13 août 2014 - La France et Gaza


Gaza, éléments de bilan d'étape



(6) France: déséquilibre et renoncement ?




C'est la déclaration initiale du président Hollande qui a,  d'entrée, le 8 juillet, posé problème, tant elle est apparue excessivement unilatérale au profit de la seule puissance israélienne. Le discours présidentiel a paru, ensuite, tenté par une fausse symétrie entre les belligérants, alors que, bien évidemment, Israël et Palestine ne sont pas à égalité, ni au plan militaire, ni au regard du droit international. A droite comme à gauche (y compris au sein de son propre parti), le président français a reçu une volée de bois vert pour ses prises de position pendant la crise de Gaza.Car elles ont été analysées comme affaiblissant encore plus, si besoin était, la possibilité pour la diplomatie française d'essayer de peser sur les événements... Quelques titres des éditorialistes:

- «Israël-Palestine : le renoncement diplomatique français»: Benjamin Barthe, Le Monde, 22 juillet 2014 1;

- «Conflit israélo-palestinien : la France doit cesser de s'aligner bêtement sur les Etats-Unis», analyse de Renaud Girard, Le Figaro, 22 juillet 2;

- «Palestine : Monsieur le Président, vous égarez la France»: lettre ouverte d'Edwy Plenel dans Médiapart le 23 juillet 3, commençant par un long rappel aux dérives du mollettisme et de la SFIO dans les années 1950;

- «La double faute de François Hollande»: tribune-pétition de chercheurs spécialistes de l'Institut de recherche et d'études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (IREMMO) dans Libération le 4 août 4;

- «Lever la voix face au massacre perpétré à Gaza», tribune de Dominique de Villepin dans Le Figaro du 31


juillet, critique féroce de l'absence de vraie prise de position française 5 (cf. notre billet du 15 août).


Se sont ajoutées au volet proprement diplomatique les vigoureuses polémiques intérieures. Elles ont porté:

- sur l'interdiction initiale, extrêmement contestable en droit, de manifestations de solidarité pro-palestiniennes -les incidents en marge de ces manifestations interdites suscités par une milice communautaire et des provocateurs antisémites ne pouvant justifier a posteriori de l'interdiction;

- sur les déclarations chronologiquement malencontreuses du président de la République et surtout de son premier ministre sur le développement du communautarisme en France, en présence du CRIF (qui ira ensuite manifester son soutien inconditionnel à l'action du gouvernement Netanyahu devant l'ambassade d'Israël), alors que certains discours ministériels communautarisent et stigmatisent au même moment «une jeunesse sans repères des quartiers populaires», etc. 6

Il a fallu rappeler à certains responsables politiques en exercice que ni la critique de la politique israélienne, ni celle du sionisme comme idéologie politique 7, ne ressortaient de l'antisémitisme 8.



François Hollande et Israël


Il ne s'agit pas d'accabler inutilement ici l'impuissance de la diplomatie française à peser sur l'Etat d'Israël et sur le dossier israélo-palestinien. Car l'impuissance française n'est pas pire que celle des Etats-Unis -pourtant allié, parrain politique et fournisseur d'armes et de munitions de Jérusalem autrement plus puissant que Paris; que celle d'une Union européenne ectoplasmique qui, pour reprendre une formule d'Hubert Védrine, apparaît, une fois de plus, comme «une grande ONG», tout juste autorisée par Israël à payer une partie des salaires des fonctionnaires palestiniens, et à reconstruire régulièrement les infrastructures tout aussi régulièrement détruites par les bombardements israéliens; ou que celle du Quartet, mené par un Tony Blair qui semble plus intéressé, lors de ses tournées au Moyen-Orient, à gonfler son carnet d'adresses d'avocat d'affaires et de conférencier de luxe, que de faire progresser la cause de la paix.


Il s'agit de relever le déséquilibre croissant de la diplomatie française, qui profite largement à Israël, et qui inévitablement prive Paris d'une capacité d'influence auprès d'autres parties au conflit. Certes les principes généraux de la diplomatie française, progressivement définis à partir de 1967 par le général de Gaulle, repris par ses successeurs, et exposés pour la première fois devant la Knesset par le président Mitterrand en 1982, n'ont pas changé: création à côté d'Israël d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967, avec Jérusalem-Est pour capitale ; garanties de sécurité identiques pour les deux peuples, etc. C'est la position qu'a rappelé François Hollande lors de sa visite officielle en Israël (puis en Palestine, à Ramallah), en novembre 2013. Mais deux biais pèsent ces dernières années (depuis 2007 en tous cas), et plus particulièrement ces derniers mois sur cette position traditionnelle.



