13 novembre 2013-Turquie-Irak-chiisme

Analyse du 13 novembre 2013 par JP.Burdy et Jean Marcou


La Turquie, l'Irak et les chiites (suite).


                       Une visite d' Ahmet Davutoğlu à Bagdad

et à Najaf , les 10 & 11 novembre 2013.



Depuis plusieurs semaines le gouvernement turc clame son intention de restaurer des liens avec l’Irak, passablement endommagés par plus de deux ans de querelles incessantes entre les deux pays. Dans cette perspective, le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, a effectué, les 10 & 11 novembre 2013, une visite officielle en Irak, à la fois dans le cadre des relations bilatérales, et pour réaffirmer quelques principes généraux d'action, alors que la guerre en Syrie continue, mais évolue au profit du régime de Damas. La période retenue n'est pas sans importance non plus pour des raisons religieuses : c'est le début de muharram, le premier mois du calendrier lunaire, qui est marqué par les grandes cérémonies du deuil chiite de l'achoura, rappel du martyre de Ali et de Hussein. Si on laisse de côté la recherche par le premier ministre irakien Nouri al-Maliki d'une restauration de son image régionale (dans la perspective des prochaines élections générales en Irak), et donc de la restauration de relations bilatérales correctes avec la Turquie et les Etats-Unis, le déplacement d’Ahmet Davutoğlu est l'occasion de faire un point d'étape sur un des volets de la diplomatie régionale d'Ankara : les relations avec le monde chiite du Moyen-Orient  1 .


La diplomatie turque confrontée aux révolutions arabes


On se souvient de la visite officielle historique du premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan en Irak, les 29 & 30 mars 2011, à laquelle nous avions consacré une longue chronique 2. On avait retenu tout particulièrement son étape remarquée à Najaf (épicentre spirituel et politique d’un « croissant chiite » duodécimain qui s’étire du Golfe au Liban). On en était alors au tout début des « printemps arabes », dominés par le départ forcé du Tunisien Ben Ali, et de l'Egyptien Moubarak. La crise libyenne venait juste de commencer, et les manifestations en Syrie n'avaient encore réuni que quelques dizaines d'opposants. Fin mars, c'est plutôt la répression des opposants chiites de la place de la Perle, à Manama, au Bahreïn, qui focalisait l'attention régionale. A l'époque, la diplomatie turque de « bon voisinage et zéro problème avec les voisins » était encore tout à fait pertinente. Lors de ses trois étapes (Bagdad, puis Najaf, puis Erbil), le premier ministre avait souligné qu'Ankara entretenait désormais des relations bilatérales cordiales avec le nouveau régime irakien post-2003 ; manifestait son respect et son soutien aux chiites en Irak et au-delà (Bahreïn inclus) ; et avait développé par ailleurs d'excellentes relations depuis 2007 avec une entité autonome kurde irakienne, en réalité quasiment indépendante.


Trente mois plus tard, le contexte régional a radicalement changé pour la diplomatie turque. Car l'évolution des révolutions arabes a peu à peu sapé les piliers de la politique du « zéro problème ». Et c'est moins le renversement du colonel Kadhafi (par une intervention militaire occidentale qui a suscité de fortes réticences turques), ou les difficultés croissantes du président frère-musulman égyptien Mohamed Morsi (finalement destitué par le coup d'Etat militaire du 3 juillet 2013), que le développement de la guerre en Syrie qui a mis Ankara dans une position de plus en plus difficile. Les engagements radicaux de la Turquie contre le régime de Bachar Al-Assad ont impliqué le pays dans le conflit sur plusieurs plans: par l'hébergement de l'opposition politique syrienne de l'extérieur (initialement le CNS, dominé par les Frères musulmans), puis d'une partie de l'Armée syrienne libre ; par le rôle de plaque tournante des livraisons d'armes aux groupes d'opposition armée en Syrie même, ceux-ci étant de plus en plus fragmentés, et de plus en plus dominés par des courants djihadistes sunnites radicaux ; et par l'arrivée de plus de 600000 réfugiés enregistrés (on approche sans doute, en réalité, le million). Or la politique d'Ankara à partir de l'automne 2011 misait sur un renversement rapide du régime de Damas, à l’instar de celui du régime de Mouammar Kadhafi qui venait d’avoir lieu. Mais Bachar Al-Assad a tenu bon et la perspective de sa chute, au contraire, paraît s'éloigner depuis le printemps 2013, avec le soutien massif apporté au régime baasiste par la Russie, et les acteurs régionaux que sont l'Iran et le Hezbollah libanais. C'est donc à l'aune de cette situation très inconfortable pour Ankara qu'il faut lire la visite d'Ahmet Davutoğlu en Irak.


