22 septembre 2014- Libération des otages turcs

Les otages turcs détenus

par l’Etat islamique ont été libérés


Analyse du 21 septembre 2014 par Jean MARCOU


Article initialement publié sur l'OVIPOT: http://ovipot.hypotheses.org/10478




Aux premières heures du 20 septembre, les 49 otages turcs de l’Etat islamique on été libérés après 101 jours de captivité. Ils étaient en effet dans les mains de l’organisation djihadiste depuis que celle-ci s’était rendue maître de la ville irakienne de Mossoul en juin 2014 (cf. nos éditions des 11 juin, 13 juin, 14 juin 2014). Parmi eux, on comptait le consul de Turquie à Mossoul, les personnels de son consulat et leurs familles, 3 agents irakiens.


Le contexte de la libération encore mal connu


Les conditions de la libération de ces otages ne sont pas encore très claires. Il faut dire que depuis le début, le gouvernement a souhaité tenir les média à l’écart de cette affaire. Ahmet Davutoğlu a été le premier à en parler samedi, au petit matin, alors qu’il se trouvait en visite officielle en Azerbaïdjan, évoquant «une intensification» des démarches de libération. Le premier ministre s’est immédiatement rendu à Şanlıurfa près de la frontière turco-syrienne, afin d’accueillir les otages. Quelques heures plus tard, le président de la République Recep Tayyip Erdoğan a, lui, évoqué une «opération» conduite par les services turcs de renseignement (le MIT). Par la suite, des sources diplomatiques, ayant requis l’anonymat, ont précisé que le gouvernement turc n’avait pas eu recours à l’aide de services de renseignement étranger, qu’aucune rançon n’avait été versée et que la libération n’avait pas résulté d’une action militaire.


Si les otages libérés ont été conviés à rester discrets sur leur captivité pour l’instant, quelques témoignages sont néanmoins intervenus, révélant qu’ils auraient été parfois maltraités par leurs ravisseurs et surtout que le Consul de Turquie aurait refusé à trois reprises de faire une déclaration filmée, alors même qu’il était sous la menace d’une arme. A la mi-journée l’arrivée des otages à Ankara a vu le premier ministre célébrer le courage du Consul Öztürk Yılmaz (photo à gauche), remercier tous «les héros anonymes» de ses services qui ont aidé à la libération des otages et appeler à l’unité nationale. Kemal Kılıçdaroğlu, le leader du CHP, s’est d’ailleurs réjoui de l’événement et a appelé au téléphone Ahmet Davutoğlu pour le féliciter.


Un immense soulagement


Le dénouement heureux de l’enlèvement du personnel consulaire turc de Mossoul constitue un immense soulagement. L’inquiétude sur le sort des personnes détenues s’était accrue récemment, suite à l’exécution de deux journalistes américains et d’un humanitaire britannique par l’Etat islamique. Par ailleurs, alors même que la communauté internationale négociait le principe d’une intervention pour essayer d’enrayer la poussée des djihadistes dans la région, la Turquie s’était mise en retrait. Ankara avait en fait justifié son refus de s’engager militairement dans des opérations contre les djihadistes, en mettant en avant son souhait de ne pas faire quoi que ce soit qui puisse mettre en péril la vie de ses otages. La libération de ces derniers entraînera-t-elle un changement de la position turque, au moment où les premières frappes aériennes américaines et françaises sont intervenues ? Ce n’est pas certain, car la prudence d’Ankara est probablement guidée par d’autres considérations comme la traditionnelle réticence de la diplomatie turque à s’engager dans des interventions militaires touchant ses voisins immédiats ou l’inquiétude que peuvent susciter les conséquences et les effets pervers potentiels des telles opérations. Toutefois, tout en profitant pour célébrer la capacité de son pays à faire face à la situation, Ahmet Davutoğlu a aussi appelé la communauté internationale à agir pour faire cesser les massacres commis en Syrie et en Irak.


L’afflux de nouveaux réfugiés


Il faut dire qu’en dépit de la bonne nouvelle que représente la libération de ses otages, la Turquie a de quoi être inquiète de ce qui s’est passé parallèlement au cours des dernières heures sur sa frontière avec la Syrie. L’Etat islamique ayant pris le contrôle de plusieurs dizaines de villages et de la ville de Kobane dans la région kurde syrienne de Rojava, plus de 70 000 réfugiés, pour l’essentiel des femmes et des enfants, ont pénétré en Turquie, au cours des derniers jours. Après avoir hésité dans un premier temps sur la conduite à tenir, le gouvernement turc a ordonné l’ouverture de sa frontière le 19 septembre, Ahmet Davutoğlu évoquant «une mission humanitaire» ignorant les discriminations ethniques ou religieuses, et déclarant : «aussi longtemps que la Turquie demeurera forte, elle aidera tous ceux qui cherchent refuge chez elle.» La libération des otages de Mossoul a en outre croisé l’afflux de ces réfugiés kurdes, les deux événements se tenant au même endroit, au même moment. Ahmet Davutoğlu aurait ainsi précipité l’entrée des réfugiés en question pour éviter qu’ils ne soient encore à la frontière au moment de la libération des otages, sachant que celle-ci pouvait donner lieu à des affrontements entre l’Etat islamique et l’armée turque. Ceci étant des réfugiés kurdes vont probablement continuer à affluer dans les prochaines heures.


Là encore, l’opposition a soutenu le choix du premier ministre, en estimant que l’on devait accueillir des populations qui sont en danger. Cette protection des réfugiés menacés permet en outre à la Turquie de conforter son image de puissance régionale, devenue un refuge voire une sorte d’hôpital du Proche-Orient, et de faire taire ceux qui lui reprochent d’avoir mené une stratégie permissive, voire irresponsable à l’endroit des djihadistes au début de la guerre civile en Syrie.


Il reste que cette politique migratoire généreuse constitue un défi redoutable pour les autorités turques qui ont déjà accueilli plus d’1,5 million de réfugiés syriens depuis 2011. Seuls 250 000 d’entre eux ont pu en effet trouver place dans les camps bâtis le long de la frontière. Plus 60 000 enfants syriens sont nés en Turquie depuis le début de l’exode. Alors que la situation qui prévaut en Syrie exclut pour l’instant la perspective d’un retour, la Turquie devra gérer une génération sacrifiée de jeunes Syriens traumatisés par la guerre, qui ne peuvent pratiquement pas avoir accès au système scolaire et universitaire turc. A cela s’ajoute le fait que la présence de ces populations change les équilibres ethniques et religieux de certaines zones, créant parfois par ailleurs de fréquents problèmes de cohabitation que la presse turque relate régulièrement.


                                                                                                                                                                                    JM


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