14-7-2011-Bahreïn-Chiites-Statistiques

Bahreïn : « Le chiisme : combien de divisions ? »

Statistiques et occultation






On connaît la célèbre formule de Staline en 1945, rétorquant à Churchill qui lui demandait de respecter la liberté religieuse en Europe centrale : « Le Pape, combien de divisions ? ». Elle peut aisément s’appliquer au chiisme en général, dont le chiisme du Golfe, et au chiisme bahreïni en particulier.



70% de chiites au Bahreïn ?


              Manama, 26 février 2011:  clercs chiites en tête d'une manifestation contre la répression



Pour des raisons politiquement diamétralement opposées, et que l’on imagine aisément, les régimes d’obédience sunnite ont logiquement tendance à minorer l’importance de la composante chiite de leur population –quand ils ne nient pas purement et simplement son existence ; et les communautés chiites ont logiquement tendance à surestimer leur propre importance, ne serait-ce que pour dénoncer par les chiffres l’infériorisation sociale et politique, voire les discriminations, dont ils sont (ou seraient) les victimes. Les estimations du pourcentage de chiites dans l’ensemble d’une population vont ainsi fréquemment du simple au double, les journalistes et/ou rédacteurs en ligne se recopiant mutuellement à partir d’estimations dont les sources ne sont jamais citées ; et les chercheurs eux-mêmes restant dans un flou prudent, faute de pouvoir établir ou critiquer des statistiques raisonnées.


Le problème est particulièrement aigu pour le Bahreïn, dirigé par une dynastie sunnite: le pourcentage de chiites y varie ainsi, selon les sources, de moins de 50% à 75%. La fourchette de 65% à 70% est la plus fréquente dans les nombreux articles consacrés depuis février 2011 au « Printemps de Manama » et à ses suites 1. Elle est, depuis des décennies, rejetée par les sunnites bahreïnis comme « contraire aux faits » -critique avancée sans plus d’arguments statistiques scientifiquement validés que pour les tenants de la fourchette haute. Or, comme le fait régulièrement remarquer le chercheur américain Justin Gengler dans son excellent blog Bahrainipolitics.blogspot 2, derrière les chiffres, les enjeux sont de taille. Il faut certes se garder résolument d’une grille de lecture exclusivement communautariste, et mécaniquement statistique. Mais dans le cas d’espèce, minoritaire, le chiisme de l’archipel (ou plus précisément les organisations politiques qui le structurent) ne mérite(rait) pas plus que la portion congrue que la séance d’ouverture du Dialogue national au Bahreïn lui a réservée le 2 juillet (Cf. notre analyse du 3 juillet 2011). Nettement majoritaire, dans un pays où l’appartenance confessionnelle a historiquement un sens social et politique, le chiisme serait en droit d’exiger une représentation proportionnelle dans les instances de pouvoir. Or, le débat vient de rebondir à Manama en ce début juillet 2011…



Une enquête officielle occultée sur l’appartenance confessionnelle ?


Quelques mois après avoir publié, à la manière de Wikileaks, les notes des négociateurs palestiniens 3, c’est encore Al-Jazeera (Arabic) qui, le 1er juillet 2011, publie les bonnes feuilles d’un rapport officiel, mais inédit, traitant d’un sujet polémique : la répartition confessionnelle sunnites/chiites au Bahreïn (http://www.aljazeera.net/Mob/Templates/Postings/NewsDetailedPage.aspx?GUID=4D81B39A-4BE6-4B24-A235-E9969BE15063). Ce rapport aurait été établi entre juillet et novembre 2010 pour (ou par) la Central Informatics Organisation (CIO), administration bahreïnie chargée d’établir et de publier des statistiques de toutes natures concernant le royaume, et de procéder aux recensements de la population. Une recherche attentive sur le site officiel de la CIO (http://www.cio.gov.bh/CIO_ENG/default.aspx), ou sur le site du recensement 2010 (http://www.census2010.gov.bh/results_en.php), ne laisse toutefois apparaître aucune mention d’un tel rapport. Selon la chaîne qatariote, celui-ci aurait été classifié « secret et confidentiel » -formule qui peut laisser un peu dubitatif, sauf à confirmer, si le tampon était authentique, que la statistique confessionnelle ressort peu ou prou du « secret défense ». Les agences de presse et les médias bahreïnis (http://gulfnews.com/news/gulf/bahrain/bahrain-denies-sect-based-population-report-1.833374) ont immédiatement publié les démentis de l’agence de statistiques sur l’existence d’une enquête et d’un tel rapport sur ce sujet sensible : « The Central Informatics Organisation has never worked on compiling sect-based data on the Bahraini population. »

