25-01-2012-Bahreïn-Chiites-&-sunnites

Un an après le 14 février 2011,
chiites et sunnites au Bahreïn



NB: ce texte a été rédigé pour le site d'histoire et d'actualité "Les Clés du Moyen-Orient":
www.lesclesdumoyenorient.com 


Le 14 février 2012 marque le premier anniversaire de l'éphémère “Printemps de Manama”,  dans le royaume du Bahreïn. L'épisode principal en a été l'occupation de la place de la Perle par des milliers de manifestants réclamant, pour l'essentiel, une démocratisation politique et sociale - une minorité radicale appelant au remplacement de la monarchie par une république. Le mouvement a été brisé dès le 15 mars 2011 par l'intervention concomitante des forces de sécurité bahreïnies et des troupes saoudiennes, sous couvert de la force “Bouclier du Golfe” du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Un an après, les tensions et la répression persistent au quotidien, dans une évolution qui renvoie à “l'intifada chiite” des années 1990. En effet,  la grille de lecture la plus fréquente des évènements oppose la monarchie sunnite des al-Khalifa  (soutenue par l'Arabie saoudite et les Etats sunnites du Golfe)  à des opposants chiites (derrière lesquels se profilerait la République islamique d'Iran): le Bahreïn serait ainsi le microcosme d'une compétition pour l'hégémonie régionale entre les monarchies arabes du Golfe, soutenues par les Etats-Unis, et la République islamique d'Iran.


Le recul d'une année permet à la fois de valider globalement l'approche confessionnelle (chiites/sunnites), mais de la nuancer sérieusement. En effet, si les racines historiques de l'opposition confessionnelle sont anciennes, le mouvement du printemps 2011 a clairement cherché à les dépasser. C'est le régime lui-même qui, par la stigmatisation des chiites et du rôle supposé de l'Iran, a « reconfessionnalisé » les oppositions politiques et sociales. Mais, ayant radicalisé pour cela une population sunnite tétanisée, le monarque se trouve désormais pris dans des contradictions qui obèrent ses tentatives de sortie de l'impasse politique.


Une vieille communauté chiite gouvernée par un pouvoir tribal sunnite.

Succédant à des autorités plus ou moins pérennes, souvent iraniennes et parfois arabes,  sunnites ou chiites, le dynastie des al-Khalifa, arabe et sunnite, règne sur le Bahreïn depuis 1783.  Elle exerce depuis toujours un pouvoir monarchique absolu, sur la base d'alliances tribales et confessionnelles. Elle règne sur une population aux origines et aux cultures variées (arabes, iraniennes, juives, et plus récemment est-asiatiques).  Mais surtout, l'essentiel de cette population (évaluée à 1,3Mh, dont 550000 nationaux) est chiite:  peut-être 65 à 70% pour ce qui concerne les nationaux, même si le régime avance des évaluations qui situeraient opportunément les chiites à ... 49% (1).

Certains discours sunnites stigmatisent les chiites du Bahreïn  pour leurs origines allogènes supposées: ils seraient des immigrants persans récents. S'il est vrai qu'une partie d'entre eux sont des descendants d'Arabes et d'Iraniens originaires de la rive persane du Golfe, la majorité sont les descendants autochtones d'une des plus anciennes communautés chiites de l'islam qui,  à l’époque de la républiques des Qarmates (IXe-Xe s.), contrôlait à la fois l’est de la Péninsule arabique (la région du Hasa et d’al-Qatif) et l’archipel du Bahreïn.

La question des relations entre pouvoir sunnite et population chiite est donc inscrite dans l'histoire. Sur la longue durée, elle a essentiellement été régulée par la contrainte et par la répression.  Dans une logique  tribale et féodale, les al-Khalifa et leurs alliés ont accaparé une grande partie du foncier,  se sont partagés les villages existants, ont imposé le servage aux paysans chiites, et taxé les revenus des commerçants de Manama et des entrepreneurs d’une pêche à l’huitre perlière très lucrative jusqu’en 1930. Pendant la longue présence britannique (du début du XIXe siècle au retrait en 1971), la régulation est passée pour partie par des alliances économiques entre tribus sunnites au pouvoir, et quelques grandes familles de commerçants chiites d'origine persane (2).  Cet arrière-plan historique permet de comprendre une partie du fond et des formes du conflit contemporain. Les chiites persistent à se sentir maltraités et discriminés par un pouvoir sunnite considéré comme économiquement spoliateur, et hostile au plan religieux à ce que les sunnites qualifient de “secte” (le chiisme).  La répartition de la population dans l'archipel est d'ailleurs un très intéressant conservatoire de cette opposition confessionnelle fondamentale:  quand Manama est la ville commerçante cosmopolite et partiellement globalisée, villages et quartiers sunnites, et villages et quartiers chiites restent nettement  délimités, y compris par des marqueurs visuels (drapeaux noirs et bannières de Hussein dans les zones chiites; portraits de la trilogie roi-premier ministre-prince-héritier dans les espaces sunnites).  Cette géographie spatiale est importante dans la lecture du conflit de 2011. La place de la Perle (en réalité un vaste rond-point autoroutier) était ainsi symboliquement à la limite de l’aire chiite occidentale, et de la ville de Manama à l’est. 


