22-03-2011 - Bahreïn - Manama - Benghazi - Démocratie

Le Bahreïn et la Libye: écraser Manama et soutenir Benghazi ?

Une géométrie variable face à l’enjeu démocratique




Au Bahreïn, le « printemps de Manama » aura duré un mois, du 14 février au 16 mars 2011. Il a été brisé en une brève séquence: l'arrivée de troupes saoudiennes lundi 14 mars; la proclamation de l'état d'urgence par le roi du Bahreïn mardi 15 mars; l'intervention brutale de la police pour évacuer la place de la Perle, épicentre de la mobilisation, mercredi 16 mars. La violence symbolique qui clôt localement cette séquence aura été la destruction du monument de la Perle sur la place éponyme le vendredi 18 mars.1


Le Conseil de coopération du Golfe : priorité à la sécurité intérieure

Au-delà d'un pouvoir monarchique bahreïni ébranlé par une contestation sociale et politique radicalisée par la répression 2, , les acteurs de la reprise en main auront été les pays-frères du Conseil de coopération du Golfe (CCG): principalement l'Arabie saoudite et, dans une moindre mesure, les Emirats Arabes Unis. La monarchie saoudienne n'a pas pu tolérer la revendication démocratique qui s'est largement exprimée sur la place de la Perle. Il l'a largement déguisée, et stigmatisée, suivant en cela le pouvoir bahreïni, en « menace chiite manipulée par l'Iran », au contraire de ce que signifiaient, à l’évidence, la majorité des acteurs, chiites et sunnites, de la place de la Perle 3. Les autres émirs, de Koweït à Doha, d'Abu Dhabi à Mascate, ont adhéré à cette construction politique de stigmatisation de opposition démocratique bahreïnie, tout en lâchant du lest pour ceux qui disposent d’une rente pétrolière suffisante pour cela (principalement par des allocations financières aux ménages des seuls nationaux). A défaut d’avoir la capacité de répondre à son objectif premier (assurer la sécurité régionale dans le Golfe : l’objectif s’est révélé totalement impossible à tenir lors de l’invasion du Koweït en 1990), le CCG apparaît donc clairement et principalement, dans la séquence en cours, comme un instrument de maintien et de rétablissement de l’ordre politique et social des pétromonarchies rentières.


L’Arabie Saoudite, « gendarme du Golfe », et son « parapluie américain »

On sait que la qualification de « gendarme du Golfe » a été appliquée, dans les années 1970, à la politique interventionniste du shah d’Iran dans le Golfe (et plus particulièrement dans le détroit d’Ormuz 4) et dans la Péninsule arabique (contre la rébellion du Dhofar, dans le sultanat d’Oman). Cette politique était concomittante du retrait britannique du Golfe, et s’inscrivait dans la stratégie américaine dans la région. La révolution iranienne, les prétentions régionales du régime baasiste irakien, les guerres du Golfe successives (Irak-Iran 1980-1988 ; Koweït 1990-1991 ; Irak 2003-2011) ont plusieurs fois redistribué les cartes, mais jamais dans le sens du renforcement réel du rôle de l’Arabie saoudite, et a fortiori des émirats. Après la bataille (l'Irak, en 2003), il restait, pour l'essentiel, les Etats-Unis et l'Iran, dans une confrontation qui, en Mésopotamie, n'a pas été aussi conflictuelle qu'on aurait pu le penser.

L’affaire du Bahrein rend plus claire une situation latente. La monarchie sunnite wahhabite saoudienne a, depuis toujours, une double hantise : les chiites de la région (à commencer par sa propre communauté chiite dans la province pétrolière du Hasa 5,, et par la rébellion zaïdite houthiste au nord du Yémen), et la revendication démocratique contre le système de la monarchie absolue dans l'ensemble de la Péninsule. Par son intervention militaire au Bahreïn, et par sa stigmatisation des menées iraniennes dans le Golfe, l’Arabie saoudite brise le voile des conventions diplomatiques retissées des dernières années (détestation du régime iranien et de sa menace multiforme, mais relations diplomatiques « normalisées »), et se pose clairement en nouveau « gendarme du Golfe » -ou gendarme de la Péninsule, au nom de ce qu'Olivier Da Lage a qualifié sur son blog, dans une formule heureuse, de « doctrine Abdallah de souveraineté limitée » . Sous parapluie américain.


