25-6-2012-Grand-Baloutchistan

Iran-Pakistan: la question partagée

du « Grand Baloutchistan »



Localisation ethnolinguistique des Baloutches  (en rose: cliquez pour agrandir)


Indépendamment de la "question afghane", Téhéran et Islamabad partagent un dossier régional transfrontalier sensible, qui n'est pas sans rappeler la question du "Grand Pachtounistan" qui pèse sur les relations entre Kaboul et Islamabad (voir notre analyse du 9 juin 2012). On qualifiera de « Grand Baloutchistan » l'ensemble des territoires peuplés majoritairement de Baloutches, périphéries partagées entre le Pakistan, l'Iran et l'Afghanistan. C'est une région largement désertique bordant la rive septentrionale de la mer d'Arabie. C'est une zone de turbulence et d’instabilité récurrentes, qui concerne principalement l’Iran et le Pakistan. La « question baloutche » est souvent comparée à la « question kurde », même si elle est moins sensible et visible. Mais, pour mémoire, on, signalera que la langue baloutche est une langue nord-iranienne, comme le kurde.

Les Baloutches seraient originaires de la région Caspienne, et arrivés au sud vers le XIe s., où ils s'organisent en confédérations tribales, sous l'influence lointaine de la Perse, puis de l'Empire britannique des Indes. La région apparaît le plus souvent, sur les cartes anciennes, sous l'appellation de Makran, ou Mekkran. Ce sont les Britanniques qui tracent, au XIXe s., les limites de la Perse (La "Ligne Goldsmid", à partir de 1871, qui mécontente à la fois le shah de Perse et l'émir d'Afghanistan Shir Ali Khan) et de l'Afghanistan (La "Ligne Durand", à partir de 1893), divisant ainsi les populations baloutches. En 1947-48, des chefs tribaux baloutches essaieront de profiter de la disparition de l'Empire des Indes pour gagner l'indépendance. En vain.

Le caractère tribal et clanique de la société baloutche se conjugue avec une mémoire collective de résistance à la domination des envahisseurs successifs, et avec un sécessionisme de périphérie par rapport à Islamabad et à Téhéran: les deux centres gérant depuis toujours la question par la force. Les discriminations et les conditions de vie difficiles expliquent et une tradition ancienne d'émigration (vers le Golfe, en particulier dans la police et dans l'armée, à l'initiative des Britanniques: on les retrouve ainsi au Bahreïn en 2011, acteurs de la répression du mouvement démocratique chiite), et l'implication dans des trafics transfrontaliers divers (une partie importante du trafic mondial d'héroïne, originaire d'Afghanistan, transite par la région; le trafic d'armes est lié à celui de la drogue).




Map of Persia, par Carry, Londres, 1816: le Baloutchistan apparaît comme Mekkram, au sud-est

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La Ligne Goldsmid (en bleu), tracée par les Britanniques à partir de 1871


Le Baloutchistan pakistanais, une périphérie marginalisée



Couvrant plus de 40% du territoire national pour 5 à 7 Mh (sur 180Mh), la province baloutche du Pakistan présente un intérêt géopolitique évident. C'est pourtant une région périphérique, sous-alphabétisée et sous-développée, malgré ses potentiels variés: importantes réserves de minerais (charbon, or, argent, cuivre, aluminium, platine, uranium), gisements de gaz. Mais si le gaz baloutche représente une part importante de la consommation nationale, la région elle-même en bénéficie peu (distribution et royalties).

Ajoutée à la forte présence militaire (au sud de l'Afghanistan, à la frontière iranienne, face au Golfe d'Oman, et alors que les Baloutches sont très peu nombreux dans l’armée), cette situation de déséquilibre développe un sentiment de spoliation des richesses de la région, nourrit le ressentiment régional, et partant, une agitation de basse intensité.  En 2004-2005, plusieurs sites du principal gisement de gaz de Sui (près de la moitié de la production nationale de gaz), à 350 km au sud de la capitale provinciale Quetta, ont ainsi été attaqués par des tribus baloutches locales, associées à une Armée de libération baloutche (ALB) mal connue, qui se sont affrontées aux paramilitaires des Frontiers Corps pakistanais. Comme il se doit dans un Etat où l’on a tendance à voir la main de New Dehli derrière toute agitation locale ou régionale, l’Inde est régulièrement soupçonnée de financer en sous-main la rébellion baloutche.

