18-7-2013-Lemahieu-Hezbollah-Syrie

Justine Lemahieu, étudiante de l’IEP de Lille, en stage « Initiation à la recherche » au sein du master « MMO-Méditerranée-Moyen-Orient » de l’IEP de Grenoble, revient sur les choix stratégiques opérés par le Hezbollah depuis 2011 autour du conflit syrien, et sur leurs implications au Liban et dans la région.

 

Un isolement croissant du Hezbollah libanais

depuis l’intervention en Syrie ?

 


Le 16 juillet, un convoi du Hezbollah était attaqué sur la route de Masnaa, au Liban, alors qu’il se rendait à la frontière syrienne. C’est la troisième fois qu’un tel incident se produit en quelques semaines, puisque le parti chiite a déjà dû faire face à des attaques semblables les 25 juin et 7 juillet derniers. Et ce, sans compter le très médiatisé attentat de Bir el-Abed, qui a vu le « parti de Dieu » se faire attaquer dans son propre fief de Beyrouth-Sud (Dahliye). Ce dernier attentat, revendiqué par un groupuscule syrien d’obédience sunnite peu connu, est révélateur d’une évolution inquiétante pour le Liban : les attaques contre le Hezbollah se multiplient, et résultent directement de la guerre en Syrie, et de l’intervention du parti auprès des forces armées du régime de Damas. Car, rappelons-le, après avoir annoncé dès l'été 2011 qu’il soutenait politiquement Bachar Al-Assad (alors confronté à une contestation démocratique et pacifique), le Hezbollah libanais a commencé en 2012 à intervenir militairement (mais discrètement) sur le terrain syrien,alors que la contestation initiale avait rapidement évolué vers une guerre civile dévastatrice. Un tournant a ensuite été pris par le Hezbollah au début de 2013, puisque la participation du mouvement chiite à la sanglante bataille de Qoussair (mai-juin 2013), et à la reconquête de Homs (depuis le 28 juin 2013), a été active, massive, et surtout très publiquement assumée, y compris par l'enterrement au Liban et avec les honneurs militaires des miliciens du parti "morts sur le front du djihad en Syrie".

Même si le Hezbollah ne s’est jamais caché de soutenir le régime de Bachar Al-Assad, cette officialisation a étonné. L’intervention du « parti de Dieu » en Syrie paraît en effet bien loin de sa vocation première, répétée depuis trois décennies : la lutte contre Israël. Fondé en 1982 à Damas, en réaction directe à l’invasion israélienne du Sud-Liban, le Hezbollah, soutenu par le régime syrien et en partie financé et armé par l’Iran, a en effet toujours affirmé que son but était la protection du Liban face à  « l’ennemi sioniste ». C’est d’ailleurs ce qui lui a permis de garder ses armes en 1989, lors de la signature des accords de Taëf, à l’inverse de tous les autres groupes armés présents sur le territoire libanais. Cet objectif officiel de lutte contre Israël est également ce qui a permis au Hezbollah de jouir d’une certaine aura à l’été 2006, lors du conflit israélo-libanais dit « guerre des 33 jours », puisque ce sont avant tout les troupes de Hassan Nasrallah, bien plus que l’armée régulière libanaise, qui sont parvenues à repousser les forces de Tsahal. Cette "victoire", largement revendiquée sur les sites internet de l'organisation, a donné une légitimité nouvelle au mouvement chiite, et a accentué son intégration dans le tissu politique et social libanais. Une partie non négligeable de la population libanaise considérant en effet que l’exception constituée par le Hezbollah était légitime, dans le sens où elle permettait de lutter contre l’interventionnisme récurrent du voisin israélien, les armes détenues par la milice chiite étant en principe exclusivement tournées vers le sud.

 Une redéfinition de la stratégie du Hezbollah?

Dès lors, aux yeux d’une grande partie de l’opinion publique tant libanaise que régionale arabe (à large majorité sunnite), en s’impliquant militairement directement dans la lutte contre l’Armée syrienne libre (ASL), le Hezbollah a « renié ses principes », puisqu’il s’est attaqué à une population arabe musulmane qui est loin d'être uniquement composée de djihadistes radicaux (les "takfiristes" stigmatisés par le parti). Pour contrer une incompréhension arabe devenue parfois dénonciation publique virulente dans la région, les dirigeants du Hezbollah ont cherché à légitimer leur engagement par un argument très simple : la lutte menée par le « parti de Dieu », qu’elle se situe à la frontière israélo-libanaise ou sur le territoire syrien, n’a qu’un but : défaire   « l'ennemi sioniste ». En effet, pour le Hezbollah, le conflit syrien serait  pour Israël et ses alliés occidentaux un moyen de défaire  « l’Axe de la Résistance », composé pour l’essentiel de l’Iran, de la Syrie, du Hezbollah libanais et du Hamas palestinien , axe qui menace «  l’entité sioniste » depuis déjà plusieurs décennies. En soutenant le régime de Bachar Al-Assad, le Hezbollah viendrait donc « au secours de [ses] compagnons d’armes », pour reprendre les termes de Hassan Nasrallah [1]. Dans le même temps, cette intervention lui permettrait de défendre « le passage de la résistance », c’est-à-dire le territoire syrien, qui constitue depuis les années 1980 un lieu de transit pour les armes envoyées par l’Iran à la milice chiite libanaise.