De Tunis au Caire :

Réalité et limites du soutien américain à la démocratie (Episode 1)

Les Etats du Conseil de coopération du Golfe sont étroitement liés aux Etats-Unis, qui garantissent leur sécurité (ou, plus précisément, la sécurité des routes du pétrole) par un « parapluie » ouvert par le président Roosevelt et le roi Abdel Aziz Ibn Saoud en 1945 6. Ils abritent tous des bases ou facilités américaines. Le Bahreïn abrite le commandement de la VIe flotte, des Forces spéciales de la Marine (NSF), et des structures logistiques inter-armes. Le Qatar abrite le commandement des forces aériennes américaines depuis leur déménagement des bases saoudiennes après la Guerre du Golfe de 1990-1991. Outre ses compétences en matière d'organisation d'événements sportifs à dimension mondiale, le Qatar est, par ailleurs, un médiateur diplomatique apprécié des Occidentaux au Proche et au Moyen-Orient (récemment sur les dossiers palestinien et libanais, se substituant d'ailleurs au médiateur « classique » qu'était l'Arabie saoudite). Abou Dhabi héberge depuis peu une base inter-armes française. La France a organisé, ces dernières années, des manœuvres militaires conjointes avec plusieurs des émirats, auxquels elle a vendu des équipements militaires terrestres, aériens et maritimes (au Qatar et aux EAU).

Depuis le début de l’année 2011, la politique américaine face aux « révolutions arabes » (l’expression sera à valider avec le recul de l’histoire) a été, comme celle des autres pays occidentaux, et de la France en particulier, à géométrie variable.

Le président Obama a, dès le début de son mandat, entendu se démarquer radicalement, au moins au plan discursif, de la politique de G.W.Bush et des néo-conservateurs. On résumera  cette politique de G.W.Bush par commodité, à la démocratisation imposée au Greater Middle East. Elle a culminé dans l’expédition irakienne de 2003. On peut considérer que le discours prononcé par Barack Obama le 4 juin 2009 dans le grand amphithéâtre de l’Université du Caire a été fondateur de l'objectif d’une nouvelle relation des Etats-Unis au monde arabe et musulman 7. Le président Obama, comme la secrétaire d’Etat Hillary Clinton ont, à de multiples occasions en 2009 et 2010, clairement annoncé à  l'ensemble de leurs interlocuteurs arabes que l'aspiration démocratique des peuples était légitime, et que les régimes arabes devaient prendre des mesures pour y satisfaire, sous peine d’être « sanctionnés par l’histoire ». Par certains accents, ce discours américain entrait en résonance avec le discours prémonitoire de Mikhaïl Gorbatchev dans le monde communiste en 1989-1989.

Contrairement à la complicité française avec le régime de Ben Ali en Tunisie, suivi d’un silence français timoré face au mouvement démocratique de la place Tahrir au Caire, puis d’une gêne française initiale face au soulèvement libyen, les Etats-Unis ont essayé –pour autant qu’on puisse en juger sans disposer encore de tout le recul nécessaire- d’accompagner les mouvements ou convulsions démocratiques arabes depuis le début de l’année. Ou tout au moins certains mouvements. On prête à Washington –et plus précisément aux militaires américains, au nom de la Maison Blanche et du Département d'Etat- des interventions multiples auprès de leurs homologues tunisiens –mais la Tunisie n’était et n’est pas un enjeu stratégique majeur pour les Etats-Unis. On sait que politiques et militaires américains (Maison Blanche, Département d'Etat, Pentagone) sont intervenus de manière constante, répétée et pressante, et parfois un peu contradictoire, auprès de leurs correspondants égyptiens –et tout particulièrement les militaires- pour éviter un bain de sang sur la place Tahrir, et in fine écarter en douceur le président Moubarak. Car l’Egypte est un enjeu stratégique majeur pour les Etats-Unis : moins par le poids diplomatique déclinant du Caire, que parce que l’Egypte a signé un traité de paix avec Israël ; que la permanence de ce traité de paix garantit à l’Egypte –et tout particulièrement à son armée-, une aide financière américaine substantielle ; que le canal de Suez reste une artère majeur pour l’inter-circulation des Ve et VIe flottes américaines (respectivement dans le Golfe et en Méditerranée) ; que les Etats-Unis, et l’Occident plus largement, auraient beaucoup à perdre à l’installation au Caire d’un régime islamiste anti-occidental, etc. On prêtera donc aux Etats-Unis, sous bénéfice d’inventaire dans quelques mois ou quelques années, une action plutôt proactive dans ces volets tunisien et égyptien.