En réalité, le nationalisme baloutche pakistanais se réclame plutôt du Royaume de Kalat, principauté dépendant de l’Emirat d’Afghanistan avant que les Britanniques n’amputent celui-ci a XIXe siècle d’une large partie de son territoire oriental (en traçant la Ligne Durand) et  méridional (en traçant la Ligne Goldsmid). En 1947-1948, selon un schéma que l’on a retrouvé alors dans d’autres régions des périphéries occidentales de l’Empire des Indes britanniques, le khan de Kalat a refusé de reconnaître l’autorité du nouvel Etat pakistanais, et a cherché à maintenir son indépendance, avant d’être maté au printemps 1948. Karachi (alors capitale du Pakistan) a alors divisé pour régner sur le Baloutchistan, en achetant la fidélité de certains sardars (chefs de tribus), et en redécoupant administrativement, et pour plusieurs années, la région. L’agitation est cependant restée endémique contre Islamabad : insurrection en 1958 ;  radicalisation à partir 1973-1974 avec la structuration d’un Baluch People’s Liberation Front (BPLF), rébellion écrasée par l’armée au prix de milliers de morts ; relance de l’agitation en 2004, etc. Ces différents épisodes se sont traduits par une évolution d’un autonomisme tribal vers un séparatisme plus politique, soutenu par une diaspora principalement établie en Suède et à Dubaï. Les partis politiques régionaux  (Jamhoori Watan Party, National Party, Baloutchistan National Party, Baluch Haqtawar, etc.) peinent, quant à eux, à trouver leur place entre les partis pakistanais nationaux, et les islamistes radicaux.

C'est la zone côtière qui bénéficie des investissements de l'Etat central, avec le soutien intéressé des Chinois: le chantier principal est celui du port de Gwadar (une des "perles" du "collier de perles" de Pékin), loin à l'ouest de Karachi, et à proximité d'Ormuz). Mais les Baloutches voient d’un mauvais œil ces travaux de développement du littoral, car ils attirent une main d’œuvre extérieure, principalement pendjabie, et ne paraissent guère devoir profiter aux Baloutches eux-mêmes. Des ouvriers chinois ont ainsi été tué sur des chantiers de la région. La longueur de la côte offre à Islamabad une importante zone économique exclusive. Comme sur le versant iranien, une partie des ressources viennent des trafics transfrontaliers (drogue, armes), les enlèvements fournissant une ressource médiatisée mais économiquement marginale.  


Le Sistan-Baloutchistan iranien, et le séparatisme réprimé du Joundallah


Zahedan (Iran), septembre 2009: Pasdarans victimes du Joundallah

La province du Sistan-Baloutchistan, au sud-est du pays, est parfois qualifiée de « talon d'Achille de l'Iran», ou encore de « ventre mou ». Ce vaste espace largement désertique (182000km²; 2,5Mh dont peut-être 1,5M de Baloutches) cumule les potentialités de tension: population baloutche non persophone partagée entre l'Iran, le Pakistan et l'Afghanistan, et sensible au séparatisme baloutche du Pakistan et aux thèses du « Grand Baloutchistan »; appartenance majoritaire de la population au sunnisme, ce qui restreint les droits politiques dans un régime chiite; influence des extrémismes islamistes pakistano-afghans; sous-alphabétisation et sous-développement économique d'une province périphérique, qui est l'une des routes principales du trafic de drogue, d'armes et de migrants clandestins de l'Afghanistan et du Pakistan vers l'ouest. Dépassées ou peu motivées, les forces de police locales ont passé le relais aux Gardiens de la Révolution (les Pasdarans), et aux miliciens bassidjis.