Des tensions socio-économiques politisées depuis longtemps

Les tensions socio-économiques dominent depuis longtemps la scène des relations chiites-sunnites. Il est évident au Bahreïn (comme ailleurs dans la région), que les chiites sont discriminés dans l'allocation des ressources: sans parler d'un pouvoir politique totalement verrouillé, ils n'ont qu'un très faible accès à la fonction publique (sauf dans le secteur de la santé); et strictement aucun accès à la police et  à l'armée. Ces deux institutions sont composées de contractuels étrangers -Baloutches, Pakistanais, Yéménites, Syriens-, encadrés par quelques officiers bahreïnis ou jordaniens. Les chiites sont également bien moins bénéficiaires des politiques sociales de l’Etat pétro-rentier, en particulier pour l'accès au logement dans les nouveaux lotissements du centre de l'île. Deux indicateurs ne trompent pas,  empiriquement très visibles: les conditions de logement sont nettement plus précaires chez les chiites (quartiers urbains dégradés, zones industrielles et portuaires); et  le taux de chômage des chiites, en particulier chez les jeunes, est notoirement plus élevé que dans la population sunnite.

Le contentieux a aussi pris une forme clairement politique, même si celle-ci n'a jamais opposé de manière binaire l'ensemble des sunnites à l'ensemble des chiites. Car il a pu se nouer des alliances politiques chiites-sunnites-laïques contre la dynastie au pouvoir, par exemple dans les années 1950, au temps du nationalisme arabe, dont Bahreïn a été l'un des bastions: le pouvoir de l'émir était alors contesté comme régime monarchique conservateur, inféodé à l’impérialisme britannique et adossé à l'Arabie saoudite, par une opposition nationaliste arabe qui se référait aux pôles républicains égyptien puis irakien. La révolution iranienne de 1978-1979, et l'installation de la République islamique d'Iran, ont quelque peu redistribué les cartes, en revivifiant et repolitisant  la communauté chiite bahreïnie. Mais celle-ci a toujours gardé ses distances d’avec Téhéran, à la fois par l’histoire spécifique des clercs de l’archipel, et parce que le nationalisme bahreïnie, y compris chiite, s’est toujours méfié de l’expansionnisme de l’Iran sur sa “14e province”. La décennie 2000 reste donc celle d'un pouvoir sunnite autoritaire, perçu comme corrompu et népotique, appuyé sur un islamisme sunnite structuré et très conservateur (Frères musulmans et salafistes proches du wahhabisme); et d'une population objectivement exclue du pouvoir, et fortement structurée autour des clercs chiites, et des maisons du deuil chiite (les matam) qui ponctuent l'espace urbain: l’asabiyyah, la cohésion du groupe, est particulièrement impressionnante lors des processions du deuil chiite de l’achoura et de l’arbaïn.  Depuis l'accession au trône du roi Hamad (1999), qui a promulgué le 14 février 2001 (3) une constitution qui n'a jamais permis une véritable démocratisation du système, les courants politiques chiites se sont principalement regroupés dans la “société politique” al-Wefaq (la Concorde), désormais largement hégémonique chez les chiites (4), et dirigé  par un jeune clerc, Ali Salman. 


Une ingéniérie électorale et démographique sunnite

Pour contrer cette montée en puissance,  l’ingéniérie électorale du pouvoir sunnite a découpé des circonscriptions électorales telles que les cantons chiites sont très peuplés, alors qu’à l’inverse nombre de circonscriptions sunnites sont quasi faméliques. L’objectif –atteint- étant que les chiites, nettement (ou très nettement) majoritaires dans le corps électoral ne puissent pas obtenir la majorité à la chambre basse élue. Aux élections législatives d’octobre 2010, le parti chiite  al-Wefaq, avec 63% des suffrages exprimés , n’a ainsi obtenu que 18 sièges sur 40.