Pourquoi cette publication par Al-Jazeera, et pourquoi ces démentis immédiats ? Si ce rapport sur la répartition confessionnelle sunnites-chiites existe, l’enjeu en est évidemment double.

Il s’agirait tout d’abord de la première enquête officiellement menée au Bahreïn sur le sujet depuis le premier recensement, en 1941. On sait que nombre de régimes du Proche et du Moyen-Orient n’aiment guère –pour de bonnes et de mauvaises raisons- introduire la question de la répartition confessionnelle et/ou ethnique de leur population dans leurs recensements 4. On rappellera ici l’exemple le plus connu, le Liban, où le dernier recensement (qui incluait l’appartenance confessionnelle) remonte à 1932, sous le mandat français donc. L’absence de recensement officiel depuis 80 ans ayant pour objectif de ne pas fragiliser encore plus l’équilibre des institutions et de la répartition des postes et des emplois au prorata des appartenances communautaires d’alors : mais l’une des conséquences principales depuis des décennies est aussi la sous-estimation numérique des chiites dans le pays. On peut aussi évoquer le cas de la Turquie, qui a supprimé en 1965 les questions concernant l’appartenance ethnique, religieuse et linguistique des recensés : on en sait beaucoup moins, du même coup, sur les quelques 41 communautés auxquelles il était possible d’appartenir d’après le questionnaire. Le Bahreïn n’est donc pas une exception à une règle fréquente d’évitement des questions confessionnelles par pragmatisme ou par principe.

L’autre enjeu, et c’est bien là l’essentiel, est évidemment la répartition sunnites-chiites au sein d’une population musulmane à plus de 80% 5. Et les chiffres publiés le 1er juillet et immédiatement démentis sont : sunnites : 51% ; chiites 49%. Nous renvoyons à deux analyses argumentées de Justin Gengler sur cette répartition. Il a mené en 2009, pour sa recherche doctorale, une enquête auprès d’un échantillon estimé représentatif de 500 ménages bahreïnis, dont il a tiré, en particulier, une carte de la répartition ethnico-religieuse qui paraît pertinente. Il rend compte de sa démarche et de ses principales conclusions dans ses blogs du 5 avril 2011 ((http://bahrainipolitics.blogspot.com/2011/04), et du 5 juillet 2011, où il traite de la polémique ci-dessus (http://bahrainipolitics.blogspot.com/2011/07/dialogue-and-statistics.html). Gengler tire de son enquête, non encore éditée intégralement, une estimation d’un pourcentage de chiites de l’ordre de 57-58%. Soit sensiblement moins que la fourchette habituellement de 65 à 70%. Mais sensiblement plus que les 49% attribués par le rapport supposé du CIO.


Qui cherche quoi à travers ces « sect-based data » ?

Reste à évaluer les objectifs de la révélation par Al-Jazeera de ce rapport supposé et de son résultat principal : un rapport de forces sunnites/chiites à Bahreïn à 51/49. Que ce rapport existe réellement ou qu’il soit inventé, les hypothèses le concernant sont diverses, autant que difficiles à hiérarchiser, et plus encore à démontrer.