Deux biais qui pèsent sur la diplomatie hollandaise


Le premier biais est, sur ce dossier, le suivisme par rapport à Washington. Au contraire de la tradition gaulliste, assumée par ses prédécesseurs à l'Elysée jusqu'à Jacques Chirac inclus, François Hollande semble bel et bien s'inscrire, quant à lui, dans la continuité de Nicolas Sarkozy, qui avait fait assaut d'atlantisme (avant de se rendre compte que le président Obama était peu sensible à ses protestations d'amitié personnelle et politique). Nous ne développerons pas ce point, qui nous éloigne quelque peu du terrain oriental. Relevons néanmoins les longues tergiversations françaises en octobre-novembre 2012, lorsqu'il s'est agit de voter le statut « d'Etat observateur non-membre de l'ONU » pour la Palestine (finalement acquis par 138 voix pour, 9 contre et 41 abstentions). La France, pour ne pas irriter Washington, tête de file du non avec (et pour) Israël, n'a décidé que très tardivement de voter pour le statut, dans le contexte d'ailleurs d'une énième crise à Gaza (Cf. notre analyse du 28 novembre 2012). Dans le même domaine du droit international, la France n'a pris ces derniers mois aucune initiative de soutien à la campagne de l'Autorité palestinienne pour l'adhésion de la Palestine à la Cour pénale internationale (CPI), qui pourrait peut-être calmer certaines ardeurs militaires israéliennes ; ou pour avoir le Hamas, pourtant politiquement incontournable à Gaza, comme interlocuteur désagréable peut-être, mais incontournable, au motif qu'Israël et les Etats-Unis -suivis comme il se doit par nombre des Etats de l'UE, ont décrété que ce mouvement, branche gazaouie des Frères musulmans égyptiens, était «terroriste», donc diplomatiquement infréquentable. La France a aussi combattu ces dernières années le principe du boycott des importations dans l'UE de produits agricoles ou industriels issus des colonies israéliennes à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, proposé par une campagne internationale d'ONG, sur la base du droit international sur les puissances occupantes : or, cette mesure de boycott ciblé, qualifiée par Israël et certaines personnalités pro-israéliennes en France de "boycott antisémite",  vient finalement d'être confirmée comme juridiquement légale par l'UE à la mi-août 2014.


Le second biais est le peu d'engagement français dans le dossier israélo-palestinien, que certains analysent comme de la résignation, vue la complexité réelle du conflit, et la fermeture des gouvernements israéliens à toutes les propositions extérieures de médiation. D'autres dossiers tendent pourtant à montrer que le président français sait faire preuve d'initiative dans les situations de crise, du Sahel (début 2013) à la Syrie (depuis 2012 et, en particulier, en septembre 2013) et à l'Irak (été 2014). Mais la résignation semble effectivement de mise sur le conflit israélo-palestinien, bien éloignée du volontarisme gaulliste, ce qui favorise la partie la plus puissante au conflit. Elle s'explique peut-être par le tropisme pro-israélien très marqué du président français, qui ne laisse pas d'interpeller, eu égard à la nature politique du gouvernement  israélien. Fin octobre 2012, en plein débat à l'ONU, M.Hollande avait reçu le premier ministre israélien en grande pompe, alors que celui-ci, à la tête d'un gouvernement de droite et d'extrême-droite raciste et hostile à tout compromis, bombardait Gaza, et annonçait la création de nouvelles colonies de peuplement chaque fois qu'un de ses interlocuteurs (en particulier le président Obama) lui demandait au contraire d'y mettre fin. Lors de sa conférence de presse du 13 novembre 2012, le président de la République avait confirmé que, comme l'année précédente, la France ne soutiendrait pas l’Autorité palestinienne dans sa démarche d'obtention du statut d'Etat observateur non-membre, ce qui avait été perçu comme une régression des positions diplomatiques traditionnelles de la France9. Un an plus tard, lors de sa visite officielle en Israël, au-delà des discours habituels sur le droit des Palestiniens à un Etat, et d'Israël à la sécurité («la France sera aux côtés d’Israël pour défendre sa sécurité»), François Hollande s'était laissé aller à ce que nombre d'observateurs ont qualifié de «déclaration d'amour à Benjamin Netanyahu». Sa formule du 18 novembre 2013 , circonstancielle certes, mais d'une maladresse insigne vu son interlocuteur, selon laquelle « [il] trouverait toujours « un chant d'amour pour Israël et pour ses dirigeants » a connu un large succès sur internet 10 . Elle avait inquiété aussi, tant la réalité est de fait tellement inégale entre les deux parties qu’en appeler à " l’équilibre"  ressort largement de l'absurde. Et on avait noté à l'époque que le président français avait presque autant parlé de l'Iran, et de la menace iranienne, que des dossiers locaux -au plus grand ravissement des Israéliens, pour qui, droite et gauche confondues, le dossier du nucléaire iranien est la priorité absolue, et non la recherche de la paix israélo-palestinienne.