Solder deux ans de querelles turco-irakiennes


Rencontrant son homologue irakien Hoshyar Zebari (qui s'était rendu à Ankara quelques semaines plus tôt), le ministre turc a signifié le retour à la normalité des relations bilatérales. On se souvient que celles-ci avaient connu une période de forte tension à partir de 2011. Bagdad avait alors lancé un mandat d'arrêt international consécutif à sa condamnation à mort par contumace contre l'ancien vice-président (sunnite) irakien Tarek Hachemi, accusé par le premier ministre (chiite) Nouri al-Maliki de complicité dans des campagnes d'attentats. Or Tarek Hachemi s'était réfugié en Turquie, avec le soutien proclamé d'Ankara 3 Mais surtout Bagdad avait été de plus en plus irrité par l'intensification des relations politiques et économiques directes entre Ankara et Erbil, en particulier dans les questions d'hydrocarbures. En représailles, outre des vexations mineures (interdiction pour l'avion du ministre turc du pétrole d'accéder à Erbil pour participer à une conférence internationale), l'Irak avait exclu la compagnie pétrolière turque TPAO d'un important contrat d'exploration dans le sud de l'Irak. Dans ce registre, la Turquie ne s’était pas privée pour sa part de défier Bagdad quand l’occasion s’en était présentée. Ainsi en août 2012, Ahmet Davutoğlu, aidé par les Kurdes irakiens, n’avait pas hésité à se rendre à Kirkouk 4, sans l’aval du gouvernement fédéral de Bagdad, qui avait alors accusé le chef de la diplomatie turque de « violer une fois de plus la souveraineté irakienne. » 5


Il est aussi probable qu’à partir de la mi-2011, la Turquie confrontée à une reprise de la guérilla kurde, après l’échec des pourparlers qu’elle avait engagés avec le PKK à Oslo via ses services de renseignement, a joué Erbil contre Bagdad. Au cours du second semestre 2011, en effet, le gouvernement turc n’avait cessé de reprocher à Bagdad son inaction face à une rébellion kurde qui a historiquement ses bases arrière en territoire irakien. Dans le même temps il resserrait encore ses liens avec le gouvernement à Erbil de la région kurde d’Irak du nord qui acceptait d’appeler le PKK à cesser la lutte armée pour rechercher un règlement politique. Cette accentuation de la convergence politique entre Ankara et Erbil s’était doublée d’un renforcement de leur coopération économique et commerciale, les Turcs et les Kurdes irakiens concluant des contrats gaziers et pétroliers directs, sans requérir l’aval de Bagdad, pourtant prévu par les textes de mise en œuvre de la constitution fédérale irakienne de 2005. Cette dégradation des relations turco-irakiennes avait vu le premier ministre Nouri al-Maliki, dès le mois d’avril 2012, affirmer publiquement que la Turquie se comportait désormais comme « un pays ennemi » (sic), le gouvernement de l’AKP pour sa part n’hésitant pas à encourager le parlement irakien à renverser son chef de gouvernement, après avoir pendant plusieurs mois demandé aux Etats-Unis de faire pression sur lui pour qu’il change de comportement.


Mais foin de ces heures sombres ! Annonce a donc été faite récemment d'une probable visite du premier ministre irakien al-Maliki à Ankara, suivi d'une visite du premier ministre turc à Bagdad. La normalisation des relations turco-irakiennes semble donc en vue, les contentieux étant en voie de résolution sur les dossiers du Kurdistan irakien et des contrats pétroliers. On remarquera cependant que le ministre turc n'est pas passé par la case Erbil, la réconciliation avec Bagdad sur ce dossier restant à confirmer. Et ce d’autant plus que plusieurs voix qui comptent au sein du Gouvernement régional kurde (GRK/KRG) se sont émues pour espérer que le réchauffement entre Ankara et Bagdad n’aurait pas de conséquences fâcheuses pour les relations turco-nord-irakiennes. Quant au dossier syrien, si des « divergences d'analyse subsistent» entre la Turquie et l’Irak, les deux parties s'accordent toutefois sur « la nécessité du rétablissement de la paix dans ce pays. » Ces déclarations encourageantes montrent bien que, plus que le dossier syrien, ce sont bien des accrochages bilatéraux touchant à des questions sensibles (Kurdes, sunnites), qui sont à l’origine du refroidissement entre les deux pays, au cours des deux dernières années.


