13 juin 2014: Marcou sur la Turquie en Irak

La Turquie confrontée à la redistribution des cartes en Irak




Le consulat général de Turquie à Mossoul (en 2009)



Deux jours après la prise de Mossoul par les forces de l’Etat Islamique en Irak au Levant (EIIL), la Turquie se retrouve face à ce qu’il faut bien appeler une prise d’otages de grande ampleur qu’elle n’avait pas du tout anticipée (cf. notre édition du 11 juin 2014). 31 camionneurs turcs et 49 membres du personnel de son consulat de Mossoul ont été surpris, le 10 juin, par l’avance de l’EIIL dans le nord de l’Irak, et même si le mouvement islamiste ne parle pas clairement en l’occurrence de prise d’otages, l’incertitude qui plane sur le statut des Turcs, pris dans sa nasse, n’en est pas moins inquiétante pour Ankara.


Après Mossoul… Bagdad ?


Il faut dire que la situation reste des plus incertaines dans la région. Certes, pour parer à la menace d’une nouvelle poussée de l’EIIL, les peshmergas de Massoud Barzani ont pris, le 12 juin, le contrôle Kirkouk, abandonnée par les troupes irakiennes. Cela pourrait conforter l’organisation radicale sunnite dans sa volonté de regarder plutôt vers le sud pour marcher sur Bagdad. C’est sans doute ce qui a conduit le ministère turc des affaires étrangères, au soir du 12 juin, à demander à ses citoyens, qui se trouvent encore en Irak, de quitter celui-ci au plus vite. Car le plus inquiétant est en fait la totale impuissance de l’État fédéral irakien et la liquéfaction de son armée. Ayant initialement refusé de s’unir aux Kurdes irakiens pour faire front, le gouvernement chiite de Nouri al-Maliki a réagi en annonçant qu’il allait fournir des armes à ses citoyens pour leur permettre de se défendre. Ce n’est que tardivement le 12 juin, qu’Hoshyar Zebari, le ministre irakien des affaires étrangères, lors d’une conversation téléphonique avec son homologue turc, l’a assuré que Bagdad était désormais déterminée à renouer avec Erbil.


Dans le contexte actuel, Turcs, Kurdes et Chiites irakiens ont effectivement intérêt à se serrer les coudes, mais ce ne sera pas facile dans le climat de défiance qui s’est installé entre eux depuis maintenant près de 3 ans. Alors même que jusqu’à la mi-2011, la Turquie avait plutôt cherché à jouer la convergence avec Bagdad, en établissant avec son voisin arabe un partenariat stratégique et en cherchant à apaiser les rivalités entre les factions irakiennes, elle a laissé ses relations se détériorer avec le gouvernement chiite de Nouri al-Maliki (au demeurant engagé dans une lecture assez sectaire de la problématique irakienne), en se rapprochant du gouvernement kurde d’Irak du nord. Au départ, cette stratégie était surtout motivée par la volonté d’affaiblir le PKK en s’alliant aux Kurdes irakiens, mais par la suite la signature d’accords pétroliers directs avec Erbil  a accentué encore l’éloignement d’Ankara et de Bagdad. L’ébauche d’une réconciliation, l’année dernière, a vite tourné court, lorsque les Kurdes irakiens ont commencé à exporter leur pétrole vers le port turc de Ceyhan. Le résultat de cette mésentente, de l’affaiblissement régulier du gouvernement fédéral irakien et de la posture trop partisane de celui-ci est donc aujourd’hui la prise de Mossoul et le risque de création d’un Etat islamiste sunnite radical à cheval sur l’Irak et la Syrie.


La Turquie isolée ?


Pour réagir à ces événements, la Turquie risque d’avoir du mal à pouvoir compter sur des alliés régionaux fiables. L’Arabie Saoudite et les pays du Golfe sont peut-être satisfaits de voir que cette évolution des équilibres régionaux inquiète, tant leur traditionnel rival iranien, qu’une Turquie d’avec laquelle ils ont pris leurs distances. Mais ils risquent d’avoir à cohabiter à terme avec des djihadistes radicaux qui leur sont hostiles et qui combattent en Syrie les mouvements sunnites qu’ils soutiennent. L’Iran pour sa part s’interroge sans doute sur la meilleure voie à suivre pour enrayer la progression de l’EIIL. Intervenir en Irak, même de façon diffuse ou ponctuelle, n’est pas facile pour la République islamique. Ses relations avec le régime arabe chiite de Bagdad sont en effet loin d’être simples. Et tant les Kurdes que les Turcs risquent de s’inquiéter de voir l’Iran affirmer sa présence dans l’Ouest de l’Irak, ce qui peut avoir en outre des conséquences sur le conflit syrien. Deux bataillons iraniens de la force al-Qods (la branche extérieure des gardiens de la Révolution) auraient cependant aidé, le 12 juin, les troupes de Bagdad à reprendre la ville de Tikrit, tombée la veille aux mains de l’EIIL…


