Jean-Paul Burdy

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15-2-2011-Turquie-Iran-Egypte

Analyse du 15 février 2011

 

La Turquie, l'Iran, l'Egypte:

intérêts partagés et contradictions

Une visite officielle à Téhéran le 14 février 2011

 

 

15 février 2011: Conférence de presse commune à Téhéran

 Le président Abdullah Gül a commencé lundi 14 février une visite officielle de quatre jours en Iran, à la tête d'une forte délégation ministérielle et d'hommes d'affaires turcs. L'objectif est la signature de nouveaux accords de coopération politique et économique. Ce déplacement, qui s'inscrit à la fois dans la « nouvelle diplomatie turque » du ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, et dans une longue série de voyages bilatéraux réciproques, confirme le renforcement constant des relations turco-iraniennes depuis 2007. L'un des épisodes les plus spectaculaires en a été, le 17 mai 2010, la signature à Téhéran, par le premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan, le président du Brésil Lula da Silva, et le président iranien Mahmoud Ahmadinejad, d'un accord tripartite sur l'enrichissement de l'uranium iranien. A la veille de la présentation au conseil de sécurité d'un quatrième train de sanctions contre l'Iran, cet accord tripartite avait suscité la vive irritation des Etats-Unis, de l'Union européenne, et de l'OTAN. Mais, de fait, les multiples accords économiques conclus ces dernières années dans les domaines de l'industrie, du commerce, des infrastructures de transports, des services, et surtout de l'énergie (en particulier le gaz), pèsent de plus en plus lourd, en volume et en valeur, dans les balances commerciale et des paiements des deux pays, dont l'un -l'Iran- est pourtant soumis à un régime d'embargo et de sanctions de la communauté internationale.

 

Une visite maintenue dans un contexte iranien tendu

Certains observateurs se sont étonnés du maintien du 14 février pour débuter une visite officielle en Iran. Car le président Gül est arrivé à Téhéran en pleine tension politique intérieure, liée à l'impact des révolutions tunisienne et égyptienne. Deux manifestations à l'objectif identique -affirmer le soutien des Iraniens au mouvement populaire en Egypte- se sont tenues à jours d'intervalle, dont l'une ce lundi 14 février. Avec des intentions évidemment opposées.

Vendredi 11 février -le jour où Moubarak est parti-, dans le cadre des festivités officielles du 32e anniversaire de la République islamique, le régime de Téhéran a organisé comme il sait le faire, sur la place Azadi (de la Liberté), une grande manifestation de soutien à « la juste lutte des peuples arabes...pour l'instauration de régimes islamiques, anti-américains et anti-sionistes »: les nombreux manifestants, surtout d'origine populaire, avaient été organisés en groupes sur leurs lieux de travail ou dans leurs quartiers, abondamment munis de banderoles et de mots d'ordre, et amenés sur place par des norias de cars.

 

 

Lundi 14 févier (ou 25 bahman), l'opposition au régime -le mouvement Vert autour de l'ancien candidat à la présidentielle de 2009 Mir Hossein Moussavi- a appelé à des manifestations de « soutien aux peuples arabes en lutte... pour la démocratie », comme les Iraniens deux ans auparavant. « Tout ce dont nous sommes témoins dans les rues de Tunis, de Sanaa, du Caire, d’Alexandrie et de Suez trouve son origine dans les évenements qui se produits en Iran en juin 2009. Des millions d'Iraniens étaient alors descendus dans la rue pour demander 'Où est mon vote?' et ont réclamé pacifiquement leurs droits.», avait affirmé M.Moussavi début février. A Téhéran, une demande officielle avait été déposée auprès des autorités au titre de l'article 27 de la constitution sur la liberté de manifestation, l'opposition entendant jouer la carte de la légalité et de la non-violence, et mobiliser les jeunes via internet et les blogs, les mobiles et twitter. Les slogans n'ont laissé aucun doute sur l'état d'esprit des manifestants: « A bas le Dictateur! » [le Guide]; ou encore: « Moubarak, Ben Ali, et maintenant Seyyed Ali [Khamenei] ». C'étaient, à Téhéran et dans les principales villes du pays, les premières manifestations de rue contre le régime depuis le 11 février 2010. La manifestation de Téhéran, interdite, a été violemment réprimée: deux morts, des dizaines de blessés, des centaines d'arrestations.

