19 novembre 2012: Gaza-Israël-Egypte



Gaza-Israël-Egypte-Syrie:


Le grand retour du Caire sur la scène régionale?



La résolution politique du conflit israélo-palestinien ne sera atteinte que sur la base d'une égalité des droits et des devoirs fondée sur le droit international. Les Israéliens ont ainsi le droit fondamental de vivre en paix et en sécurité dans un Etat reconnu par leurs voisins et par la communauté internationale, à l'intérieur de frontières définies et garanties par les résolutions de l'ONU adoptées depuis 1948. Et donc, dans une réciprocité absolue, et sur la base des mêmes principes, des mêmes valeurs et des mêmes résolutions, les Palestiniens sont légitimes à bénéficier des mêmes droits, dans les frontières de 1967,à l'heure où l'Autorité palestinienne, après l'échec de 2011, va revenir devant l'Assemblée générale de l'ONU avec de grandes chances d'obtenir le statut « d'Etat non-membre observateur ». La nouvelle offensive militaire israélienne contre le Hamas à Gaza, quatre ans après l'opération « Plomb durci », doit s'analyser dans ce contexte. Au-delà des considérations électorales évidentes dans cette affaire 1, nous mettrons ici l'accent sur les dimensions régionales du conflit.




Un nouveau renforcement du Hamas au détriment d'une Autorité palestinienne exsangue


Le retour imminent devant l'ONU de l'Autorité palestinienne n'a pas l'heur de plaire ni aux Israéliens, ni aux Etats-Unis, qui n'entendent pas que soit reconnu un Etat palestinien, même avec le simple statut d'Etat observateur non-membre. Parmi d'autres grilles de lecture, on pourrait donc analyser la nouvelle guerre contre le Hamas comme la recherche d'un affaiblissement accru, voire définitif, d'une Autorité palestinienne dont le pouvoir ne s'étend déjà plus que sur une Cisjordanie morcellée, et dont l'impuissance face à la colonisation des Territoires est totale. L'offensive contre Gaza « valorise » ainsi le Hamas, et marginalise plus encore l'Autorité de Ramallah: du même coup, elle tend à ériger le « Hamas terroriste » comme le seul et impossible « interlocuteur palestinien » d'Israël, avec lequel évidemment toute négociation de paix est et sera impossible 2.


Dans une certaine mesure cette valorisation israélienne du Hamas 3, au détriment de l'Autorité palestinienne, rencontre la politique menée par nombre d'acteurs arabes depuis 18 mois. L'illustration la plus évidente en a été la récente visite de l'émir du Qatar à Gaza, qui a ostensiblement ignoré l'Autorité de Ramallah (notre chronique du ). Dans la foulée du voyage triomphal de l'émir, la visite d'une délégation du royaume du Bahreïn est passée presque inaperçue: il est vrai qu'après qu'on a envisagé un déplacement du roi lui-même, puis de l'un des princes, ce sont finalement des personnalités de second plan qui ont fait le voyage à Gaza, avec des aides financières modestes comparées à la manne infinie de Doha. Dès le début des raids israéliens, Le Caire a dépêché à Gaza son premier ministre Hicham Qandil, et la Tunisie a délégué à Gaza son ministre des Affaires étrangères Rafik Abdessalem. Après en avoir été fermement dissuadé en septembre 2011 par Le Caire, le premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan vient de réitérer son intention de se rendre lui aussi dès que possible à Gaza, et a tenu des propos très durs sur « les massacres d'enfants innocents à Gaza, dont Israël sera comptable devant la communauté internationale », écho actualisé de ses déclarations courroucées de 2008-2009 (lors de « Plomb durci »), puis en 2010 (lors de l'affaire de la flottille humanitaire et du Mavi Marmara). En attendant Erdoğan, la Turquie a dépêché son ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoğlu. Il a fondu en larmes devant le cadavre d'une petite palestinienne veillée par son père éploré: la scène a été décrétée « Photo de la semaine » par la presse turque, toujours friande de grands sentiments.