La restauration des relations bilatérales turco-irakiennes. Et le chiisme


L'étape d’Ahmet Davutoğlu, le 11 novembre 2013, à Najaf, au cœur du « pays chiite » irakien, n’est pas sans importance. Le ministre turc a mis ses pas dans ceux de son premier ministre en mars 2011. A Najaf, il est allé prier au mausolée d'Ali, et a effectué une brève visite dans la deuxième « ville sainte » d'Irak, Kerbala, qui abrite le mausolée de Hussein, l'autre figure fondatrice du chiisme. Et il a rencontré deux éminentes figures du chiisme irakien, aussi différentes qu'il est possible. Tout d'abord le seyyed Moqtada al-Sadr, dirigeant présumé de la mystérieuse Armée du Mahdi, un chiite politique radical proche de l'Iran (où il s'est exilé pendant quatre ans entre 2007 et 2011). En 2011, R.T. Erdoğan n'avait d'ailleurs pas rencontré Moqtada al-Sadr. Ahmet Davutoğlu a ensuite rencontré le grand ayatollah Ali al-Sistani, 83 ans, la plus grande figure spirituelle du chiisme contemporain, figure quiétiste très influente bien au-delà des seules frontières irakiennes : sa parole est très suivie en Iran et dans le Golfe. Et au Levant, en particulier du côté de la communauté chiite libanaise.


Les deux rencontres se sont tenues à huis-clos. Mais Ahmet Davutoğlu a multiplié les déclarations publiques d'amitié avec le chiisme, insistant sur la nécessité pour la Turquie comme pour l'Irak de « dépasser les tentations sectaires au Moyen-Orient, et de travailler à les réduire. » Il visait donc explicitement les affrontements entre sunnites et alaouites (et accessoirement chiites 6) en Syrie qui, après avoir été largement construits par le régime de Damas, très actif à confessionnaliser un conflit qui ne l'était pas initialement, sont désormais devenus une sanglante réalité sur le terrain. Or les opposants sunnites, en particulier les djihadistes, sont soutenus par les pétromonarchies sunnites du Golfe, et en particulier par l'Arabie saoudite et le Qatar wahhabites. Et le régime syrien, qui a coalisé une bonne partie des minorités religieuses et confessionnelles non sunnites du pays 7, est soutenu par le Hezbollah libanais et la force Al-Qods des Gardiens de la révolution iraniens.


En arrière-plan : les conflits confessionnels, et surtout la Syrie


Il est donc légitime d'estimer que les déclarations du ministre turc des affaires étrangères avaient plusieurs objectifs. Il s'agissait, tout d'abord, de convaincre les Irakiens -gouvernement central comme chiites du sud- que la Turquie n'agit pas comme puissance sunnite mais transcende la diversité confessionnelle (et ethnique) au sein de l'islam 8. L'Irak est un acteur régional du conflit syrien, de second plan certes, et plutôt par le seul fait de sa longue frontière avec la Syrie, très poreuse et traversée sans problème par les djihadistes sunnites, dont l'un des mouvements les plus radicaux, récemment apparu, est d'ailleurs significativement dénommé « L'Etat islamique de l'Irak et du Levant ».


Il s'agissait également de signifier aux Iraniens, principalement par le vecteur d'un Moqtada al-Sadr réputé proche de Téhéran, que la Turquie est de bonne volonté, et n'entend pas, par son soutien à l'opposition, appliquer au conflit syrien une grille de lecture confessionnelle opposant les rebelles sunnites à un régime « chiite » par son appartenance à l'alaouisme. Ankara veut donc éteindre les critiques qui, dans la région, présente son soutien à l'opposition syrienne comme inspiré par des logiques « sectaires », sunnites en l'occurrence -ce qui met la Turquie sur le même plan que l'Arabie saoudite ou le Qatar. Les observateurs ont d'ailleurs remarqué que la visite du ministre turc en Irak a été précédée, une semaine plus tôt, par la visite à Ankara du ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammed Javad Zarif, réputé porteur depuis sa nomination par le nouveau président iranien Hassan Rohani, de propositions de détente dans les relations bilatérales et multilatérales de l'Iran. A cette occasion déjà, Ahmet Davutoğlu et Mohammed Javad Zarif avaient exprimé leur préoccupation commune à propos de l'aggravation dans la régions des « sectarian conflicts » -les conflits confessionnels donc ; et leur volonté de travailler à les réduire.