Depuis deux décennies, poursuivant en cela une politique développée par les Britanniques, la monarchie essaie aussi de peser sur la composition de la population nationale en naturalisant rapidement, et dans une opacité politique et statistique totale, des étrangers, pourvu qu'ils soient musulmans sunnites.. Une partie des classes populaires chiites se plaignent, dès lors, de voir ces sunnites fraîchement  naturalisés bénéficier d'avantages en nature (emplois, logements) dont ils sont exclus. D'où, dans la dernière décennie, le débat permanent sur les naturalisations politiques (al-tajnis al-siyassi (5). D'où aussi, en 2011, les slogans  du type « Non à la naturalisation des étrangers! », voire même des violences physiques contre des travailleurs immigrés (Pakistanais pour l'essentiel), soupçonnés à la fois de “voler le travail des jeunes bahreïnis chiites” et, par leur accession privilégiée et rapide à la naturalisation, de renforcer le poids statistique (et politique) de la minorité sunnite, dans la perspective de mettre les chiites en minorité dans leur pays.

 Il est évident que la revendication démocratique de la dernière décennie, particulièrement répétée en 2011, qui déboucherait sur le respect de la majorité politique sortie des urnes (en supposant un rééquilibrage des circonscriptions électorales) amènerait tôt ou tard à l'accession de la majorité chiite au pouvoir. Une des revendications persistantes des partis chiites est ainsi que le premier ministre soit nommé par le roi au sein du parti majoritaire sorti des urnes: ce qui équivaudrait évidemment directement à la mise à l'écart de l'homme fort du Bahreïn, l'oncle du roi, 75 ans, premier ministre depuis 1971, au profit d'un premier ministre chiite. La revendication d'une monarchie constitutionnelle (le « modèle marocain » sera mis en avant par l'opposition officielle à partir de la promulgation de la nouvelle constitution marocaine dans l'été 2011) et d'élections libres et transparentes, très audibles tout au long de 2011, sont donc en réalité permanentes depuis bien plus d'une décennie.  Toutes perspectives inenvisageables et pour la dynastie au pouvoir et, plus encore pour l'Arabie saoudite voisine, qui exerce une tutelle étroite sur son petit voisin.


La place de la Perle, une manifestation non confessionnelle?

Le « printemps de Manama », initié sur internet à partir du tout début février 2011, s'est officiellement structuré le 14 février, avec une occupation de la place de la Perle qui durera un mois, dans des conditions de forte tension (attaques de la police, de l'armée et de contre-manifestants pro-régime).  Là comme ailleurs dans le monde arabe, les jeunes en ont été les initiateurs (sous l'appellation générique de « Mouvement du 14 février »), rejoints ensuite par les « sociétés politiques » autorisées (plutôt prudentes) ou informelles (plutôt radicalisées).  Sociologiquement et politiquement, les chiites y ont toujours été très majoritaires, même si l'on a aussi relevé la participation d'autres composantes: des partis ou courants sunnites, ou inter-confessionnels, et des partis laïques nationalistes arabes. Ces opposants sunnites ont insisté sur le fait que le mouvement n’était pas principalement « sectaire » (c’est-à-dire chiite, dans la terminologie locale), mais que ses mots d’ordre et revendications concernaient l’ensemble des citoyens.

On peut donc dire que le mouvement de la place de la Perle a essayé de dépasser le clivage confessionnel. Les manifestants ont maintes fois scandé: « Chiites, sunnites, tous unis !  Nous sommes tous frères ! Unité ! »; Ou encore: « « Ni chiite, ni sunnite, juste Bahreïni ! » Ces slogans de l'unité supra-confessionnelle ont été déclinés sous toutes les formes : banderoles, bombages, autocollants, épinglettes, etc. Mais le fait même de devoir l'afficher rappelle l'existence d'un problème de fond, et de tensions structurelles.   Et si les occupants de la place de la Perle, puis les partis de l'opposition déclarée ont  toujours essayé d’avoir un discours non confessionnel, c'est clairement le pouvoir monarchique sunnite et son tuteur saoudien qui ont systématiquement placé le conflit sur le terrain confessionnel.


