15-05-2011 - Conseil de coopération du Golfe

Enfin un syndicat qui recrute de nouveaux adhérents!

L'élargissement annoncé du Conseil de coopération du Golfe

à la Jordanie et au Maroc


Réunis à Riyad le 10 mai dernier, les dirigeants des six pays membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG: Arabie saoudite, Bahreïn, Emirats Arabes Unis, Koweït, Oman et Qatar: 40 millions d'habitants) ont annoncé, par la voix d'Abdellatif ez-Zayani, secrétaire général du Conseil, le prochain élargissement de celui-ci au  Royaume hachémite de Jordanie et au Royaume du Maroc. Le Conseil, qui souffle en 2011 ses trente bougies, est resté pendant ces trois décennies un club très fermé. Il semble avoir révisé son exclusivisme,  dans une conjoncture -les "printemps arabes" - qui fournit l'essentiel des arguments sous-jacents.

Le Royaume de Jordanie (6,5 millions d'habitants) n'avait pas tout à fait explicitement présenté sa candidature, que l'on peut cependant argumenter. Les raisons en sont principalement sécuritaires et économiques, mais aussi historiques. Les plus de 800 km de frontière jordano-saoudienne impliquent Amman dans les affaires de la Péninsule. L'unité de la Jordanie, petit pays à « l'identité plurielle » (la formule prudente renvoyant à la problématique de la composition binaire de la population, palestinienne et d'origine tribalo-bédouine), repose assez largement sur la personne du roi, et sur la continuité de la dynastie hachémite. On rappellera que celle-ci descend du chérif Hussein, gardien des Lieux Saints de la Mecque et Médine au début du XXe siècle, et destinataire pendant la Première guerre des promesses britanniques de Grand royaume arabe unifié. Les Hachémites du Hedjaz étaient alors les ennemis jurés de la tribu des Saoud qui arpentait le grand désert du Nedjed: c'est pourtant Abd el-Aziz ibn-Saoud qui, après trois décennies de lutte et en alliance avec les wahhabites, créera le royaume d'Arabie saoudite en 1932, reléguant définitivement les rejetons de chérif Hussein sur les trônes de Bagdad et d'Amman. La préoccupation sécuritaire de la Jordanie est évidemment aussi celle d'un environnement géopolitique sous tension presque permanente: conflit israélo-palestinien, grand voisin syrien, Irak post-2003 qui a amené en Jordanie des centaines de milliers de réfugiés et d'exilés, etc. Les tensions politiques et sociales de ces dernières années (revendications sociales, difficultés d'intégration des islamistes dans un jeu politique étroitement encadré par le Palais, etc.) ont été exacerbées par l'écho en Jordanie des "printemps" tunisien et égyptien principalement. La facture du pétrole et du gaz, qui pèse lourd dans le déficit budgétaire jordanien, pourrait être allégée. Autant de motifs à la recherche par le roi Abdallah II d'un adossement aux monarchies du Golfe, dont les problématiques politiques et sociales sont pour parties comparables.

Plus surprenant peut-être, au moins au plan de la géographie, le Royaume du Maroc (32 millions d'habitants). On sait les liens qui unissent les monarques du Golfe, et en particulier les souverains saoudiens, à la monarchie chérifienne. Ils reposent sur la dimension religieuse de cette dernière: le roi du Maroc, commandeur des croyants, est le descendant du Prophète. Elle repose aussi sur la participation historique du Maroc à certaines interventions militaires dans le Golfe (voir ci-dessous). Et enfin sur les importants investissements en pétrodollars du Golfe dans l'immobilier et les entreprises au Maroc. Pour autant qu'on ait compris les communiqués du CCG, celui-ci a fait au Maroc « la proposition de [le] rejoindre ». Rabat, déjà bénéficiaire d'un partenariat privilégié de "statut avancé" avec l'Union européenne, n'était pas officiellement demandeur d'une adhésion au CCG -sous réserve de preuves contraires à venir. Mais on peut rappeler que le Maroc avait rompu ses relations diplomatiques avec Téhéran pour protester contre les menaces iraniennes sur le Royaume du Bahreïn.  On suivra donc avec attention les réactions du Palais à cette offre des monarques du Golfe. Pour le moment, Rabat s'est officiellement félicité « de la concertation profonde et de la solidarité agissante entretenues avec les pays  du CCG», tout en réitérant « son attachement naturel et irréversible à l'idéal maghrébin et à la construction de l'Union du Maghreb Arabe, choix stratégique fondamental de la nation marocaine ».