Même si cela est moins spectaculaire qu'avec Recep Tayyip Erdoğan en mars 2011, on aura compris que la visite d'Ahmet Davutoğlu avait, une nouvelle fois, une dimension irakienne (d'ailleurs réciproque), mais aussi une dimension régionale. Visant à « (re)gagner des cœurs et des esprits » en Irak et dans la mouvance chiite régionale, elle traitait, assez explicitement, de perspectives de repositionnement de la Turquie, mais aussi peut-être de l'Iran, dans un conflit syrien de plus en plus confessionnalisé. 


Mais rien n'est simple. Ainsi, le 15 novembre, le président A.Gül affirme qu'il n'est pas question que la Turquie accepte l'émergence d'une administration autonome kurde au nord de la Syrie, annoncé par le PYD, parti kurde syrien très proche du PKK turc. Et, le lendemain 16 novembre,  la Turquie déroule le tapis rouge pour Massoud Barzani, le président du KRG, en visite officielle à Ankara: un déploiement  d'honneurs qui pourrait ne plaire que moyennement à Bagdad...



                                                                                                                                         Jean-Paul Burdy et Jean Marcou



Ce texte a également été posté sur le site de l'OVIPOT:  http://ovipot.hypotheses.org/9517


NOTES

1/ Voir nos chroniques de 2011 & 2012 : https://sites.google.com/site/questionsdorient/chroniques-d-actualite/12-8-2011-turquie-chiites-jafaris; et https://sites.google.com/site/questionsdorient/chroniques-d-actualite/24-novembre-2012-achoura-chiite-a-istanbul; et notre article : Jean-Paul BURDY, Les chiites jafaris de Turquie: une composante d'une « politique régionale chiite » de l'AKP ?, in PARLAR DAL Emel (dir.),  La politique turque en question. Entre imperfections et adaptations, Paris, L'Harmattan, octobre 2012, 256p., p.141-156

3/ Cf. sur le blog de l'OVIPOT l'article de Jean Marcou du 12 septembre 2012

4/ La ville de Kirkouk, capitale pétrolière du Nord-Irak avec Mossoul, partiellement peuplée de Turkmènes et de Kurdes, est l'objet d'un contentieux entre Bagdad, qui y exerce son autorité, et Erbil, qui voudrait intégrer la zone à l'autorité du Kurdistan autonome. Après 2003, Ankara avait joué la carde trukmène pour exercer une certaine influence sur Mossoul et Kirkouk, au grand dam de Bagdad.

5/ Cf. sur le blog de l'OVIPOT l'article de Jean Marcou du 4 août 2012

6/ Si les alaouites représentent 10 à 15 % de la population syrienne, les chiites sont très peu nombreux : quelques dizaines de milliers, dans quelques villages au nord de la frontière libanaise (la région de Qoussayr, où le Hezbollah libanais a mené la bataille de mars-avril 2013), et dans quelques quartiers de Damas, en particulier celui de Sayyeda Zeinab, dans la banlieue sud-est, où l'influence iranienne est forte depuis les années 1980.

7/ Une partie de la population sunnite syrienne soutient le régime ; en particulier les bourgeoisies commerçantes et d'affaires de Damas et d'Alep, que le régime a fait profiter de la libéralisation économique à partir des années 1990.

8/ Cette affirmation restant cependant à démontrer en politique intérieure turque : par exemple, les alévis de Turquie, que l'on rattache par commodité mais un peu abusivement au chiisme, et qui représenteraient 15 à 20 % de la population, réclament depuis des années leur reconnaissance officielle par le Diyanet, la direction des affaires religieuses rattachée au premier ministre turc, pour pouvoir bénéficier d'avantages comparables à ceux des sunnites (formation d'imams, lieux de culte, cours de « catéchisme » alévi dans les établissements scolaires, etc.).

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