Tant que cette argumentation s’appuyait en plus sur la volonté de protéger les lieux saints chiites (tel le complexe, très iranisé, de Sayyeda Zeinab, dans la banlieue sud-est de Damas) et les populations chiites présentes sur le territoire syrien à proximité de la frontière libanaise, face à la menace constituée par une Armée syrienne libre (ASL)  majoritairement sunnite et par ses soutiens occidentaux (incluant les pétromonarchies du Golfe et de la Péninsule), l’argumentaire du Hezbollah se tenait, et restait dans une logique assez claire, bien que discutable, de lutte contre Israël. Comme le déclarait Bachar Al-Assad lui-même à Al-Manar (la chaîne de télévision pro-chiite liée au Hezbollah) le 31 mai dernier : « Pourquoi le Hezbollah se trouve-t-il à la frontière au Liban ou en Syrie ? Parce que la bataille est la même : avec l'ennemi israélien ou contre ses  agents en Syrie ou au Liban. »[2]  Et Mohammad Raad, chef du bloc parlementaire du Hezbollah, d’enfoncer le clou : « Nous ne pointons nos armes que vers ceux qui s’allient aux sionistes. »[3]  Mais, une fois la ville syrienne de Qousseir tombée, après une sanglante bataille de plusieurs semaines (19 mai-5 juin 2013) au cours de laquelle le Hezbollah a essuyé des pertes humaines conséquentes, la poursuite de son engagement au côté des forces de Bachar Al-Assad pour entamer une nouvelle tentative de reconquête de Homs, met à bas une bonne partie de l’argumentation du Hezbollah. Il n’est en effet plus question pour lui de défendre les intérêts d’une quelconque minorité chiite, puisque Homs n’en accueille pas une communauté particulièrement importante, mais bien de continuer à prêter un soutien militaire au  régime syrien. Lequel régime s’avère être l’allié régional le plus sûr de l’Iran, « parrain » historique et idéologique, militaire et financier du mouvement chiite libanais. De là à affirmer que l’intervention du « parti de Dieu » s’est faite sur ordre de l’Iran, il n’y a qu’un pas, qui a été allègrement franchi par nombre d’observateurs.

 Le Hezbollah, agent de l'Iran ?

Et effectivement, étant donné que l’Iran est la principale puissance de cet « Axe de la Résistance » que le Hezbollah s’évertue à défendre, le doute est légitime. A l’image d’Amine Gemayel, dirigeant du parti Kataëb (parti chrétien maronite), on peut s’interroger sur la nature du mouvement chiite : « Prête-t-il allégeance au Liban, à la Syrie, à l’Iran ou à un projet confessionnel universel ? » [4]  Le voyage effectué par Hassan Nasrallah à Téhéran, pour rencontrer le guide suprême de la Révolution islamique Ali Khamenei, quelques jours à peine avant d’annoncer publiquement les motifs de l’engagement du Hezbollah en Syrie, a évidemment ajouté de l’eau au moulin de ses détracteurs. De même d'ailleurs que la déclaration de Subhi al-Tufayli, secrétaire général du « parti de Dieu » de 1989 à 1991, mais désormais très critique sur ses choix politiques, qui a affirmé le 3 juillet dernier que  « les décisions politiques [du Hezbollah] sont toujours à 100% d’origine iranienne, même si l’Iran ne s’implique pas dans les moindres détails. »[5]  Mais plus encore, la présence de Gardiens de la révolution iraniens (Pasdarans) sur les champs de bataille syriens, au côté des milices hezbollahies, a véritablement discrédité aux yeux de ses opposants  l’intervention du Hezbollah,  les plus virulents considérant que son objectif premier n’est pas (ou plus)  la défense du Liban, mais bien celle des intérêts iraniens. Ce qui renvoie à un procès fait au Hezbollah depuis sa création en 1982,  lors d’une scission au sein du mouvement chiite Amal qui était effectivement alors très largement à l’initiative des révolutionnaires iraniens arrivés dans la Bekaa dès la fin de 1979. Et les tensions, notamment confessionnelles, qui déstabilisent de plus en plus le Liban ces derniers mois, et qui sont directement liées à l’intervention du « parti de Dieu » et à la confessionnalisation du conflit syrien (dont l’initiative revient dès l’été 2011 au régime de Bachar Al-Assad), semblent leur donner raison. Même si le Hezbollah dément (et a toujours démenti) l’existence d’une ingérence iranienne dans ses affaires internes, il n’en reste pas moins que cette accusation ancienne au Liban et dans la région, qui s’était atténuée depuis une décennie avec l’intégration croissante du parti dans la vie politique parlementaire libanaise, est désormais très fortement revivifiée dans l’opinion publique locale. Les voix sont donc de plus en plus nombreuses à Beyrouth, qui remettent en cause la bonne foi du Hezbollah.