De Manama et Sanaa à Benghazi:

Réalité et limites du soutien américain à la démocratie (Episode 2)

En Libye, la « communauté internationale » est restée sans réagir pendant trois semaines après les manifestations d'oppositions en Tripolitaine comme en Cyrénaïque: le temps que le colonel Kadhafi mène une contre-offensive militaire brutale jusque dans les faubourgs de Benghazi, avec la certitude d’un bain de sang annoncé. On portera donc au crédit de la politique française –au-delà d’épisodes sur le perron de l'Elysée qui laissent perplexe sur fonctionnement institutionnel de la politique étrangère entre la présidence de la République et le Quai d’Orsay- d’avoir réussi, in ultimo, a arrêter un engrenage sanglant. Le 17 mars, le vote de la résolution 1973 du conseil de sécurité (par 10 membres ; les cinq abstentions ont été celles de « poids lourds » : l’Allemagne, les Etats-Unis, la Russie, la Chine, le Brésil et l’Inde) autorise une offensive militaire contre le régime de Tripoli au nom de "la responsabilité de protéger" les populations civiles. Cette opération est lancée samedi 19 mars dans l'après-midi. Elle est menée principalement, à son début, par la France, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et le Canada.  Le gouvernement Obama a choisi une position de "Reluctant Warrior", à la fois pour ne pas aller à l'encontre d'une opinion américaine très réticente à une intervention en Libye, et pour ne pas ouvrir un troisième front après l'Irak et l'Afghanistan. Le commandement opérationnel initial a  été tassuré par les Américains, avant un transfert difficile vers l'OTAN que la France et la Turquie ont cherché  à éviter pour des raisons en partie divergentes.

Sous bénéfice d'inventaire, l’opération libyenne a bénéficié du soutien immédiat du Conseil de coopération du Golfe (sollicité très tôt de manière insistante par Mme Hillary Clinton) et du soutien initial de la Ligue arabe 8  et de l’Organisation de la conférence islamique (OCI). Le Qatar et les Emirats arabes unis ont annoncé l’intervention de leur aviation dans l’espace aérien libyen., à partir de la Crète, et avec un soutien français. L'opération libyenne entend donc briser –tardivement, mais mieux vaut tard que jamais- la répression sanglante lancée par M.Kadhafi contre les insurgés libyens, et soutenir le mouvement démocratique en Libye. Mais le colonel Kadhafi, au-delà de ses errements discursifs et institutionnels, a été un dirigeant nationaliste libyen et national-arabe (surtout dans les deux premières décennies de son régime), à la tête d’un pays  qui a été successivement sous tutelle ottomane (jusqu’en 1911), puis sous colonisation italienne (jusqu’en 1941-42), puis sous forte influence britannique et américaine (jusqu’en 1969). M.Kadhafi représente donc dans une certaine mesure l'émancipation de la Libye de ces tutelles successives., et un des  acteurs de la nation arabe. Dès lors, on comprend qu’il importait  qu’une caution et une participation d’Etats et d’institutions régionales arabes et musulmanes à l’intervention occidentale contre Tripoli, soient visibles par des opinions publiques arabes encore traumatisées par des épisodes antérieurs et, en particulier, celui de Bagdad en 2003. Il importe également que les Etats-Unis n’apparaissent pas comme les pilotes de l’opération en cours –ce qu’ils sont objectivement à ce jour ; et que les buts de guerre au-delà de la seule « No Fly Zone », soient un peu plus clairement définis –la question de la disparition physique du dirigeant libyen étant, bien évidemment, centrale dans l’épisode en cours. Seul le recul permettra de dire à quel niveau s'établira la participation arabe: les avions qataris se sont, par exemple, heurté à des réticences de l'Egypte à leur laisser traverser son espace aérien; la participation émiratie "sera de l'ordre logistique"; l'Egypte (qui craint, il est vrai, pour les Egyptiens encore présents sur le territoire libyen) ne veut pas entendre parler d'une participation de son armée, etc. Quant à l'Arabie saoudite, qui a un vieux compte à régler avec un Kadhafi qui avait, en son temps, manifesté tout le mépris qu'il portait aux monarques saoudiens, puis appelé à renverser le pouvoir à Riyad, elle soutient les populations libyennes contre leur dirigeant, alors que dans la Péninsule arabique, elle soutient les dirigeants contre leurs populations....

