20 janvier 2015- Golfe Droits de l'homme

Analyse du 20 janvier 2015


Arabie saoudite et Bahreïn



Arrestations et condamnations politiques



L'état des droits de l'homme reste calamiteux dans les Etats du Golfe, comme le confirme le rapport annuel d'Human Rights Watch, publié le 25 janvier 2015 (http://www.hrw.org/fr/news/list/all). Deux cas dominent ce début d'année.


Emprisonné depuis juin 2012, le jeune blogueur saoudien Raif Badawi a été condamné à 10 années de prison et 1000 coups de fouet, à échelonner en 20 séances, dont la première a eu lieu à Djeddah le 9 janvier. La mise en œuvre de la sentence a entraîné la montée en puissance d'une campagne internationale dénonçant les violations des droits de l'homme et l'absence des libertés fondamentales dans le royaume wahhabite.


Au Bahreïn voisin, protectorat de Riyad, le régime sunnite des Al-Khalifa a incarcéré le 28 décembre 2014 sheikh Ali Salman, secrétaire général charismatique du grand parti d'opposition chiite légaliste al-Wefaq. Il est désormais accusé de complot . Dans la foulée, l'une des principales figures de la défense des droits de l'homme, Nabeel Rajab a été condamné à six mois de prison pour un tweet « portant atteinte aux institutions ». D'autres condamnations comparables pour des déclarations publiques ou privées, des blogs, des poèmes, des tweets, ont été relevées ces derniers mois au Qatar, au Koweït et aux Emirats Arabes Unis. On n'oubliera pas, sur la rive orientale, l'absence d'amélioration de la situation des droits de l'homme en Iran, 18 mois après l'élection du président réformateur Hassan Rohani. Celui-ci était pourtant très attendu sur ce dossier- mais, dans la République islamique, ce sont le Guide et les « conservateurs » qui gardent la haute-main sur les institutions et organes de force...



En Arabie saoudite, 1000 coups de fouet pour le blogueur Raif Badawi





Né en 1984, Badawi a créé en 2008 le site « Free Saudi Liberals » [« Libérez les libéraux saoudiens »] avec Souad al-Shammari, militante des droits des femmes. Ce support est loin d'être une tribune politique critiquant le régime des Saoud, voire appelant au renversement du régime (ce que l'on peut lire, par exemple, sur d'assez nombreux sites d'opposants bahreïnis réfugiés à Londres). Badawi est cependant inquiété à plusieurs reprises par la police saoudienne, contraint de quitter le pays avant d'y revenir. Mais le blogueur a porté une plume ironique contre une institution centrale dans l'ordre wahhabite de la Péninsule : les mutaww'in, la police religieuse (« Comité pour le pourchas du Mal et la propagation du Bien » , pour reprendre une traduction classique). Celle-ci, omniprésente, fait régner à coup de menaces et d'humiliations, d'arrestations et de coups de fouet, un ordre moral par définition intolérant et borné.


Badawi a été initialement accusé, dans la fatwa d'un sheikh influent et proche de la famille royale, d'apostasie (ce qui vaut peine de mort dans le royaume). Les accusations ont été requalifiées par la justice : insulte à l'islam, désobéissance à son père, compromission de la sûreté du royaume par un cybercrime,. Emprisonné en juin 2012 (il a été assez vite rejoint en prison par son avocat), il a été condamné en 2013 à sept ans de prison et 600 coups de fouet, aggravés en appel en mai 2014 à 10 années de prison et 1000 coups de fouet, par séances de 50 coups sur la place publique le vendredi, au sortir de la grande prière. Sentence qui, si elle est intégralement appliquée, signifierait la mort du condamné. Son avocat Walid Abu al-Khair a, pour sa part, été condamné à quinze ans de prison pour « remise en cause du régime et insultes à la Justice », et Souad al-Shammari a été incarcérée en octobre 2014 . Ces condamnations très lourdes s'inscrivent dans une politique répressive de toute contestation, même relativement mineure, qui a été drastiquement renforcée depuis les « Printemps arabes » de 2011 (cf.1 , et notre analyse du 19 octobre dernier sur la condamnation à mort du clerc chiite al-Nimr). Le début d'exécution de la peine de flagellation de Badawi le 9 janvier dernier, devant la grande mosquée de Djeddah,  a amplifié une campagne internationale de protestation lancée par des ONG, et relayée par des institutions parlementaires et (discrètement) par des gouvernements, jusqu'à remonter à l'ONU. La deuxième séance de flagellation n'a pas pu se tenir, le médecin requis estimant que l'insuffisante cicatrisation des plaies du condamné ne le permettait pas...






Au Bahreïn, le dirigeant de l'opposition chiite Ali Salman





Sheikh Ali Salman a été arrêté le 28 décembre 2014. Le 19 janvier, le procureur général du royaume a annoncé qu'il sera jugé pour « tentative de changement du régime par la force, les menaces et des moyens illégaux ; incitation à ne pas obéir [à l'incitation à voter aux dernières élections] ; incitation à la haine contre une partie de la population [les sunnites], ce qui est de nature à troubler l'ordre public ; menaces de recours à des méthodes de groupes armés opérant dans la région [allusion possible à des milices confessionnelles de type Hezbollah ou houthis yéménites], etc. ».