In fine, que ce soit en temps « ordinaires » ou en situation de crise comme actuellement, le Hamas tend à devenir de plus en plus la principale organisation représentative des Palestiniens: à la fois chez les Palestiniens eux-mêmes, qui ont à plusieurs reprises depuis 2006 voté pour le Hamas aux élections locales et législatives; auprès des régimes arabes, que ce soit les monarchies conservatrices du Golfe et de la Péninsule (financeurs traditionnels des islamistes, Frères musulmans et salafistes), ou les nouveaux régimes « fréristes » issus des élections consécutives aux Printemps arabes (principalement la Tunisie et l'Egypte); et pour Israël, qui poursuit donc une stratégie pluri-décennale d'affaiblissement de l'OLP par la promotion des islamistes radicaux. On se trouve donc face à une convergence qui peut paraître paradoxale, mais qui est en train de redéfinir profondément la dimension politique de la « question palestinienne ».



Les Etats arabes et la « question palestinienne »: une priorité très relative



La « question palestinienne » est l'une des clés principales de la stabilisation du Proche-Orient. Mais elle est passée au second plan depuis le déclenchement des « révolutions arabes » en 2011, et plus encore avec le développement de la guerre civile en Syrie. Et il est assez évident que le sort des Palestiniens est loin d'être au centre des préoccupations des acteurs régionaux et internationaux dans le nouveau « Grand Jeu » qui oppose un ensemble de pays de la région aux intérêts divers (mais que l'on regoupe par commodité sous l'appellation de « bloc sunnite ») à l'Iran et à la Syrie, piliers d'un « arc chiite » donc la réalité doit à tout le moins être nuancée. La chute du régime syrien et l'affaiblissement de la République islamique d'Iran qui en découlerait nécessairement est la véritable préoccupation de la plupart des Etats arabes, pétro-monarchies conservatrices du Golfe, ou nouveaux régimes post-2011.


Le gouvernement israélien l'a d'ailleurs bien compris dans la crise actuelle à Gaza, estimant qu'il n'y avait guère à craindre des Etats arabes au-delà de déclarations velléitaires. En témoigne d'ailleurs le peu de soutien qui se manifeste au retour de la proposition de l'Autorité palestinienne de proclamation d'un Etat à l'Assemblée générale 2012 de l'ONU. Les capitales arabes, et la Ligue arabe, se contentent sur ce dossier d'un service minimum. Pour ne pas parler de la France du président Hollande, dont les actuelles tergiversations sur la position à adopter à New York mettent à mal et les positions traditionnelles du parti socialiste sur la question de l'Etat palestinien, et les positions historiques de la « politique arabe » de la France depuis un demi siècle. Du coup, seule l'Egypte se retrouve directement impliquée dans le dossier de Gaza.



La marge de manoeuvre limitée de l'Egypte du Frère musulman M.Morsi


La logique historique et politique voudrait que le nouveau président égyptien et Frère musulman Mohamed Morsi mène en direction de Gaza une politique radicalement différente de celle, si décriée au Caire comme à Gaza, de son prédecesseur Hosni Moubarak. En effet, les affinités politiques entre les Frères musulmans égyptiens et le Hamas sont fortes. Mais, en réalité, la marge de manoeuvre de M.Morsi est limitée pour une multitude de raisons. Les deux principales sont l'obligation de respecter le traité de paix avec Israël, et l'impossibilité d'entrer dans un bras de fer avec Washington. Alors même que l'opinion publique égyptienne est, une fois de plus très « remontée » contre Israël, sans pour autant de mobiliser massivement dans la rue 4.


La passivité du régime du président Moubarak sur la question palestinienne (culminant avec le maintien du blocus à la frontière sud de Gaza, lors de l'offensive israélienne « Plomb durci » en 2008-2009) avait été l'un des reproches qui lui avaient été adressés par ses opposants pendant des années. Le président Morsi a cherché à ne pas s'exposer à la même critique. L'Egypte a donc joué les intermédiaires dès avant la crise, et a ainsi négocié le 12 novembre une trève entre Israël et le Hamas, pour sortir des tirs croisés de roquettes et de missiles des les semaines précédentes. La réponse israélienne a été, on le sait, « l'assassinat ciblé » d'Ahmad Jabari, chef militaire du Hamas, le 14 novembre, et le lancement de l'opération .


