25-5-2013-Iran-Nucléaire-Sanctions-Syrie

L'Iran à la veille des élections présidentielles

Volet 1 : Le nucléaire, les sanctions, la Syrie



Bien que les sanctions internationales pèsent de plus en plus lourdement sur l'économie et la société iraniennes, le dossier nucléaire est dans l'impasse. La République islamique est impliquée de manière croissante dans une guerre civile syrienne désormais largement régionalisée. L'élection présidentielle de juin 2013 était annoncée comme une échéance politique importante, jusqu'à ce que les deux principaux candidats à la candidature soient éliminés d'entrée par le Conseil des gardiens, ne laissant dans l'arène que des conservateurs liés au Guide Khamenei. Eléments d'état des lieux en ce début de campagne électorale en deux volets..


Un dossier nucléaire qui s'éternise

et des sanctions problématiques




Réunion du groupe 5+1 avec l'Iran, Almaty, 26-27 février 2013



Annoncée décisive, l'année 2012 ne l'a pas été, et 2013 ne laisse présager aucune évolution significative. Comme c'était prévisible, le dossier du nucléaire s'éternise, et le temps joue pour Téhéran.


L'enrichissement de l'uranium continue


L'enrichissement de l'uranium à 20% continue, officiellement à des fins de recherche médicale. L'AIEA, qui continue, dans des conditions d'accès difficiles, d'essayer de contrôler les programmes en cours a relevé, dans un rapport de mai 2013, l'accélération de l'installation de nouvelles centrifugeuses dans des sites dispersés et profondément enfouis. Ce programme nucléaire est couplé à un programme de test de missiles balistiques de moyenne et longue portée. Pour autant, l'Iran ne reconnaît pas développer de programme nucléaire militaire, et il n'est toujours pas évident que la décision de construction de l'arme nucléaire ait été prise par le régime.


Les réunions internationales se sont succédées, sans avancée notable. Entre le printemps et l'automne 2012, le groupe des 5+1 (les 5 membres permanents du Conseil de sécurité plus l'Allemagne) a rencontré les Iraniens à trois reprises, à Istanbul, puis Bagdad, puis Moscou. Les discussions ont ensuite repris à Almaty (Kazakhstan) en février 2013, et ont paru débloquer quelque peu la situation. Les 5+1, renonçant à leur demande antérieure de fermeture du site souterrain de Fordow, ont proposé l'allègement de certaines sanctions (exportations pétrochimiques) en contrepartie d'un arrêt de l'enrichissement à 20 %, et de la neutralisation du stock d'uranium déjà enrichi à 20 %. Mais ce que les Occidentaux ont conçu comme un offre incitative a été perçu par l'Iran comme un premier recul, signe donc de faiblesse.


L'attitude d'Israël et des Etats-Unis


"La ligne rouge iranienne":  B.Netanyahou devant l'AG de l'ONU (27/9/2012)


Israël dénonce régulièrement l'approche par l'Iran de « la ligne rouge du seuil nucléaire », dont le franchissement sera considéré comme menaçant la sécurité vitale de l'Etat hébreu, et justifiant dès lors des mesures militaires préventives contre l'Iran. Toutefois, ces lignes rouges successives ne cessent d'être repoussées, ce qui renvoie aux incertitudes sur l'état d'avancement réel du programme iranien, et sur les intentions stratégiques réelles de Téhéran. Des divergences s'expriment donc au sein du gouvernement, et parmi les chefs militaires et des services de renseignement israéliens, sur la réalité de la menace nucléaire iranienne, jugée surestimée par certains analystes, au détriment de la menace plus concrète et prévisible que représente pour Israël le Hezbollah libanais.


Faute de certitude sur l'état d'avancement du programme iranien (soulignée devant le Congrès par le directeur du renseignement américain, James Clapper, le 12 mars 2013), les Etats-Unis du président Obama retiennent pour l'instant le bras d'Israël : en renforçant la protection anti-missiles de l'Etat hébreu ; et en confirmant la maîtrise américaines de bombes GBU57-MOP à très fort coefficient de pénétration, permettant de traverser des dizaines de mètres de terre et de béton, donc susceptibles de permettre de frapper les sites souterrains iraniens. Toutefois, après une déclaration dans ce sens du président Shimon Pérès le 12 mars dans Le Monde, le président Obama a confirmé le 14 mars que l'Iran serait en mesure de disposer d'une bombe « à l'échéance d'un an ». Il a expliqué que la meilleure solution serait un règlement diplomatique du dossier nucléaire, mais qu'à défaut, Washington conservait aussi « toutes les options sur la table ». Ce qui pourrait conforter les pressions israéliennes pour une option militaire rapide. En attendant, une guerre indirecte et invisible continue, par les virus informatiques, les assassinats ou disparitions de spécialistes iraniens, et de mystérieuses explosions sur certains sites iraniens. Sans compter les actions d'espionnage, en particulier par les drones américains venant d'Afghanistan ou du Golfe.