Tenant une conférence de presse lundi en fin de journée, aux côtés de son homologue iranien, Abdullah Gül n'a pas pu totalement esquiver le problème du jour: les manifestations populaires pour la démocratisation des régimes autoritaires -dans le monde arabe et... en Iran même. Il a donc souligné, de manière générale, que la Turquie soutenait « les aspirations démocratiques des peuples de la région. »

 

Jusqu’à quel point soutenir les « révolutions arabes » ?

 

Turquie et Iran ont du prendre position sur les évènements qui secouent le monde arabe depuis deux mois, et sur leurs conséquences les plus spectaculaires en Tunisie et en Egypte. On sait que la position turque a été initialement attentiste, avant que le premier ministre Erdoğan ne s'engage clairement le 1er février dans un soutien de principe aux aspirations démocratiques. Tout en se gardant de toute ingérence directe dans les affaires égyptiennes, et de mettre en avant un « modèle turc » souvent évoqué par des observateurs occidentaux comme pouvant éventuellement s'appliquer au monde arabe (intégration des islamistes au jeu politique parlementaire; « démilitarisation » de la vie politique, etc.). Mais R.T.Erdoğan se place là dans une contradiction discursive: l'aspiration démocratique serait-elle légitime sur les rives du Nil, et illégitime sur les avenues  Enqhelâb (de la Révolution) et Azadi (de la Liberté) à Téhéran? En juin 2009, on avait déjà reproché au premier ministre turc la rapidité avec laquelle il avait salué la réélection de Mahmoud Ahmadinejad («Il n'y a pas de doute: c'est notre ami. Il a été officiellement déclaré élu, il a reçu un vote de confiance.» ), alors contestée par des millions de manifestants dans tout l'Iran. Pour paraphraser Pascal: « Vérité en deçà des monts Zagros, erreur au delà »?

La République islamique a pris position beaucoup plus rapidement sur les révolutions arabes, comprenant le bénéfice politique qu'elle pouvait éventuellement tirer d'une contestation populaire affaiblissant, voire renversant, des régimes soutenus par les Etats-Unis, et ayant signé des accords de paix avec Israël. Le Guide suprême Ali Khamenei a donc, dans un prêche en persan puis en arabe lors de la grande prière du vendredi 4 février, appelé à une insurrection générale des peuples musulmans. Avec comme modèle la révolution iranienne de 1979, et comme objectif la généralisation de régimes islamiques. Discours redoublé par ceux, plus millénaristes, de Mahmoud Ahmadinejad, qui ont contribué à alimenter les parallèles inquiets faits en Occident entre 1979 et 2011...


Suivant de quelques années la chute de Saddam Hussein, et donc la disparition de l'Irak comme puissance nationale-arabe face à l'Iran, le départ de Moubarak, et un affaiblissement diplomatique accru de l'Egypte, seraient un nouveau gain stratégique pour l'Iran dans la région, à l'heure où se constitue à Beyrouth un gouvernement d'union sur lequel le Hezbollah pro-iranien a d'importants moyens de pression. Pour autant, le régime iranien est évidemment pris dans une contradiction, appelant aux manifestations populaires pour la démocratie au Machrek, et réprimant les manifestations populaires se réclamant de cette même démocratie en Iran même. Ce discours officiel iranien était donc loin des préoccupations des manifestants de la place Tahrir, au Caire.

Ankara et Téhéran renforcent leurs relations politiques et économiques, dans une optique d'intérêts partagés: confirmation de la Turquie comme puissance régionale incontournable dans sa politique de « bon voisinage » et son dynamisme économique; possibilité pour l'Iran de desserrer, par ces accords économiques et l'intermédiation turque sur le nucléaire, un isolement plus relatif que les Occidentaux ne le pensent souvent. Mais on n'oubliera pas que les deux pays, parce que très actifs en direction du Machrek arabe, se retrouvent aussi dans une forme de rivalité sur plusieurs dossiers sensibles: le destin de l'Irak, le soutien aux Palestiniens (par exemple à Gaza), voire même le Liban, où M.Ahmadinejad et R.T.Erdoğan se sont succédés à quelques jours d'intervalle à l'automne dernier. Il conviendra donc de suivre attentivement cette rivalité de puissance régionale dont l'enjeu principal est l'influence respective du « modèle turc » et du « modèle iranien » au Moyen-Orient. Mais ce sera peut-être l'aspiration démocratique des peuples de la région qui fera  le départ entre ces deux « modèles »...

 

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