencieusement dans les rues, se sacrifiant au nom des valeurs qui sont celles [que l'ONU] défend ». Il a appelé à « une évolution pacifique du pouvoir (...) pour des élections libres et équitables aussi vite que possible » au Yémen; et critiqué l'Iran pour son « refus de reconnaître les droits légitimes de sa population. ».



Un discours sur le Bahreïn d'avant les « révolutions arabes »?


Rien de tel pour le Bahreïn. En écoutant, puis en relisant le discours présidentiel, on a la très nette impression de retrouver le discours américain traditionnel d'avant le « printemps arabe », celui qui, par exemple, a été tenu pendant plus d'une décennie au président Moubarak: nous soutenons notre allié, et nous l'incitons à mener des réformes. Rien de plus. Rien donc, pour le Bahreïn, sur la légitimité des revendications des manifestations pour la démocratie et la monarchie constitutionnelle. Rien sur la caractère autocratique maintenu de la monarchie au pouvoir, même si, au printemps, les Américains ont laissé comprendre que les tentatives du prince héritier d'ouverture d'un dialogue avec les manifestations étaient plutôt bien vues de Washington. Rien sur la répression qui s'est abattue sur les manifestants dès le début du mouvement, en février, et surtout après la proclamation de l'état d'urgence le 15 mars, au lendemain de l'entrée au Bahreïn de troupes saoudiennes.


La prise de position du président Obama est minimaliste. En substance: « il y a eu des efforts dans le sens des réformes; il faut continuer, et nous appelons le gouvernement et le principal parti d'opposition à poursuivre un dialogue en vue de réformes pacifique.»  Ce bref paragraphe mérite commentaire, à la fois en ce qu'il suggère, et en ce qu'il ne dit pas. Il laisse accroire que l'on est dans un processus de dialogue policé et codifié, que deux parties à égalité doivent approfondir. On n'en est pas là du tout, ni en février-mars, ni surtout depuis la phase de répression brutale ouverte le 15 mars, et qui dure toujours. La valse-hésitation apparente du roi Hamad (répression/ouverture), que nous avons déjà analysée à plusieurs reprises sur ce site, ne peut dissimuler la réalité d'une répression persistante par la main de fer du premier ministre et oncle du roi. Alors que le principal parti chiite d'opposition Wefaq, cité par le président Obama, tient compte (peut-être tactiquement, mais on ne peut guère le lui reprocher dans le contexte répressif) des pressions américaines en essayant de maintenir un minimum de contact avec le pouvoir, il n'a obtenu en retour absolument aucune concession allant dans le sens de la démocratisation: le « dialogue national », compte tenu de sa composition initiale soigneusement bordée, a finalement conforté le régime; les élections partielles de ce 24 septembre, faute d'une quelconque amélioration des découpages électoraux, va déboucher sur une chambre basse sans opposition, donc entièrement dévouée au monarque et à la minorité sunnite; les quelques libérations annoncées à grand bruit ne peuvent dissimuler une répression policière et judiciaire brutale par des tribunaux d'exception, des peines extravagantes, des licenciements massifs et de nombreuses exclusions de l'université.



Qui sont les patriotes, et qui sont les sectaires?


Ultime remarque sur la dernière phrase du président à propos du Bahreïn: « le patriotisme doit l'emporter sur les tentations sectaires. ». A l'évidence, celle-ci vise les chiites, dont le patriotisme serait fragile, parce que l'appartenance au chiisme (sectaire) l'emporterait sur le sentiment national. C'est là reprendre des décennies de propagande plus ou moins ouverte du régime sunnite, qui cherche à disqualifier la majorité chiite de la population en suggérant que les chiites ne seraient pas des citoyens fiables, parce qu'inféodés à des forces extérieures: les centres chiites d'Irak ou d'Iran, en particulier 1. Ce qui est faire fi de l'histoire du chiisme bahreïni sur la longue durée, et des évènements récents plus encore. Nous avons insisté ici sur l'effort des manifestants de la place de la Perle pour dépasser l'instrumentalisation confessionnelle mise en oeuvre par le régime sur le thème de la division (fitna) et du complot de l'étranger (iranien).


A la limite, on pourrait retourner l'argument du président Obama: en soulignant que le premier ministre est véritablement "l'homme des Saoudiens" au Bahreïn; que le régime a fait appel aux troupes étrangères pour aider à la répression du mouvement démocratique; et que plusieurs dizaines de lieux de cultes chiites ont été, sur ordre, démolis à coups de bulldozers en mars-avril. On a pu apprécier alors où se trouvait le sectarisme.


Reste à interpréter le pourquoi de cette permanence du discours américain à propos du Bahreïn, petit Etat d'à peine plus d'un million d'habitants, qui n'est plus depuis longtemps un grand centre pétrolier ou gazier; et qui, certes, abrite la Ve Flotte américaine et quelques forces spéciales, mais n'est pas extraordinairement bien localisé par rapport au détroit d'Ormuz, artère jugulaire stratégique des routes maritimes du pétrole.



Le roi Hamad à la tribune de l'ONU, le 22 septembre



Plusieurs hypothèses d'analyse

  • La thèse politique d'une activité américaine en coulisse (« behind the scene ») pour maintenir le contact entre "l'aile modérée" du régime (i.e le prince-héritier, et peut-être le roi) et les opposants du parti Wefaq, a été documentée à différentes occasions (avant le « Dialogue national », avant le lancement des législatives partielles qui se tiennent ce 24 novembre). Le problème est qu'on n'a, du côté du pouvoir (et, tout particulièrement du premier ministre) aucune manifestation concrète d'une volonté de démocratisation effective: rien ne bouge. L'évocation par l'opposition du « modèle marocain » de monarchie constitutionnelle laisse visiblement de marbre le premier ministre.