L'Egypte est alors dans une situation inconfortable. Elle se trouve confrontée depuis deux ans, à la dégradation de la situation sécuritaire dans le Sinaï: attaque de postes militaires égyptiens et actions terroristes contre la frontière israélienne elle-même par des commandos d'origine politique incertaine (tribus bédouines rebelles? islamistes djihadistes arrivés de Gaza?). Dans la période révolutionnaire qu'a connu l'Egypte en 2011, il est évident que le contrôle exercé par l'Egypte sur cette partie stratégique de son territoire s'est fortement délité. Ces derniers jours l'utilisation par le Hamas de missiles Fajr-5 d'origine iranienne ne fait d'ailleurs qu'attester de l'incapacité égyptienne à contrôler les trafics de tous genres dans le Sinaï.


Au final, on relèvera que M.Morsi a déclaré avoir appelé le président Obama sur « la nécessité de mettre fin à cette agression et qu'elle ne se répète pas ». Mais, compte tenu du soutien apporté par Washington à l'opération « contre le terrorisme du Hamas », on pouvait initialement penser que la protestation conjointe égypto-américaine ne sera pas très opératoire... D'autant que l’économie égyptienne est en grande difficulté, et que Le Caire a sollicité il y a peu auprès des Etats-Unis, de la Banque mondiale et de l’Union européenne, quelque 13 milliards de dollars. M.Morsi ne peut donc se permettre d'entrer en conflit avec Washington, qui a rappelé 15 novembre le soutien américain (et des Occidentaux) « au droit d’Israël à faire face à toute violation de sa souveraineté par des attaques terroristes ». M. Morsi a donc certes multiplié les initiatives et les déclarations, mais a semblé dans les premiers jours ne guère avoir prise sur le cours des évènements. Le rappel de l'ambassadeur égyptien à Tel Aviv est de l'ordre du symbole, qui n'empêche d'ailleurs pas le maintien des canaux sécuritaires directs entre Le Caire et Jérusalem. En fin de semaine, la réunion au Caire du président Morsi, de l'émir du Qatar Hamad Ben Khalifa Al-Thani et du premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan a eu pour objet la situation à Gaza 5. Khaled Mechaal les a rencontrés pour évoquer un cessez-le-feu dont le Hamas n'était d'ailleurs pas demandeur dans l'immédiat.



Le retour de l'Egypte dans le jeu régional


Avec un recul de quelques jours, il est facile de dresser la liste des acteurs qui ont été ostensiblement absents lors de la semaine de guerre, et dans l'obtention de la trève. Les Etats-Unis tout d'abord: certains commentateurs américains ont relevé que quand une crise se déclenchait dans un Proche-Orient sur lequel il s'est cassé les dents pendant son premier mandat, le président Obama avait une étonnante propension à partir en tournée en Asie, région qui lui est à la fois plus familière et moins décevante. Russes, Européens et les « émergents » (dont les Chinois) dont on semble faire grand cas sur la « nouvelle scène internationale » ont été inaudibles. Deux primes particulières sont à attribuer évidemment à Tony Blair et à son inutile Quartet, et à la baronne Ashton, qui ne manquera sans doute pas dans quelques semaines de formuler une prise de position sur le sujet.


C'est finalement l'Egypte qui paraît s'en tirer le mieux. Le contraste entre l'immobilisme de la période Moubarak et l'activisme de M.Morsi est à porter au crédit de ce dernier. Il a été l'interlocuteur des Américains, et a noué une bonne relations avec la secrétaire d'Etat. Il a su naviguer entre les innombrables écueils que sont la relation des Frères musulmans égyptiens avec le Hamas, les contraintes du traité de paix avec Israël, l'état de son opinion publique, les pressions de son financeur qatari, etc. Dans une certaine mesure, M.Morsi s'est donc plutôt bien sorti de la première crise régionale majeure à laquelle il a été confronté, signant un retour remarqué de l'Egypte sur la scène régionale. Relevant le fait, certains éditorialistes de la presse turque y ont vu une forme d'échec pour la diplomatie turque, essorée par deux ans de révolutions arabes.