Une confessionnalisation du conflit  par le pouvoir bahreïni, et par l'Arabie saoudite

Le pouvoir a confirmé en 2011 ce qu'il a travaillé tout au long de la décennie 2000:  un rassemblement sunnite autour de la trilogie du pouvoir, en disqualifiant systématiquement les revendications démocratiques et socio-économiques comme complot confessionnel chiite inspiré, sinon directement manipulé, par la République islamique.  Ce discours, à usage interne, a d'ailleurs sans doute eu un impact à l'extérieur: il a convaincu nombre d'Occidentaux et d'Arabes plutôt bien disposés à l'égard des « printemps arabes »,  que le Bahreïn était un cas à part. Parce que chiite (donc ostracisé par les sunnites), et donc parce que (vraisemblablement) connecté à l'Iran, Etat qui fait l'objet d'une détestation régionale et d'une méfiance occidentale avérées (6).

Face aux chiites, les tenants de la ligne dure au sein du pourvoir (les « hardliners ») ont organisé des contre-manifestations qui, comme celle du 18 février 2011, particulièrement imposante, sont presque toutes parties de la principale mosquée sunnite du pays (al-Fateh).  Dans ces contre-manifestations, les portraits brandis les plus nombreux étaient ceux du premier ministre et oncle du roi, et non pas ceux du roi, et moins encore du prince-héritier. Ces deux derniers étant considérés par une partie des contestataires chiites et par les Occidentaux comme plutôt favorables à des concessions et à un dialogue avec l'opposition. Et, à ces titres, honnis des « hardliners » sunnites.

La répression post-15 mars s'est accompagnée de campagnes haineuses à l'encontre des chiites. Outre la démolition du monument de la Perle dès le 18 mars,  plusieurs dizaines de mosquées ou salles de prières chiites ont été démolis du jour au lendemain à grands coups de bulldozers, y compris quelques bâtiments historiques, mosquées ou mausolées (7). Des dirigeants religieux sunnites ont lancé des appels au boycott de magasins et d'entreprises dirigés par des chiites. L'agence de presse BNA, les chaînes de télévision et de radio, et la presse écrite bahreïnie -dans leur quasi totalité entièrement dévouées à l'aile dure du régime-, ont multiplié les diatribes contre les opposants, avec des appels  à la chasse à l'homme (et à la femme): ces médias ont lancé des appels à dénonciation en publiant les photographies des manifestants d’opposition, sur le modèle de ce que la République islamique d'Iran a fait lors de la répression du mouvement Vert en 2009 ! Des milliers de fonctionnaires, d’étudiants, de salariés des entreprises publiques ou privés ont été licenciés du jour au lendemain, aggravant les tensions sociales.

L'occupation de la place de la Perle et les manifestations contre le régime ont donc provoqué une forte contre-mobilisation sunnite. S'est ainsi structuré un Rassemblement de l’unité nationale (National Unity Gathering , NUG), coalition de plusieurs groupes et courants sunnites, qui désigne depuis l’été les quatre ennemis du Bahreïn : le parti chiite al-Wefaq, le Hezbollah libanais, la République islamique d’Iran et… les Etats-Unis (pour les timides protestations qu’ils formulent contre la répression de l’opposition).  Des jeunes sunnites ont créé un Mouvement des jeunes d’al-Fateh, qui entend en découdre avec le camp d’en face. Le premier ministre a régulièrement et  ostensiblement rendu hommage à ces « citoyens loyaux » mobilisés contre  les complots intérieurs et les conspirations de l’étranger….  Et les portraits du roi Abdallah d’Arabie se sont significativement multipliés à côté de ceux du premier ministre.


Les tensions internes au régime, au profit de la ligne dure

A suivre au quotidien l’actualité du Bahreïn, on  comprend donc rapidement que de fortes tensions traversent le pouvoir des al-Khalifa, qui opposent le premier ministre et oncle du roi, tête de file des “hardliners” sunnites, au roi son neveu, et au prince-héritier. Et il a été vite assez évident que nombre de sunnites reprochent au roi ses propositions réitérées de “dialogue national”,  son “laxisme” policier et judiciaire supposé, et sa trop grande mansuétude face aux opposants chiites.
De fait le roi, depuis le printemps 2011, a pris une série d'initiatives qui peuvent être considérées comme signifiant un minimum de volonté d'apaisement: excuses publiques en février après une répression sanglante; mission de “dialogue national” avec l'opposition confiée à son fils le prince-héritier fin février; suspension en juin de l'état d'urgence proclamé le 15 mars; convocation dans l'été 2011 d'un “Dialogue national” tout à fait officiel invité à formuler des propositions de réconciliation et de réformes de démocratisation; organisation de législatives partielles en septembre pour pourvoir les 18 sièges (sur 40) laissés vacants par la démission collective des députés du Wefaq  (pour protester contre la répression); invitation d'une commission d'enquête internationale indépendante (la BICI, dite "Commission Bassiouni", du nom du juriste égypto-onusien que l'a présidée), pour travailler en toute liberté sur les violations des droits humains  entre février et l'été 2011; réception officielle du sévère rapport de la BICI le 23 novembre, et création d'une commission chargée de mettre en oeuvre sans délai les recommandations du rapport en matière de bonne pratique des services de sécurité et de la justice (8); annonce d'amendements constitutionnels le 15 janvier 2012, visant à renforcer la capacité d'intervention de la chambre basse élue, etc.