Toute légitime qu’elle soit, en particulier par la R1973-CS, cette intervention contre la Libye pose problème par comparaison. Pourquoi Benghazi, ou Tripoli, et pas Manama, voire Sanaa ? On objectera bien sûr, et à juste titre, que les conditions ne sont pas comparables : nature des régimes, violence des répressions, risques immédiats pour les populations, « responsabilité de protéger les populations civiles », etc. On butte toutefois sur la question démocratique. Car on peut estimer que le soutien aux aspirations démocratiques ne saurait être segmenté selon le pays où elles s’expriment : soutien à ces aspirations à Tunis et au Caire, intervention militaire à Benghazi. Mais silence à Sanaa (où la partie n’est pas encore terminée, mais on a quand même relevé plus d'une cinquantaine de morts parmi les manifestants, victimes de tireurs embusqués, vendredi 18 mars) et à Manama (où la partie est provisoirement terminée, avec des morts, de nombreux disparus, et une vague d’arrestations).

Force est de constater que les Occidentaux –et principalement les Etats-Unis- ont laissé écraser un « printemps de Manama » dont la dimension subversive régionale reste à démontrer. Sauf à relégitimer le discours construit par les néo-conservateurs américains il y a une décennie sur la menace que représenterait un « arc chiite », ou un « croissant chiite » manipulé par Téhéran. Croissant dont les chercheurs ont pu démontrer le caractère tout relatif, au-delà des gains que la République islamique a pu tirer d’abord du renversement de Saddam Hussein par les Américains en 2003, puis de la montée en puissance politique du Hezbollah libanais depuis 2006 9. On peut relire attentivement les déclarations américaines successives sur Bahreïn dans le dernier mois : on y relèvera pour l’essentiel un soutien au mouvement démocratique à Manama et dans le Golfe limité au strict minimum (le Département d'Etat appelant à "une réforme politique"); et, plus audible, l’expression réitérée d’une « préoccupation des autorités américaines »... face aux ambitions régionales de l'Iran. De passage à Manama le samedi 12 mars, le secrétaire à la Défense Robert Gates félicite ainsi le roi de mener "un processus de réformes tout en maintenant la stabilité et la continuité." -alors que le processus est justement totalement bloqué.  Interpellée le 16 mars sur la répression à Manama, la secrétaire d'Etat Hillary Clinton déclare: «  Nous continuerons à signaler notre  légitime préoccupation au sujet des mesures prises actuellement (...) Notre objectif est un processus crédible et légitime dans une atmosphère pacifique, positive, qui protège la liberté de réunion (...) Mes homologues du CCG m'ont dit partager le même objectif ». Le 19 mars, à Paris, lors de sa conférence de presse suite au sommet de l'Elysée: « Bahreïn a bien sûr le droit souverain d'inviter des forces du CCG sur son territoire en vertu de ses accords de sécurité et de défense ». On peut considérer ces déclarations comme l'enterrement (américain) sans fleurs ni couronnes du mouvement bahreïni.