Il faut voir également qu’en dépit de la convergence observée jusqu’à présent entre la Turquie et le gouvernement régional kurde de Massoud Barzani, les évolutions les plus récentes sur le terrain créent une situation nouvelle. La prise de contrôle par les peshmergas de la ville pétrolière de Kirkouk (même justifiée par la fuite des troupes irakiennes) renforce encore l’indépendance de fait du Kurdistan irakien, au moment même où la Turquie n’est toujours pas parvenue à mener à bien son projet de règlement politique de la question kurde et où l’ambiance est de nouveau très explosive dans ses provinces du sud-est…


Au plan international, la situation n’est guère plus réjouissante pour Ankara. Certes, les Etats-Unis manifestent une vive inquiétude. Des rumeurs ont évoqué de possibles frappes de drones américains et, le 12 juin, Barack Obama a déclaré qu’il examinait actuellement «toutes les options possibles». Les Etats-Unis sont-ils prêts pour autant à replonger dans un bourbier irakien dont ils ont mis plus de huit ans à s’extraire ? Les Turcs ont certes obtenu, le 11 juin, une réunion d’urgence des ambassadeurs de l’OTAN. Mais, le lendemain, Anders Fogh Rasmussen, le secrétaire général de l’OTAN, qui a appelé à une libération immédiate des otages turcs, a estimé qu’il ne voyait pas très bien en revanche quel pourrait être le rôle de l’Alliance en Irak.


Davutoğlu à la manœuvre… Erdoğan en campagne…


En réalité tout porte à croire qu’il sera extrêmement difficile de rétablir une souveraineté fédérale irakienne (qui n’a d’ailleurs jamais été véritablement entière et crédible) et que la Turquie a des chances de devoir se résoudre à cohabiter sur sa frontière sud avec une Syrie et un Irak divisés en plusieurs principautés et gouvernements différents : un Etat sunnite radical dominé par l’EIIL à l’Ouest de l’Irak, un Etat chiite à l’Est et au Sud, le régime alaouite de Damas et de Lattaquié, les Kurdes de Syrie du nord, les Kurdes d’Irak du nord… C’est peut-être déjà ce que l’EIIL a entrepris de faire accepter à Ankara en échange de la libération des otages. En tout état de cause, le sort de ces derniers est en train de devenir aussi un enjeu de politique intérieure. Revenu précipitamment en Turquie après avoir écourté un séjour aux Etats-Unis, Ahmet Davutoğlu semble avoir été convié à assumer toutes les conséquences tant internationales que domestiques d’une nouvelle donne régionale, qui n’est pas sans rappeler les débats géographiques épiques des lendemains de la Première guerre mondiale. Le 12 juin, le chef de la diplomatie turque a tenté d’organiser une réunion pour informer les dirigeants de l’opposition de la situation à Mossoul, mais le projet a échoué, sans toutefois empêcher un premier contact entre le ministre des affaires étrangères et le président du parti kémaliste CHP, Kemal Kılıçdaroğlu. Ce dernier aurait fait savoir que, selon lui, la politique de l’AKP au Moyen-Orient avait été «une erreur totale, qui a plongé le pays dans un bourbier, en l’isolant dans la région.»


Pour sa part, alors qu’il est sensé annoncer sa candidature à l’élection présidentielle le 15 juin, Recep Tayyip Erdoğan ne s’est pas encore exprimé sur la chute de Mossoul et sur la situation qui prévaut en Irak. Alors qu’il se prépare à tenir à Vienne, le 19 juin, un nouveau meeting électoral (cf. notre édition du 9 juin 2014) qui n’a pas été reporté, il a téléphoné le 12 juin à Angela Merkel pour lui demander d’accélérer les mesures nécessaires à l’organisation du scrutin présidentiel au sein de la diaspora turque résidant en Allemagne…



Ce texte est initialement paru sur le site de l'OVIPOT: http://ovipot.hypotheses.org/10273



Comments