L'ampleur et l'efficacité des sanctions internationales


Si le dossier nucléaire lui-même a peu évolué, ce qui a, en revanche, changé par rapport aux années précédentes, ce sont l'ampleur et les conséquences des sanctions internationales. En effet, les « trains de sanctions » adoptés depuis 2011 par l'ONU, les Etats-Unis (qui les ont encore renforcées le 23 mai 2013) et l'Union européenne (l'embargo européen sur le brut iranien est entré en vigueur le 1er juillet 2012) pèsent de plus en plus lourdement sur l'économie iranienne, dont elles paralysent largement le système financier et bancaire. Dans le secteur pétrolier, le niveau élevé du prix du baril et les achats asiatiques (en croissance pour la Chine, mais en baisse relative pour le Japon, la Corée du Sud, l'Inde) et turcs (la Turquie étant exonérée d'application des sanctions pour cause de voisinage) préservent une partie des rentrées de devises. Mais les sanctions pèsent sur les capacités d'investissement et de fonctionnement dans le secteur pétrolier (entretien difficile des matériels existants; blocage du développement de nouvelles installations, par exemple pour la valorisation du dôme gazier South Pars, dans le Golfe, partagé avec le Qatar qui, quant à lui, investit massivement ; primes d'assurances du transport maritime de plus en plus élevées, etc.) ; et dans le secteur industriel (difficulté d'importation directe de machines, et de pièces détachées, qui imposent de passer par des circuits compliqués via Dubaï : les constructeurs automobiles connaissent ainsi des difficultés d'approvisionnement). Les transactions financières sont compliquées, les rentrées et l'achat de devises ont chuté, le rial s'est effondré de moitié en un an.


Avec une inflation qui s'est emballée à plus de 30 % en rythme annuel en 2012-2013, les sanctions économiques et financières frappent donc largement la population iranienne : arrêt du subventionnement des produits de consommation courante du « panier de la ménagère » ; hausse des prix des denrées de base ; raréfaction de certains produits pharmaceutiques importés ; augmentation du chômage ; émigration des diplômés (toutefois rendue plus difficile par la réduction du nombre de vols internationaux, et la forte augmentation du prix des billets d'avion). Une fois de plus, et comme cela avait été par exemple le cas pour l'Irak post-1991, leurs conséquences économiques et sociales posent le problème du sens et de l'efficacité des sanctions internationales. Jusqu'à présent, jamais des programmes de sanctions et d'embargo n'ont réussi à faire plier un régime. Et dans le cas de l'Iran, on se gardera d'oublier que ce pays et sa population ont une forte capacité de résistance et de résilience : ils l'ont prouvé pendant la guerre d'agression de l'Irak de 1980 à 1988, alors que la République islamique était terriblement isolée au plan international, et soumise à un embargo quasi généralisé.




L'implication iranienne dans un conflit syrien

devenu affrontement régional de puissances


M.Ahmadinejad et Bachar al-Assad, visite à Damas, 2 octobre 2010


L'Iran, acteur de plein exercice du conflit syrien


Dans sa lutte sanglante contre la rébellion armée, le pouvoir alaouite de Damas bénéficie du soutien total de la République islamique d’Iran et de son relais principal, le Hezbollah libanais. L'accord sécuritaire stratégique conclu en juin 2006 entre Damas et Téhéran s'est ainsi déployé concrètement dès l'automne 2011. Dans la même évolution que le Hezbollah (qui a d'abord dépêché en 2012 certains de ses cadres comme conseillers militaires, puis déployé ses milices dans les combats au printemps 2013), Téhéran a d'abord envoyé des cadres militaires de la force al-Qods, bras armé des opérations extérieures des Pasdarans (Gardiens de la Révolution). Ils ont été rejoints en 2012 par des Pasdarans (dont un groupe a été enlevé à Damas par l'Armée syrienne libre en ), puis par des Bassidjis (Volontaires, milice civile désormais rattachée aux Pasdarans), qui sont alors intervenus en appui à l'armée et aux milices syriennes dans les régions de Homs et de Damas, même si Téhéran se défend d'intervenir directement dans les combats. Par ailleurs, l'Iran mène une action diplomatique persistante, à défaut d'être toujours très mobilisatrice, dont l'objectif est de maintenir un réseau de soutien international à Damas. C'est un contre-feu à l'action internationale des Amis de la Syrie, dominés par les Occidentaux. Le rapport de force a été mesurable à l'occasion du 16e sommet des Non-Alignés à Téhéran fin août 2012, et de deux votes à l'Assemblée générale de l'ONU 1: une trentaine d'Etats soutenant Damas, contre 100 à 130 soutenant les opposants au régime de Bachar al-Assad.