D'après le communiqué officiel du CCG, la démarche d'élargissement « s'inscrit dans le cadre de la politique de proximité, du destin commun, de l'unité et de la consécration des liens étroits existant entre les pays du CCG, et les Royaumes respectifs du Maroc et de Jordanie. Cette initiative est en harmonie avec le statut du CCG et la Charte de la Ligue arabe, qui tous deux préconisent un rapprochement plus étroit, et des liens plus solides entre les pays arabes.». Au-delà de ces formules de circonstance, la logique de l'élargissement potentiel du Conseil de coopération du Golfe à la Jordanie et au Maroc, qui double du jour au lendemain la population du CCG, est éminemment géopolitique. Dans le contexte des « printemps arabes », il s'agit de consolider le syndicat des monarchies arabes conservatrices (ce que certains considéreront comme une tautologie), face aux menaces de déstabilisation par la revendication démocratique, et accessoirement par les revendications sociales (moins aiguës cependant qu'au Maghreb ou dans les Etats non rentiers du Machrek). Et de réagir à ce que les monarques du Golfe ont analysé comme une menace sécuritaire majeure pour leur propre existence: le lâchage par les Etats-Unis de leur allié stratégique le président égyptien Moubarak, confirmant que le « parapluie américain » ouvert en 1945  était susceptible de se refermer un jour au-dessus du Golfe. Et ce, même si les Etats-Unis ont laissé faire l'écrasement du mouvement démocratique au Bahreïn à la mi-mars par les Saoudiens et le CCG, témoignant de l'importance stratégique qu'ils accordent à la sécurité du Golfe, c'est-à-dire des approvisionnements pétroliers via le détroit d'Ormuz. L'élargissement recherché du CCG traduit également la volonté de consolider le front anti-iranien dans la région. C'est d'ailleurs le roi Abdallah de Jordanie qui, en décembre 2004, avait développé le premier le thème d'un "croissant chiite" menaçant la région (dans un entretien au Washington Post). Les observateurs ont bien relevé, en février, l'inquiétude des pays de la Péninsule de voir des bâtiments de guerre iraniens franchir le canal de Suez en février dernier (notre chronique du 4/4/2011), et patrouiller en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb dans le cadre de la lutte internationale contre la piraterie maritime. On peut cependant douter que la Jordanie, et plus encore un Maroc lointain, puissent apporter une aide concrète aux émirs et sultans du Golfe en cas de crise ouverte avec l'Iran. On remarquera enfin que le CCG ne dit pas un mot d'un éventuel élargissement à un autre pays qui est lui, explicitement, candidat depuis longtemps: le Yémen. Sanaa aurait peut-être pourtant plus d'arguments à faire valoir pour son adhésion que les deux impétrants annoncés...

L'historien rappellera que le réflexe monarchique d'autodéfense n'est pas nouveau dans la région. Il avait déjà joué à plein il y a une cinquantaine d'années, après les révolutions des Officiers libres qui avaient successivement renversé la monarchie égyptienne (en 1952), puis la monarchie irakienne (en 1958) et, plus tard, la monarchie libyenne (en 1969). Le rêve de la « nation arabe », incarné concurremment et/ou successivement par le nassérisme et le baasisme, et surtout par des raïs et autre zaïm  nationaux (Nasser, Kassem, Hafez el-Assad, Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi) a été celui de républiques qui, a plusieurs reprises, ont cherché à déstabiliser, voire à renverser les régimes monarchiques arabes: que l'on se souvienne de la longue « guerre civile » au Yémen, qui opposa dans les années 1960 les monarchistes (soutenus par des troupes saoudiennes et jordaniennes) au républicains (soutenus par un corps expéditionnaire égyptien); ou de la première (1958) et de la deuxième (1990) tentative d'invasion du Koweït par l'Irak; ou des tentatives de renversement de la monarchie sunnite des al-Khalifa au Bahreïn par des groupes révolutionnaires se réclamant de la nation arabe dans les années 1960 et 1970... Un demi siècle plus tard, la fracture monarchies/républiques paraît donc se réactiver.

Comme nous l'avions souligné dans notre analyse du 15 mars 2011, tout mouvement révolutionnaire suscite la structuration d'une contre-révolution: en témoigne l'activisme d'un CCG qui se verrait bien devenir le syndicat de la Sainte-Alliance des monarchies arabes. Mais la réalité est toujours plus complexe que les classifications binaires:  dans l'épreuve qu'il traverse actuellement, les télégrammes de soutien envoyés par la plupart des pétro-monarques à leur jeune ami le président de la République Arabe Syrienne, l'alaouite et baasiste Bachar el-Assad, en témoignent significativement  (notre chronique du 14 mai 2011).


                                                                                                                    Jean-Paul Burdy



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