Mais chacune de ces initiatives a débouché sur des impasses ou des blocages. A la fois du fait de l'attitude des tenants de la “ligne dure” au sein du pouvoir et de la communauté sunnite, et du fait des limites mêmes des initiatives royales. Les excuses royales pour  les premières exactions répressives en février, et les promesses de retenue des forces de sécurité se sont fracassées sur les attaques répétées, par ces mêmes forces de sécurité, des occupants (pacifiques) de la place de la Perle. Le “dialogue avec l'opposition” promu par le prince-héritier a débouché sur l'arrivée, les 14 et 15 mars, de l'armée saoudienne, et l'écrasement du mouvement de la place de la Perle, avec destruction conjointe et du monument de la place, et de mosquées et lieux de culte chiites. Le “Dialogue national” de l'été a été boycotté par le principal parti d'opposition chiite, al-Wefaq, qui a estimé qu'ayant obtenu 64% des suffrages aux législatives d'octobre 2010, il était anormal de ne lui accorder que 5% des 300 sièges du Dialogue. Les propositions issues du Dialogue ont ensuite paradoxalement renforcé les pouvoirs du premier ministre, alors que le départ de celui-ci était et reste une des demandes centrales des opposants. Les législatives partielles de septembre ont été boycottées par l’opposition chiite, laissant le champ libre aux seuls soutiens du régime et dans la chambre basse (élue), et à la chambre haute (nommée) (9).     Quant aux amendements constitutionnels proposés par le roi le 15 janvier 2012, ils sont à l’évidence loin du compte: rien sur le découpage des circonscriptions électorales; rien sur le mode de désignation du premier ministre.  Le régime est en quelque sorte victime d’un retour de boomerang: ayant instrumentalisé pendant des mois la menace de la subversion chiite et du complot iranien (dont le rapport de la commission d’enquête a fait litière: “aucune preuve n’a pu être recueillie”), il est maintenant confronté au  rejet massif des sunnites de toute concession aux opposants chiites. Et de toute réforme substantielle. Résultat: les propositions royales sont perçues comme totalement insuffisantes par les opposants chiites Et comme des concessions injustifiées aux chiites par les sunnites radicalisés.

Dernière limite enfin, et de taille: la persistance d'une répression qui fait un ou deux morts et de nombreux  blessés chaque semaine; et qui est vécue dans les quartiers chiites suffoquant sous des nuages de gaz lacrymogènes particulièrement agressifs comme une punition collective permanente.

Un retour à “l’intifada chiite”  d’autrefois ?

Le panorama de l'opposition n’a pas sensiblement évolué ces derniers mois. Deux courants principaux sont  à l'oeuvre en parallèle, sans toujours convergence des mots d'ordre et des manifestations. Du côté des “sociétés politiques” autorisées -bien que sous la menace permanente d'une interdiction, c'est toujours le parti chiite al-Wefaq qui tient le haut du pavé, seul ou en association avec al-Waad (gauche nationaliste arabe laïque). Il témoigne, semaine après semaine, de sa forte capacité de mobilisation dans les principaux quartiers ou villages chiites, en organisant des meetings tournants, ou les obsèques des victimes de la répression, défilés qui sont autant de manifestations d'opposition au régime.