Deux poids, plusieurs mesures

On conçoit donc que le traitement différentiel des situations par les Occidentaux –et au premier chef les Américains- apporte de l’eau au moulin de ceux qui, avec ou sans arrière-pensées, s’inquiètent de l’intervention en Libye, ou commencent à la dénoncer. Le secrétaire général de la Ligue arabe, attentif peut-être à des « opinions publiques arabes » pour le moins méfiantes face à cette nouvelle intervention militaire américaine contre un Etat arabe ; ou dubitatives sur les buts de guerre réels. La Turquie, dont la position de principe ces derniers mois est celle d’un refus des sanctions contre les Etats de la région (l’Iran dans l’affaire du nucléaire, en mai 2010 ; la Libye actuellement), alors que d’autres y échappent 10 : Ankara, dont on connaît la dégradation des relations avec Israël depuis 2007-2008, a regretté in petto qu’une résolution comparable à la R1973-CS n’ait pas été votée contre Israël lors de la guerre à Gaza fin 2008. Intervenant en Arabie saoudite devant un parterre de personnalités politiques et économiques, le premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan a donc affirmé le refus turc d'intervention contre la Libye., s'appuyant sur une presse turque qui critique à la lois les Américains (plusieurs organes de presse titre sur "Un nouvel Irak") et les Français ("qui se présentent indument comme les principaux exécuteurs de la Résolution 1973").  La République islamique d'Iran, directement et sans doute excessivement  mise en cause dans l'affaire du Bahreïn par les pétromonarques (en l’occurrence le roi du Bahreïn et le souverain et suzerain saoudien), soutient depuis plusieurs mois les révolutions arabes (en espérant en tirer des bénéfices stratégiques 11), et a déclaré soutenir les insurgés anti-Kadhafi en Libye, mais pas au point de soutenir une « nouvelle agression américaine et occidentale » motivée principalement par le pétrole du Golfe de Syrte. Ce qui est aussi, vu de Téhéran, un moyen de dénoncer l'intervention des monarchies arabes du Golfe contre Kadhafi.

Dans leurs déclarations et attitudes ces derniers jours, autour de la répression au Bahreïn, des violences croissantes à Sanaa, et de l'intervention en Libye, Riyad, Washington et Téhéran fournissent, chacun à leur manière, une grille de lecture des événements dans le Golfe persique et dans la  Péninsule. Il est évident, et on peut prévoir qu’on le lira d’abondance dans les semaines qui viennent, que ce qui préoccupe les émirs sunnites du Golfe et leur mentor américain, c'est structurellement  l'ordre pétrolier mondial, quand bien même celui-ci repose, depuis des décennies, sur des régimes non démocratiques. réprimant leurs minorités ethno-confessionnelles, et traitant leur abondante main-d'oeuvre immigrée  dans un rapport quasi esclavagiste. Régimes qui, d’après les intéressés, seraient menacés de l'intérieur et à l'échelle régionale par une subversion chiite directement manipulée par l'Iran. Pays qui représente une menace globale croissante. Cette grille d'analyse, peu ou prou en vigueur depuis 1979,  et qui mériterait à tout le moins d'être plus subtile, ne laisse cependant aucune place à la revendication démocratique des peuples. Elle va donc à contre-courant de « l’histoire en marche ». Et elle est parfaitement contre-productive car , outre qu'elle ne fait progresser ni la question sociale, ni la question politique, elle reconstruit ou renforce un conflit chiites/sunnites que les manifestants de la place de la Perle ont passé un mois à essayer de dépasser, pacifiquement, sur tous les tons et par tous les moyens : affiches, slogans, caricatures, défilés, etc...


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NOTES:

1  Voir notre billet du 18 mars 2011 sur cet étonnant épisode de violence symbolique urbicide.

2  Voir nos chroniques des 4 & 15 mars 2011. Egalement le blog d'Olivier Da Lage, qui a à la fois solidement et finement analysé les événements du Golfe, et les enjeux de Bahreïn: http://www.dalage.fr

3  Au lendemain de la répression, le roi du Bahreïn a officiellement annoncé "l'échec d'un complot subversif de l'étranger" qui manipulait les manifestants de la place de la Perle aux fins de renverser la monarchie: sans la nommer, il désignait bien évidemment la République islamique d'Iran. Cette annonce télévisée a déclenché une crise diplomatique entre Manama et Téhéran, avec rappel des ambassadeurs et de diplomates, et déclarations outragées réciproques. Grâce aux téléphones portables, à l’internet et aux réseaux sociaux, on dispose pour les événements bahreïnis d’une iconographie très riche, en particulier sur la place de la Perle, qui méritera d’être décryptée et analysée dans le détail.