 Le Hezbollah, isolé sur la scène libanaise et sur la scène régionale ?         

Le « parti de Dieu »  tend donc à se trouver de plus en plus isolé sur une scène politique libanaise par ailleurs tétanisée par une crise gouvernementale qui dure depuis des mois, alors que le conflit syrien déborde désormais explicitement sur le territoire libanais, ne serait-ce que par la présence de centaines de milliers de réfugiés syriens. Si la coalition du 14 Mars, constituée notamment du Courant du Futur à majorité sunnite, des Forces libanaises et du parti Kataëb chrétiens, a toujours été opposée de manière plus ou moins virulente au Hezbollah, l’intervention du parti de Hassan Nasrallah l’a également éloigné de son allié chrétien de plusieurs années : le Courant patriotique libre (CPL) du général Michel Aoun. Après des hauts et des bas dans la relation entre les deux alliés électoraux, le CPL a en effet entamé depuis le début du mois de juillet un rapprochement avec l’alliance du 14 Mars, qui s’est officialisé le 11 juillet par une déclaration conjointe de Nabih Berri (dirigeant historique du parti chiite Amal, et membre de la coalition parlementaire du Hezbollah) et Gebran Bassil (membre du CPL) à la télévision Al-Manar [6].  A la mi-juillet, après une rencontre avec le secrétaire-général Nasrallah, le général Aoun déclare vouloir maintenir autour de la question de l'intervention du Hezbollah en Syrie, "une position en demi-teinte, ni favorable, ni franchement hostile" (sic).  Mais plus grave peut-être, en plus de se distancier des autres acteurs de la scène politique libanaise, au risque d’être ramené plus de vingt ans en arrière, avant qu’il ne devienne une composante à part entière du système politique libanais, le « parti de Dieu » est en train de vivre une rupture avec une partie de sa base. Il faut rappeler qu’au-delà des apparences, la communauté chiite libanaise n’a jamais été totalement représentée par le Hezbollah –ne serait-ce déjà que par la longévité de l’autre parti chiite : Amal. Mais la crise syrienne a mis sur la scène publique des tensions internes à la communauté chiite, comme en témoigne par exemple la mort de Hashem Salman, membre de l’Option libanaise (un petit parti chiite indépendant, de création récente, et hostile au « parti de Dieu »), tué par des miliciens chiites d’appartenance disputée (« chemises noires » hezbollahies ? agents de sécurité iraniens ?) le 9 juin lors d’une manifestation organisée devant l’ambassade d’Iran pour protester contre l’intervention du Hezbollah en Syrie. Mais ce sont également des individus a priori acquis à la cause du Hezbollah, qui expriment désormais leur réticence à l’égard de son intervention. Le parti est donc en train de s’isoler vis-à-vis d’une partie de sa base, qui ne comprend pas nécessairement pourquoi il défend les chiites qui demandent plus de libertés au Bahreïn, alors qu’il participe à l’écrasement du peuple syrien qui réclame ces mêmes libertés à un régime intransigeant et autrement sanguinaire que celui le roi Hamad du Bahreïn.

Et ce processus d’isolement ne se limite pas à la scène politique libanaise, puisque le « parti de Dieu » est désormais vivement critiqué par une grande partie des puissances régionales, à l’exception notable de l’Iran et de la Syrie, évidemment. Si la chute de Bachar Al-Assad affaiblirait le Hezbollah au Liban, où les sunnites pourraient chercher à limiter sa puissance, c’est en ce moment même que le très médiatisé (mais discutable) affrontement entre « bloc sunnite » et « arc chiite » a lieu sur la scène régionale. Le Hezbollah est ainsi la cible des puissances sunnites du Golfe, qui lui ont toujours été plus ou moins ouvertement hostiles, et qui par le biais de la Ligue arabe, et plus récemment du Conseil de coopération du Golfe, multiplient les condamnations et les sanctions à son égard, et envers ses sympathisants. Symbole fort : le mutisme des capitales arabes, qui n’ont pas daigné condamner l’attentat de Bir el-Abed, montrant qu’à leurs yeux, le coup porté au Hezbollah est, sinon de bonne guerre, au moins la conséquence directe de sa politique en Syrie. En fait, les Etats opposés au Hezbollah profitent de la montée en puissance d’un courant hostile au « parti de Dieu », désormais associé par les populations arabes à la défense du régime syrien, et considéré comme une émanation des Gardiens de la révolution iraniens, pour accentuer son isolement sur la scène régionale. Isolement qui est de plus en plus effectif : en témoigne la déclaration officielle du Hamas, allié jusqu’ici indéfectible du Hezbollah, qui a réaffirmé son soutien au mouvement chiite dans sa lutte contre Israël, mais qui a condamné dans le même temps son intervention au côté des forces de Bachar Al-Assad, dans une tentative pour se rapprocher des monarchies sunnites du Golfe (on se souvient que l’émir du Qatar a profité du départ de la direction politique du Hamas de Damas vers Le Caire et Doha, fin 2011-début 2012, pour faire une forme d’OPA sur le Hamas lors d’une visite spectaculaire à Gaza en octobre 2012).