Du côté des mouvements d'opposition “informels”, ou “non enregistrés”, qui se réclament principalement de la mobilisation de la place de la Perle en février-mars, c'est essentiellement à travers l'internet et les réseaux sociaux que l'ont peut mesurer d'une part leur persistance, d'autre part leurs tentatives quasi quotidiennes de réintervenir dans l'espace public urbain, et enfin les limites de leur capacité de mobilisation. Si un retour à la place de la Perle est inenvisageable (le quartier est entièrement bouclé par les forces spéciales, la circulation et l’accès sont strictement interdits), il est peu de jour où des manifestations sporadiques n’éclatent dans les zones et quartiers chiites de l’île. Elles sont, en tous cas, systématiques les jeudis et vendredis, venant de jeunes chiites qui amorcent une “guérilla urbaine”, la  filment avec leurs téléphones portables, et en postent les séquences sur l’internet : blocages d’autoroutes et de carrefours stratégiques, jets de cocktails molotov, contre nuages de gaz lacrymogènes et balles en caoutchouc, et ratissage des quartiers par les forces de sécurité.

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Un an après le 14 février 2011, L'impression est donc très nette d'un retour à “l'intifada chiite” des années 1990, et principalement en 1994-1999, quand l’agitation politique était permanente dans l'archipel, à la fin du règne de l'émir Isa. Même motifs politiques et socio-économiques; mêmes réactions sécuritaires du pouvoir.  Et même évolution de l'affrontement vers une forme de « guerre de basse intensité », qui avait culminé en 1997, fortement territorialisée autour des quartiers et villages chiites de l'ouest et de l'est de Manama. Le paysage est donc sombre: forte mobilisation à la fois religieuse et politique d’une communauté chiite qui se sent agressée; radicalisation d’une communauté sunnite où les tenants de la ligne dure tiennent le haut du pavé; affrontements de rue quotidiens menée par des jeunes incontrôlés, et amorce de formation de milices confessionnelles sunnites qui font des “descentes” dans les quartiers chiites; répression policière persistante; absence de  perspective politique, faute de crédibilité des discours d’ouverture des “modérés” du régime.  En février 2011, lorsqu'il a essayé de “calmer le jeu” contre les durs de sa famille tenants du tout-répressif sur la place de la Perle,  le prince-héritier Salman avait déclaré qu'il fallait tout faire pour empêcher une évolution “à la nord-irlandaise”. Un an après le royaume est sans doute déjà entré dans cette “nord-irlandisation”.



NOTES:

1/ Voir sur www.questionsdorient.fr notre chronique du 14 juillet 2011

2/ Le régime met toujours en avant les rares dignitaires politiques et religieux chiites, et les quelques grandes familles de commerçants chiites, qui le soutiennent. Mais il souligne du même coup que ce sont là des exceptions statistiques au sein d'un pouvoir structurellement sunnite. On se reportera au passionnant essai d'histoire urbaine de
Nelida FUCCARO, Histories of City and State in the Persian Gulf. Manama since 1800, Cambridge, Cambridge University Press, 2009, 258p.

3/   Même si la mobilisation a commencé dès le début du mois de février 2011, les mouvements de contestation se sont officiellement affichés le 14 février, pour le 10e anniversaire de la constitution contestée de 2001. Le 14 février est désormais la date de référence pour les oppositions issues de l'occupation de la place de la Perle.

4/  Les partis politiques sont interdits au Bahreïn, mais tolérés sous forme de « sociétés (ou “associations”) politiques » dûment déclarées et enregistrées. Mais une partie de l'opposition, toutes tendances confondues d'ailleurs, refuse d'entrer dans “le jeu de la déclaration-soumission”, comme d'ailleurs dans “la mascarade des élections truquées”. Voir notre chronique du 6 septembre 2011.

5/ Voir sur www.questionsdorient.fr notre chronique du 18 juillet 2011

6/ Les Etats-Unis, très présents au Bahreïn, port d'attache de leur Ve Flotte,  et localisation de plusieurs structures militaires (forces de surveillance, forces spéciales), ont dit "ne pas avoir été prévenus" de l'entrée des troupes saoudiennes le 14 mars, et ont ensuite été très discrets sur la répression du printemps bahreïni. Voir sur www.questionsdorient.fr notre chronique du 25 septembre 2011

7/ Voir sur www.questionsdorient.fr nos chroniques des 18 mars et 13 mai  2011

8/ Le volumineux  rapport de la commission d’enquête BICI présidée par M.Bassiouni est accessible en ligne : http://files.bici.org.bh/BICIreportEN.pdf . Voir sur www.questionsdorient.fr notre chronique du 23 décembre 2011.

9/  Parmi les 18 nouveaux élus, tous pro-Khalifa, le régime a insisté sur l’élection de 4 femmes, dont une chiite (qui s'est donc présentée et a été élue contre la consigne de boycott de ces législatives partielles lancée par le parti chiite Wefaq et quelques autres organisations).



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