Depuis la division du Grand Baloutchistan par la Ligne Goldsmid, la grande province du sud-est de la Perse a manifesté à plusieurs reprises son opposition politique ou armée au régime de Téhéran : un des grands chefs de clan sera ainsi exécuté en 1928 par Reza Shah, et un autre dirigeant tribal en 1957 par Mohammed-Reza Shah… Dans les années 1970, des mouvements armés, encouragés par le régime baasiste de Bagdad, maintiendront une agitation latente contre le régime impérial.  D’autres prendront le relais avec le même soutien extérieur pendant la guerre Irak-Iran (1980-1988). Dans les années 1990, l’agitation s’est plus focalisée sur la question des relations sunnites/chiites, avec destructions réciproques de mosquées. Depuis 2002-2003, un mouvement sunnite, le Joundallah (« Soldats de Dieu », dirigé par Abdolmalek Righi, portant le nom d'une des grandes tribus baloutches), qui a émergé médiatiquement en 2005, a fait sienne les revendications nationalistes baloutches, et a multiplié attentats, accrochages et enlèvements : la chronique en est interminable. Y compris un attentat contre le cortège du président Ahmadinejad, près de Zabol, en décembre 2005, suivant et précédant la mort de dizaines de cadres civils ou paramilitaires du régime. Téhéran accuse alors cette nébuleuse rebelle d'être liée à la fois aux Moudjahidines du Peuple, à al-Qaeda et aux Etats-Unis: mais la référence principale est sans doute plus un séparatisme baloutche sunnite et transfrontalier. D’après Stéphane Dudoignon, le Joundallah ne développait pas initialement de programme séparatiste, se présentant plutôt comme un mouvement de résistance populaire pour obtenir les droits d’une pleine citoyenneté pour des populations Baloutches discriminées et maltraitées par le régime chiite. Mais le Joundallah est vite passé à la lutte par attentats sanglants.

Lors de la campagne pour les élections présidentielles iraniennes de juin 2009, attentats et heurts interreligieux se sont multipliés. En mai 2009,  un attentat anti-chiite et anti-pasdarans a ainsi fait au moins 25 morts dans une mosquée de Zahedan, chef-lieu de la province. Le 18 octobre, plus de 50 membres et cadres des Pasdarans ont été tués dans un autre attentat-suicide, lors d’une réunion entre cadres pasdarans et chefs de tribus sur « L’unité des sunnites et des chiites », s'ajoutant à des dizaines de victimes dans d'autres affrontements.  Les représailles ont été sévères : 14 militants du Joundallah sunnites ont été pendus en juillet 2009.  En relations avec les services américains, circulant entre les Emirats (Dubaï), le sud du Pakistan et le Kirghizistan, le chef présumé du Joundallah, Abdolmalek Righi, a finalement été arrêté en février 2010 (l’avion kirghize sur lequel il effectuait un vol Dubaï-Bichkek a été arraisonné par l'aviation iranienne, et contraint d’atterrir à Bandar Abbas), et pendu en juin, après un procès tenu à Téhéran. Mi-juillet 2010, un nouvel attentat devant une mosquée chiite et visant des pasdarans et des chiites (une vingtaine de morts) a été revendiqué par le Joundallah et présenté comme une réponse à l’exécution de Righi. Depuis la disparition du chef charismatique du mouvement, et eu égard à l’importance de la répression exercée par les Pasdarans, un calme très relatif paraît être revenu dans cette vaste province frontalière du Sistan-Baloutchistan.

D’autant que la situation de la région est moins dichotomique qu'il y paraît. Les chiites, de différentes origines ethniques et régionales (Zabolis, Azéris, etc.) et d’autres groupes sunnites (en particulier des Kurdes) représentent au moins le tiers de la population. La République islamique, là comme ailleurs, a mené une politique volontariste d'intégration institutionnelle, économique, universitaire, linguistique et culturelle - l'ordre républicain étant parfois préféré par une partie de la population, y compris féminine, au patriarcat tribal traditionnel et à ses vendettas infinies. La zone est donc à la fois politiquement sensible, et stratégique: influence de la diaspora baloutche dans le Golfe et en Asie du sud; proximité du détroit d'Ormuz; frontière et donc circulations et narco-trafics avec l'Afghanistan et le Pakistan. Dans la décennie 2000, et comme son voisin oriental, Téhéran a accéléré sa politique de développement économique, marquée, en particulier, par la construction du port stratégique en eaux profondes à Chabahar. Pour ce projet l’Iran bénéficie de l’assistance technique et financière de l’Inde. Ce qui n’a évidemment pas l’heur de plaire au Pakistan qui développe à peu de distance son propre projet de port en eaux profondes à  Gwadar. Avec l’assistance intéressée… de la Chine.