1/ Première hypothèse : il s’agit d’ouvrir le Dialogue national en en fixant clairement et préalablement certaines limites. Le rapport supposé est publié par Al-Jazeera le 1er juillet, donc à la veille de la session d’ouverture du Dialogue national à Manama. On sait que les mouvements chiites (et, en particulier, le parti Wefaq) ont hésité jusqu’à la dernière minute à y participer, estimant la place qui leur était réservé au mieux insuffisante, au pire dérisoire, par rapport au poids de la communauté chiite (Cf.notre analyse du 3 juillet 2011). Le rapport aurait alors pour but d’affaiblir la position des représentants chiites (et en particulier le Wefaq), en relativisant le nombre « objectif » des chiites dans le pays. La fuite opportune du rapport serait alors à chercher plutôt du côté du monarque, qui a promu le Dialogue national à travers le prince héritier, mais n’entend pas céder pour autant à la pression des organisations chiites. Il le leur fait donc savoir –une fois de plus- à travers le 51/49.

2/ Deuxième hypothèse, la publication du rapport vise, au contraire, à saboter l’ouverture du Dialogue national :

- car l’existence même du rapport montre que le gouvernement (sunnite) établit, de manière caché, des « statistiques sectaires » ;

- car la conclusion principale du rapport (le 51/49) vise à faire des chiites aussi une minorité statistique, aggravant ainsi leur sentiment historique de ségrégation, de discrimination, et de sous-représentation politique.

Ces deux volets ne peuvent que provoquer la colère des chiites et de leurs représentants politiques, déjà peu tentés de participer au Dialogue national. Le rapport peut donc les pousser à refuser le Dialogue, ou à le quitter rapidement (comme ils avaient quitté en mars l’Assemblée, estimant ne pas y être suffisamment représentés et consultés). Cette absence, ou ce départ, faciliteraient la dénonciation du sectarisme des chiites, et permettraient d’imputer à « ceux qui refusent le Dialogue » la responsabilité de son échec. On le voit bien, cette deuxième hypothèse conforte le « camp des durs », tenants de la répression continuée et de l’affrontement direct avec les chiites, comme dans des épisodes précédents depuis les années 1990. Dans cette hypothèse, la responsabilité de la publication pourrait alors être à chercher plutôt du côté du premier ministre et oncle du roi, considéré comme très hostile à l’ouverture du Dialogue national. Justin Gengler note d’ailleurs que le CIO est apparemment lié administrativement à l’appareil sécuritaire, lequel est sous la tutelle du premier ministre : le CIO bahreïni aurait ainsi la même fonction productrice de statistiques que la CIA américaine et son célèbre « CIA World Factbook ». Dans les deux cas, CIO ou CIA, les statistiques méritent à tout le moins une lecture critique scrupuleuse de leurs origines, du sens de leur élaboration, et des objectifs dits ou non-dits de leur publication 6.


3/ Troisième hypothèse, le rapport supposé est le produit d’un travail d’enquête scientifique commandité par les autorités bahreïnies, et reposant sur le croisement de données issues des recensements, des registres religieux (dont ceux des waqf), etc.. Avec les quelques pourcents de marge d’imprécision inhérents à ce type d’enquête, la conclusion 51/49 qui met à peu près à égalité les deux parties au conflit reflèterait la réalité sociologique du royaume. Ou, plus exactement, fixerait à la manière d’un instantané, l’efficacité statistique des politiques publiques d’attribution de la nationalité bahreïnie à des étrangers sunnites dans les deux dernières décennies. Dans le but connu, bien qu’officiellement et énergiquement nié par le régime, de « rééquilibrer » démographiquement le royaume au profit des sunnites, supposés (fermes) soutiens de la monarchie, et donc au détriment des chiites, depuis toujours tenus en suspicion religieuse, sociale et politique. La faiblesse de cette troisième hypothèse est qu’apparemment personne n’a entendu parler d’une telle enquête en 2010, dans un petit pays, où l’information circule vite sur l’internet et à travers blogs et réseaux sociaux ; et où les chiites comme groupe religieux, communauté sociologique et ensemble de mouvements et de partis, sont très attentifs à tout ce qui concerne leur statut dans le royaume. Bon connaisseur du CIO et des enquêtes statistiques au Bahreïn ces dernières années, Justin Gengler dit dans son blog n’en avoir jamais eu vent. Curieusement, exactement au même moment, une polémique comparable à celle du Bahreïn s’est développée au Koweït, suite à la publication d’un rapport que l’administration dit ne pas connaître, et qui répartit la population entre sunnites et chiites (15,7% de la population), et entre membres des tribus (50,8%) et résidents urbains (33,5%)7.