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L’engagement du Hezbollah en Syrie, engagement politique et milicien en 2011-2012, puis clairement militaire en 2013, illustré lors de la bataille de Qousseir, est donc lourd de conséquences pour ce parti, puisqu’il l’isole peu à peu au sein de la scène politique libanaise, et sur la scène régionale. En fait, si le régime de Bachar Al-Assad survit à la crise à laquelle il est confronté (ce qui semble être une option plausible en cet été 2013, compte tenu des divisions en voie d’exacerbation d’une opposition syrienne que les Occidentaux ont de moins en moins envie de soutenir), la politique menée par Hassan Nasrallah sur le territoire syrien s’avérera être un pari gagnant, tant sur le plan politique que géostratégique. Mais dans l’hypothèse (qui doit être envisagée comme tout aussi possible que la précédente)  où la Syrie s’enferrerait dans une guerre civile sans fin, alors le Hezbollah risquerait de perdre encore davantage le soutien des populations du Moyen-Orient. Certains dans la région vont même jusqu’à envisager que cela pourrait mener le « parti de Dieu » à sa perte. Car comme l’écrit Fawaz Gerges, professeur à la London School of Economics : « Le Hezbollah a déjà perdu beaucoup de terrain. Pas militairement. Mais sur le terrain du soutien populaire des indépendants et de la majorité silencieuse. Perdre ce soutien conduit à la défaite. »[7]

 

Justine Lemahieu


NOTES

[1] Pour un compte rendu du discours d’Hassan Nasrallah, voir : The International Solidarity Movement, compte-rendu de Hassan Nasrallah, Discours pour le sixième anniversaire de la victoire du Liban sur Israël, 18 juillet 2012

http://www.ism-france.org/analyses/Discours-du-Sayed-Nasrallah-le-18-juillet-2012-pour-le-6eme-anniversaire-de-la-victoire-du-Liban-contre-Israel-article-17197 (Consulté le 18 juin 2013)

[2] Bachar al-Assad, interview accordée à Al-Manar, 31 mai 2013

http://www.almanar.com.lb/french/adetails.php?eid=114299&frid=18&seccatid=37&cid=18&fromval=1 (Consulté le 28 juin 2013)

[3] « Raad accuse l’opposition syrienne d’avoir voulu ‘‘poignarder le Hezbollah dans le dos’’ », L’Orient-Le Jour, 4 juin 2013

http://www.lorientlejour.com/article/817642/raad-accuse-lopposition-syrienne-davoir-voulu-poignarder-le-hezbollah-dans-le-dos.html (Consulté le 2 juillet 2013)

[4] « Amine Gemayel soulève la question de la véritable allégeance du parti de Dieu », L’Orient-Le Jour, 15 juin 2013

http://www.lorientlejour.com/article/819296/amine-gemayel-souleve-la-question-de-la-veritable-allegeance-du-parti-de-dieu.html (Consulté le 27 juin 2013)

[5] « Iran plunged Hezbollah into Syrian war, Tufaili », Ya Libnan, 3 juillet 2013

http://www.yalibnan.com/2013/07/03/iran-plunged-hezbollah-into-syrian-war-tufaili/ (Consulté le 9 juillet 2013)

[6]  « Berri et Bassil annoncent la fin de l’alliance du 8 Mars », Al-Manar, 11 juillet 2013

http://www.almanar.com.lb/french/adetails.php?fromval=2&cid=23&frid=18&seccatid=23&eid=120199 (Consulté le 11 juillet 2013)

[7] Samia Nakhoul, « En s’engageant en Syrie, le Hezbollah polarise le Liban », Le Nouvel Observateur, 12 juin 2013

http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20130612.REU6157/en-s-engageant-en-syrie-le-hezbollah-polarise-le-liban.html (Consulté le 26 juin 2013)

 

 


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