Le « Grand Baloutchistan libre » rêvé par certains stratèges américains


Notons pour terminer que, dans sa polémique et donc célèbre carte de redéfinition prospective d'un Moyen-Orient servant au mieux les intérêts des Etats-Unis, le colonel Ralph Peters fait apparaître en 2006, d'une part, un "Grand Pachtounistan" au profit de Kaboul (qui perd néanmoins la région d'Herat, qui retrouve l'Iran du passé) et donc au détriment d'Islamabad; d'autre part un "Baloutchistan libre" extrait et de la République islamique d'Iran, et de la République islamique du Pakistan. Peters annule les Lignes Goldsmid (la frontière Iran-Afghanistan et Iran-Pakistan) et Durand (la frontière Afghanistan-Pakistan) recréant ainsi une forme de réalité territoriale qui était peu ou prou celle de la fin du XIXe siècle, aux confins occidentaux de l'Empire des Indes britanniques...



R.Peters, Armed Forces Journal, 2006  (Cliquez pour agrandir les cartes...)



QUELQUES REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES:


* Trois voyageurs chez les Baloutches :

 

BOUVIER Nicolas, L'usage du monde, Paris-Lausanne, Petite Bibliothèque Payot, 1963, 418p.

 

DUDOIGNON Stéphane, Voyage au pays des Baloutches, (Iran, début  du XXIe siècle), Paris, Ed.Cartouche, 2009, 215p. L’auteur a été interrogé par Delphine MINOUI : http://blog.lefigaro.fr/iran/2009/10/iran-un-ptit-tour-chez-les-bal.html

 

MATHESON Sylvia A., The Tigers of Baluchistan. Woman’s Five Years with the Bugti Tribe, Pakistan, OUP Ed., 1975, 224p. ; Oxford Reprints (avec Paul TITUS), 1998, 242p.


 

* Des approches socio-politiques et géostratégiques

 

 

ADELKHAH Fariba, Le Baloutchistan, talon d’Achille de la République islamique d’Iran?, Sociétés Politiques Comparées no 14, avril 2009

 

Amnesty International, Iran : Human rights Abuses Against The Baluchi Minority, septembre 2007: http://www.amnesty.org/en/library/asset/MDE13/104/2007/en/1463de4f-d370-11dd-a329-2f46302a8cc6/mde131042007en.pdf

 

BALOCH Inayatullah, The problem of "Greater Balochistan", A Study of Baluch Nationalism, Stuttgart, Steiner Verlag Wiesbaden, 1987, 299p.

 

Dossier : Le Grand Baloutchistan »,  Paris, AREION Group, Diplomatie no 50, mai-juin 2011, 100p. 

 

EIFFLING Vincent, Le « Grand Baloutchistan » : quelle valeur stratégique ? in « Dossier : Le Grand Baloutchistan »,  Paris, AREION Group, Diplomatie no 50, mai-juin 2011, 100p. 

 

FLEURUS Louise, Devenir Iranien: les Baloutches, une intégration réussie? De la redéfinition de l'identité du peuple baloutche sous l'effet des politiques d'assimilation de l'Iran, mémoire de recherche de 3e année (sous la direction de JP.BURDY), Grenoble, Institut d'Etudes Politiques de Grenoble, sept.2010, 131p.

 

GRARE Frédéric, Baloutchistan : le conflit oublié, Outre-Terre no 24, 2010/1, p.325-336.

 

PETERS Ralph, Before and after maps from "Blood borders: How a better Middle East would look" , Armed Forces Journal, June 2006.

RIGOULET-ROZE David, Le Sistan-Baloutchistan chapitre 4 de : L’Iran pluriel. Regards géopolitiques, Paris, L’Harmattan, 2011, 431p., p.97-142.

TALEGHANI Mahmoud, BURGEL Guy, GOLI Ali, KOWSARI Masud (dir.), Atlas d'Iran socio-économique et culturel, Téhéran, Institut Français de Recherche en Iran, 2005, 235p.

 



1952: Sir Charles Belgrave, résident britannique à Manama, Bahreïn,

reçoit dans son bureau des policiers baloutches de l'émirat

(source: fonds Charles Belgrave, collection Life)





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