Mais, quelle que soit l’hypothèse privilégiée, on n’oubliera pas que le mouvement de la place de la Perle a cherché, difficilement certes dans le contexte répressif et de tensions entre lignes qui pesaient sur lui, mais de manière indéniable néanmoins, à transcender le clivage confessionnel chiites/sunnites (Cf. notre analyse du 30 mars 2011). Le rapport supposé va donc, dans son esprit de comptage confessionnel, à contre-courant de la revendication démocratique du « Printemps de Manama ». C’est sous cet angle qu’il faudrait le lire s’il venait jamais à être reconnu et validé par son commanditaire officiel.



Notes :


1 Eminente spécialiste du chiisme, en particulier dans le Golfe et au Bahreïn, Laurence LOUËR, retient le chiffre de 70%, dans :  Vie et mort de l’utopie révolutionnaire dans les monarchies du Golfe, in MERVIN Sabrina (dir.), Les mondes chiites et l’Iran, Paris, Karthala- Beyrouth, IFPO, 2007, p.61, note 2 ; ou encore dans : Chiisme et politique au Moyen-Orient. Iran, Irak, Liban, monarchies du Golfe, Autrement, 2008, et : Transnational Shia Politics. Religious and Political Networks in the Gulf, Londres-Hurst, New York-Columbia University Press, 2008. François THUAL retient 65% dans Géopolitique du chiisme, Paris, Arlea, 2002.

3 Ce qui a affaibli leur position aux yeux de la population palestinienne, et a encore plus affaibli, si besoin était l’Autorité palestinienne vis-à-vis du Hamas, dont le Qatar est un soutien indirect.

4 La France n’échappe pas, ces dernières années, au débat sur « les statistiques ethniques », qui divise et la communauté scientifiques (démographes, sociologues, politistes), et les politiques. La loi, au nom de l’égalité des citoyens, de la neutralité de l’Etat en matière religieuse en vertu de la Loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat, et des traditions jacobine d’unité de la nation et de la République, interdit de telles statistiques. Certains scientifiques s’appuient toutefois sur les pratiques anglo-américaines pour estimer que, pour être efficaces, les politiques publiques ont besoin lors de leur élaboration, pendant leur mise en œuvre, puis lors de leur évaluation, de s’appuyer sur des statistiques fines, y compris « socio-ethniques », permettant de bien cerner les populations concernées par l’action publique –qui ressort alors peu ou prou de «l’affirmative action » (curieusement traduite en français en « discrimination positive »).

5 Les chrétiens sont estimés à 9% de la population, les juifs à moins de 1%. 10% des résidents pratiquent d’autres religions, principalement le bouddhisme ou le sikhisme.

6 Dans la même veine de la provocation politique, une autre hypothèse encore pourrait être argumentée –évidemment sans preuves : des chiites radicaux auraient forgé ce rapport supposé pour verser de l’huile sur le feu, relancer les affrontements qui ont marqué les mois de février-mars principalement, et donc radicaliser la contestation du régime monarchique et sunnite.

7 Cf. http://gulfnews.com/news/gulf/bahrain/bahrain-denies-sect-based-population-report-1.833374 du 4 juillet 2011: « Kuwait denied claims that the Interior ministry had compiled a report on the country’s demographic figures based on sects.“There is no truth whatsoever in the allegations that the Interior ministry has prepared statistics about the number of Kuwaiti nationals based on their Sunni or Shiite sects. […] We did not work on a report categorising Kuwaitis as tribesmen or city dwellers nor had an account of the size of tribes, either. . […] The Interior ministry does not have the prerogatives to issue such statistics”, security sources said, according to Kuwaiti Al Aan news portal. A report widely circulated on the Internet claimed that Shiites constituted 15.7 per cent of the population, tribesmen 50.8 per cent and city dwellers 33.5 per cent. » Les chiites représenteraient environ 1O% des populations saoudienne, qatari, emirati et omanaise.


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