Ali Salman est un clerc chiite de 49 ans qui a déjà une longue trajectoire politique. On peut donc considérer que, de facto, Ali Salman est la principale figure de l'opposition politique légaliste, en ce qu'il est secrétaire général du parti al-Wefaq (L'Entente), coalition de la plupart des mouvements ou courants chiites politiques du Bahreïn. Al-Wefaq a obtenu 63 % des suffrages lors des législatives d'octobre 2010, ce qui atteste de sa représentativité alors. C'est une « société politique enregistrée», donc légale, islamiste conservatrice, mais qui entend agir de manière pacifique et réformiste dans le cadre de la légalité. Al-Wefaq, comme une bonne partie de l'opposition, avait appelé à boycotter les législatives de novembre dernier. Le pouvoir avait alors suspendu al-Wefaq pour trois mois (de novembre à janvier), en sommant l'organisation de réintégrer les activités politiques publiques (donc de renoncer au boycott des élections et des assemblées), et de procéder à une réélection de ses instances dirigeantes, le tout sous menace de dissolution. Ce qu'avait fait al-Wefaq, en réélisant Ali Salman au secrétariat général, trois jours avant son arrestation . Celle-ci a relancé l'agitation endémique dans les quartiers et « villages » chiites de l'archipel, en particulier à Bilad al-Qaddem, village de résidence d'Ali Salman, à l'ouest de Manama. Des dizaines de dignitaires chiites ont collectivement brandi le portrait d'Ali Salman en différentes occasions. Alors que plusieurs « sociétés politiques » et organisations ont été dissoutes et leurs dirigeants arrêtés et très lourdement condamnés depuis 2011 (plusieurs condamnés à vie pour « subversion »), l'arrestation d'Ali Salman est un degré supplémentaire dans la répression et la provocation.


Un « coup tordu » d'opportunité ?


La question se pose de savoir pourquoi le régime -ou, plus précisément qui, au sein du régime-, a décidé de faire procéder à l'arrestation d'Ali Salman, ce qui traduit évidemment une volonté de verser de l'huile sur le foyer de la contestation. Les observateurs restent perplexes, l'épisode ne pouvant que faire monter les tensions d'un cran dans le pays, et l'image internationale du royaume encore plus dégradée, même si les médias européens s'y intéressent peu : le haut-commissaire de l'ONU pour les droits de l'homme a critiqué la décision, et le gouvernement américain s'est déclaré « fortement préoccupé ». Une des hypothèses avancées est que le Bahreïn, participant à la coalition anti-Etat islamique, et très sollicité à ce titre pour ses infrastructures portuaires et par les Américains (qui abritent à Juffair leur Ve Flotte) et par les Britanniques (qui veulent réouvrir à Mina Salman une base navale qu'ils avaient léguée en 1971 à Washington), et par le Conseil de coopération du Golfe (qui va y baser une force navale conjointe, et peut-être y installer un Collège militaire de la marine : annonce du CCG au sommet de Doha en décembre) peut se permettre de renforcer la répression de ses opposants intérieurs sans trop de risques autre que de critiques diplomatiques. Un autre objectif des tenants de la ligne dure au sein du régime est peut-être aussi, à travers cette arrestation, de saborder plus encore, si besoin est, le « dialogue national » régime-opposition que le prince-héritier Salman essaie épisodiquement -et en vain- de ranimer ; et de donner un gage aux sunnites pro-régime, contraints de voter sous peine de perdre emplois et avantages clientélistes, mais frustrés par leur déconfiture électorale en novembre dernier au profit de candidats « indépendants » (nos articles des 25 novembre et 2 décembre 2014). C'est sous ces angles sous-entendus qu'on doit apprécier les accusations de confessionnalisme et d'action au profit de l'étranger portées contre Ali Salman.





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Raif Badawi en Arabie, Ali Salman au Bahreïn : sur ces deux cas (parmi de très nombreux autres, non médiatisés) on ne peut manquer -le débat n'est pas nouveau, et il durera encore longtemps – d'interpeller la cohérence des « diplomaties » (nous entendons par là les décideurs politiques) « occidentales » (il y a évidemment peu à attendre des Russes et des Chinois sur ce type de dossier), qui entendent combattre « les violations barbares des droits de l'homme par l'Etat islamique », affirmer « la solidarité internationale autour des libertés fondamentales » à l'occasion des attentats terroristes de Paris, mais restent d'une discrétion classique mais toujours gênante, face à des « alliés historiques » de l'Occident qui violent allègrement ces mêmes droits et ces mêmes libertés... Opposer à cette « interpellation morale » la sempiternelle et certes fort utile « théorie réaliste des relations internationales » ne vaut pas, à notre avis, réponse.





1Cf. Kristin SCOTT DIWAN, Saudi Arabia Brings the Fight Back Home, 18/3/2014 : http://www.atlanticcouncil.org/blogs/menasource/saudi-arabia-brings-the-fight-back-home

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