La Syrie, toujours en haut de l'agenda


Mais on peut penser que l'ordre du jour des différentes réunions du Caire a aussi porté sur la Syrie, préoccupation majeure depuis 18 mois.La guerre à Gaza s'incrit dans le contexte régional de la guerre civile en Syrie, désormais installée dans la durée. Le Hamas est une des composantes du conflit. On sait, en effet, que le bureau politique du Hamas était installé à Damas depuis longtemps. Il a quitté la Syrie à la fin de l'année 2011, et s'est installé entre Le Caire et Doha, à l'instar du chef du bureau politique, Khaled Mechaal. Les motivations de ce déménagement sont plurielles: insécurité croissante à Damas, condamnation de la Syrie par la Ligue arabe, soutien du Hamas sunnite à l'opposition syrienne majoritairement sunnite... Mais l'on retiendra surtout que par ce départ, le Hamas se détache largement, sinon totalement, de l'influence syrienne, au profit d'un passage sans doute beaucoup plus lucratif sous influence qatarie -derrière laquelle certains pensent distinguer la silhouette des Américains.


Pour autant, on évitera d'assimiler ce déclin de l'influence syrienne sur le Hamas (d'autant que Damas a toujours privilégié le Hezbollah par rapport au Hamas) à une rupture du Hamas avec Téhéran. Tous les observateurs ont noté l'utilisation par le Hamas de missiles d'origine iranienne Fajr-5 contre les villes israéliennes de Tel Aviv et Jérusalem, à la grande satisfaction du Hezbollah libanais, largement manifesté sur ses sites et sur les médias d'al-Manar: preuve s'il en était besoin des livraisons d'armes et de missiles iraniens au Hamas, via les tunnels de la frontière égyptienne 6. Les recompositions sont donc en cours: elles se précisent, en particulier après l'accouchement dans la douleur, à Doha, de la « Coalition nationale syrienne des forces de l'opposition et de la révolution ». Pour autant, elles sont loin d'être achevées.




NOTES

1  Concurrencé sur sa droite par l'ultra-nationaliste Avigdor Liberman (et même s'ils ont fusionné pour les prochaines élections leurs partis Israël Beitenu et le Likoud), le premier ministre Netanyahou espère à l'évidence tirer bénéfice électoral de l'opération contre Gaza lors des élections législatives générales du 22 janvier 2013. A ce jour, seul le parti communiste israélien (le néo-Maki, ex-Rakah) a dénoncé l'action contre Gaza, approuvée y compris par le Meretz (gauche sioniste)

2 Ce qui n'empêche pas des relations entre les Israéliens et le Hamas: Les libérations de prisonniers politiques palestiniens obtenues en 2011, en contrepartie de celle du soldat israélien Gilad Shalit, l’ont été après négociations entre Israël et le Hamas, avec quelques linéaments égyptiens, mais en court-circuitant totalement l'Autorité palestinienne..

3 Depuis que l'OLP existe, les gouvernements israéliens successifs ont tous cherché à affaiblir cette composante nationaliste et « laïque » du mouvement palestinien, y compris en favorisant tactiquement l'émergence d'un contrepoids islamiste chez les Palestiniens, par exemple le Hamas, branche gazaouie des Frères musulmans égyptiens.

4 La sortie des mosquées vendredi 16 novembre a donné lieu à plusieurs manifestations pro-palestiniennes et anti-israéliennes, mais qui n'ont mobilisé que quelques dizaines de milliers de personnes au Caire même.

5 La visite du premier ministre turc, accompagné de 12 ministres et d'une très forte délégation patronale turque, avait initialement des finalités économiques: important prêt financier d'Ankara à l'Egypte; inauguration du bureau de l'Agence de presse Anatolie; Forum économique Turquie-Egypte, accords indutriels et commerciaux, etc.

6 Le récent bombardement par des agresseurs inconnnus (qui ne peuvent donc être qu'Israéliens) « d'installations industrielles » à Yarmouk, dans la banlieue de Karthoum, est sans doute lié à une route de livraisons d'armes iraniennes Soudan-Sinaï-Gaza. Les Israéliens avaient déjà détruit antérieurement des convois de camions aux confins du Soudan et de l'Egypte, véhiculant vraisemblablement des armes et munitions iraniennes.



Comments