  • Une autre thèse, plus cynique, mais peut-être plus « réaliste », avance que les Etats-Unis n'ont véritablement changé de position dans les différents pays arabes autoritaires ou dictatoriaux que quand il est apparu évident, pays par pays, que le régime sortant ne pouvait plus tenir. Et que, pour préserver les intérêts américains, il valait mieux laisser tomber les alliés d'hier pour se gagner les alliés de demain, en volant au secours de la victoire. Cette grille interprétative mérite qu'on y prête attention, car elle est assez répandue dans le monde arabe, où l'on est convaincu depuis longtemps du cynisme et de l'opportunisme des Etats-Unis dans la défense de leurs intérêts stratégiques au Moyen-Orient. Et comme, coincé entre les deux épisodes spectaculaires qu'ont été la place Tahrir et Benghazi, le « printemps de Manama » est passé inaperçu, et n'intéresse pas grand monde, Washington s'en préoccupe peu, sachant ne pas devoir être beaucoup interpellé sur un si petit problème. D'autant que, chiites, les opposants démocrates à la dynastie sunnite de Manama n'ont pas nécessairement très bonne presse auprès du reste du monde arabe, très majoritairement sunnite (à l'exception de l'Irak). Il n'est qu'à voir, à propos du Bahreïn, la récurrence de la thèse du complot chiito-iranien dans des organes de presse du Maghreb et du Machrek pour vérifier que l'antagonisme originel -la fracture chiite du VIIe siècle- reste très vivace.

  • Une dernière piste nous paraît pouvoir être explorée: celle des rapports de dépendance entre le Bahreïn et l'Arabie saoudite. On sait que la dynastie sunnite des al-Khalifa, qui règne sur le Bahreïn depuis la fin du XVIIIe siècle, est originaire du centre de la Péninsule, et qu'elle a gardé des liens tribaux et familiaux avec cette matrice continentale. On sait que des groupes importants de sunnites d'origine bahreïnie, partis travailler en Arabie quand s'y est développée l'économie pétrolière, sont restés sujets bahreïnis, ou se sont vus reproposer, ces dernières années, des papiers d'identité bahreïnis, leur permettant de voter au Bahreïn et d'y renforcer statistiquement le poids des sunnites. On sait les liens politiques étroits que la famille régnante, et surtout le premier ministre Khalifa ben Salman al-Khalifa, entretiennent avec Riyad. Tout visiteur au Bahreïn peut y constater la migration pendulaire de fin de semaine, qui amène des milliers de Saoudiens se distraire à Manama, via le pont-digue du roi Fahd. Mis bout à bout, tous ces éléments nous font avancer l'hypothèse d'une dépendance telle du Bahreïn au royaume saoudien que, au final, le royaume des al-Khalifa pourrait n'être plus qu'une province saoudienne à statut d'autonomie relative: le suzerain de Riyad ayant la haute main sur tout se qui se passe chez son obligé de Manama.

Si l'on applique cette dernière piste, on peut s'essayer à une autre lecture de la position américaine. Ce qui serait en cause à Manama, ce serait moins le sort des forces politiques démocratiques ou antidémocratiques du Bahreïn, que la question des relations américano-saoudiennes. Qui, depuis la Guerre du Golfe en 1991, et plus encore depuis les attentats du 11 septembre, ne sont pas bonnes. Et, du coup, les Américains préfèrent ne rien faire, et même ne rien dire, au Bahreïn, pour ne pas envenimer encore plus leurs relations bilatérales avec l'Arabie. Alors que Riyad est obsédé par le double péril que représente l'agitation politique au Bahreïn (depuis des décennies !): le péril démocratique, et le péril chiite.


Au final, les militants de la démocratie, des droits de l'homme et de la monarchie constitutionnelle risquent de ne pas bénéficier de sitôt d'un soutien américain franc et massif. Et, sans attendre ses discours du 19 mai 2011 à Washington et du 21 septembre 2011 à New York, l'image du président Obama au Bahreïn a peut-être perdu beaucoup de son attrait par rapport au discours du Caire de juin 2009....






Extrait du discours à la tribune de l'AG de l'ONU, le 21 septembre 2011

« In Bahrain, steps have been taken toward reform and accountability, but more are required. America is a close friend of Bahrain, and we will continue to call on the government and the main opposition bloc – the Wifaq – to pursue a meaningful dialogue that brings peaceful change that is responsive to the people. And we believe the patriotism that binds Bahrainis together must be more powerful than the sectarian forces that would tear them apart. »

http://www.whitehouse.gov/the-press-office/2011/09/21/remarks-president-obama-address-united-nations-general-assembly


NOTE:

1 On aura relevé avec intérêt que la chaîne américaine Fox News, qui ne s'embarrasse jamais de nuance pour pilonner sa propagande anti-démocrate, tire à boulets rouges depuis des mois sur les chiites du Bahreïn, comme traîtres à leur royaume, inféodés à l'Iran, et à la fois agents iraniens, irakiens et du Hezbollah libanais.Il est vrai que certains de ses journalistes et titulaires de chroniques sont rémunérés par Manama en tant que "consultants-image". Le Dr. Manny Alvarez, chroniqueur médical, ne cesse ainsi d'accuser dans son émission "Health Talk" les médecins et infirmières bahreïnis inculpés après le 15 mars pour "complot subversif" de n'être effectivement peu ou prou que des agents provocateurs iraniens. (cf. http://www.youtube.com/watch?v=eNxblyH3B0U).


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