L'importance de la Syrie pour la politique régionale de l'Iran


Au même titre que la Russie et que le Hezbollah, l'Iran est donc un acteur politico-militaire à part entière de la guerre civile régionalisée en Syrie. Il est vrai que ces trois acteurs auraient beaucoup à perdre à la chute du régime de Damas. La Syrie est un allié historique de Téhéran dans le monde arabe -et le seul jusqu'à la chute de Saddam Hussein en 2003, qui rapproche Téhéran de Bagdad, mais de manière moins unanime qu'il est souvent dit. La Syrie reste la seule référence arabe du Front du refus pro-palestinien et anti-israélien. La Syrie est un partenaire indispensable politiquement et territorialement pour le ravitaillement du Hezbollah libanais dans la stratégie iranienne de lutte militaire indirecte contre Israël. Et, jusqu'à fin 2011, Damas hébergeait la direction du Hamas palestinien, autre vecteur de l'ingérence iranienne dans la question israélo-palestinienne. L’alliance irano-syrienne, qui remonte à 1979, repose donc essentiellement sur des arguments stratégiques de long terme, plus que sur une dimension confessionnelle secondaire, mais effective : le régime baasiste et laïque syrien est aussi, depuis 1970, dirigé, sinon accaparé, par un clan alaouite qui a été rattaché au XXe siècle au chiisme. Confronté depuis le printemps 2011 à une contestation initialement politique et démocratique, le régime de Bachar al-Assad a travaillé dès le début à confessionnaliser l'affrontement. Il a d'ailleurs été aidé en cela par la construction par l'Arabie saoudite et le Qatar d'un « bloc sunnite » s'opposant par l'intermédiaire des combattants sur le terrain syrien, à « l'arc chiite » reliant Téhéran, Bagdad, Damas et Beyrouth-Sud. On est désormais dans un « grand jeu » régional de puissances, qui oppose l'Iran (et son peu d'alliés) à l'Arabie saoudite (et ses nombreux alliés, à commencer par les Etats-Unis), la Syrie étant l'espace d'affrontement indirect de ces puissances régionales. A ce titre, il paraît d'ailleurs logique que l'Iran participe à la conférence Genève 2 prévue en juin 2013 sous l'égide de la Russie et des Etats-Unis, et qui devrait réunir, outre des représentants du régime de Damas et de ses opposants, les acteurs régionaux de la crise.


Mais de toutes façons, sur le dossier nucléaire comme sur le dossier syrien, rien ne bougera côté iranien avant que les élections présidentielles n'aient reconfiguré les rapports de forces autour du Guide Khamenei.



Notes


1/   3 août 2012-ONU: A l’Assemblée générale de l’ONU, pour dénoncer le blocage du Conseil de sécurité par trois vétos successifs de Moscou et de Pékin, 133 Etats votent une condamnation ferme du régime syrien (A/RES/66/253 B)  ; 12 votent contre (Syrie, Iran, Russie, Biélorussie, Chine, Corée du Nord, Birmanie, Cuba, Vénézuela, Bolivie, Nicaragua, Zimbabwe) et 31 s'abstiennent (dont : Algérie, Mali, Liban, Arménie, Pakistan, Inde, Birmanie, Vietnam, Equateur). L'ONU qualifie alors juridiquement le conflit syrien de « guerre civile », ce qui amplifie les qualifications de crimes de guerre et crimes contre l’humanité susceptibles d'être reprochés aux cadres principaux du régime qui les ordonnent.


   15 mai 2013-ONU : L'Assemblée générale de l'ONU adopte une résolution non contraignante condamnant « l'escalade continue » des attaques de l'armée syrienne, et ses « violations flagrantes et systématiques des droits de l'homme », tout en apportant un soutien prudent à la CNS comme représentative de l'opposition syrienne. La résolution se veut un appel en faveur d'une « transition politique » fondée sur la déclaration de Genève du 30 juin 2012 ; mais elle accompagnait aussi une demande d'attribution du siège de la Syrie à la CNS, donc à l'opposition syrienne. Le texte, rédigé par le Qatar, parrainé par le groupe des Etats arabes et par les Occidentaux n'est approuvé que par 107 des 193 pays membres, contre 12 (Russie, Chine, Iran, Corée du Nord, Cuba, Afrique du Sud...) et 59 abstentions. En 2012, une résolution comparable avait recuilli 133 voix : la diminution du soutien renvoie à la dégradation de l'image de l'opposition politique extérieure, toujours déchirée ; et des oppositions armées à l'intérieur, divisées, pour partie radicalisées, et commettant des crimes de guerre..


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