4  Sur l'occupation par l'Iran du shah des îles de la Grande et de la Petite Tumb, et d'Abou Moussa: Ali RASTBEEN Ali (dir.), The Three Iranian Islands of the Persian Gulf, Paris, Ed. De l’IIES, 2008, 284p.; et: L'Iran et les enjeux géostratégiques au XXIe siècle, in LACOSTE Yves (dir.), Le Golfe et ses émirats, Hérodote n° 133, 2e trimestre 2009., Paris, La Découverte, 2009. 235p. , p.180-197

5  On se reportera à l'étude très documentée de David RIGOULET-ROZE, Les chiites de la province saoudienne du Hasa: une minorité « nationale » stratégique au coeur des enjeux ethno-confessionnels régionaux, in LACOSTE Yves (dir.), Le Golfe et ses émirats, Hérodote n° 133, 2e trimestre 2009., Paris, La Découverte, 2009. 235p. , p.108-135.

6  Quels qu'aient été les errements idéologiques de son auteur, on relira le classique, mais toujours passionnant Jacques BENOIST-MECHIN, Ibn Seoud, ou la naissance d'un royaume (1955). Et, à actualiser: Olivier DA LAGE, Géopolitique de l'Arabie Saoudite, Bruxelles, Ed. Complexe, 1996, 144p.

8  Même si le secrétaire général de la Ligue, M.Amr Moussa, qui a participé à la réunion de Paris samedi 19 mars et en a soutenu les conclusions, a ensuite émis, 48h plus tard, de vives réserves sur les modalités de mise en œuvre de la R1973-CS. Il est vrai qu’entre-temps, M.Amr Moussa, vraisemblable candidat à la future élection présidentielle égyptienne, est rentré au Caire, et qu’il a pu prendre le pouls d’une opinion publique égyptienne réticente à l’intervention américaine, et inquiète de devoir accueillir des dizaines de milliers de réfugiés fuyant la Libye.

9  Parmi les nombreuses références sur "le croissant chiite": Xavier de PLANHOL, Minorités en islam. Géographie politique et sociale, Géographies Flammarion, 1997, 525p.; LOUER, Laurence, Chiisme et politique au Moyen-Orient. Iran, Irak, Liban, monarchies du Golfe, Autrement, mars 2008, 150p.; DJALILI Mohammad-Reza, L’émergence d’un arc chiite ?, in Islam, islams, La Documentation française, Questions internationales no 21, sept-octobre 2006, 128p., p.19-21; DJALILI Mohammad-Reza, A Shia Crescent: what fallout for the U.S. ? , in Middle-East Policy, Vol. XII, n°4, hiver 2005, pp. 1-27; DELFANI Mahmoud (dir.), L’Iran, l’arc chiite et le nouvel ordre stratégique au Moyen-Orient, Journal d’Iran no 6-7, mars-juin 2006; FRY Antoine, La notion de pan-chiisme fait elle sens ? Le facteur chiite dans la stratégie d’émergence de l’Iran comme puissance régionale, mémoire de 3e année de l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble (s.d.JP.BURDY), Grenoble, septembre 2008, 86p.; DUMONT Gérard-François, L’Iran et le “croissant chiite” : mythes, réalités et prospective, Géostratégiques n° 18, janvier 2008. Et Diploweb: http://www.diploweb.com/spip.php?article442

10   La Turquie avait été durement frappée par les sanctions imposées contre l’Irak voisin après 1991 ; elle craint de subir des sanctions aggravées contre l’Iran , pays avec lequel elle développe ces dernières années ses échanges économiques, en particulier dans le domaine énergétique (Voir notre chronique du 16 février 2011). La Turquie a d’importants intérêts économiques en Libye (chantiers d’infrastructures, BTP, énergie), ancienne dépendance de l’Empire ottoman : le trafic aérien Tripoli-Istanbul a significativement fortement augmenté dans la dernière décennie. La Turquie entend, par ailleurs, manifester son autonomie de décision et d’action diplomatique au Proche et au Moyen-Orient, mais aussi au sein de l’OTAN. 

11  Cf.notre chronique du 16 février 2011. Nous développerons, dans une chronique ultérieure, les perceptions iraniennes et des communautés chiites de la région (en Irak, en particulier) de la crise du Bahreïn.


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