Juillet-août 2014 : la guerre à Gaza


Le 8 juillet, dans sa première intervention, François Hollande a donc insisté sur «le droit d'Israël à se défendre contre les tirs de roquettes du Hamas», qui n'avaient alors heureusement fait aucune victime, mais a passé sous silence la mort de dizaines de civils palestiniens sous les bombardements. Certains ont cru entendre ce jour-là «un communiqué rédigé par le premier ministre israélien lui-même»... Que F.Hollande éprouve de l'empathie pour l'Etat hébreu est une chose. Que la diplomatie française se retrouve déséquilibrée par ce type de déclaration, voire réduite à l'impuissance par son unilatéralisme, est autre chose. Ce n'est qu'au bout de trois semaines de bombardements meurtriers et systématiquement destructeurs qu'on a relevé une évolution dans le discours officiel. Venue d'ailleurs du Quai d'Orsay, sans que la sémantique évolue à l'Elysée. Le 4 août, le ministre des Affaires étrangère, Laurent Fabius, pourtant très peu suspect d'hostilité envers l'Etat hébreu, déclare que «le droit total d'Israël à la sécurité» ne justifie pas le «le massacre» de civils à Gaza, et ajoute qu'une «solution politique [entre Israël et les Palestiniens] devra être imposée» aux deux parties». Le même jour, le président Hollande refuse d'utiliser le mot de «massacre», et fait un distinguo entre Gaza d'une part, Syrie et Irak d'autre part: «Comment rester neutre, devant des massacres de populations civiles, comme en Irak, comme en Syrie; où les minorités sont persécutées? (...) Comment rester neutre, quand à Gaza un conflit meurtrier dure depuis près d'un mois?».


A moins de faire remonter «le conflit meurtrier» à 1967, soit il y a quarante sept ans, selon le droit international...






NOTES

6 Certains commentateurs se sont interrogés sur la surprenante évolution de Manuel Valls sur la question palestinienne entre sa période de député-maire d'Evry et son passage au ministère de l'Intérieur, puis à Matignon. Evry est ville jumelée au camp palestinien de Khan Younès, au sud de la bande de Gaza. Cf. Mediapart du 31 juillet 2014 : http://www.mediapart.fr/journal/international/310714/palestine-le-revirement-de-manuel-valls

7 Sur l'assimilation de l'antisionisme à l'antisémitisme, cf.Edwy Plenel, op.cit. : « Brandir cet argument comme l’a fait votre premier ministre aux cérémonies commémoratives de la rafle du Vél’ d’Hiv’, symbole de la collaboration de l’État français au génocide commis par les nazis, est aussi indigne que ridicule. »

9 D'autant que le candidat Hollande avait inscrit dans son programme électoral, en 59e et avant-dernier engagement, l'objectif de reconnaissance internationale de « l’État palestinien, membre de l'ONU, sur la base des frontières de 1967 ».


ANNEXE:


Sur le molletisme, extrait de la lettre ouverte d'Edwy Plenel : « Palestine : Monsieur le Président, vous égarez la France », dans Mediapart du 23 juillet 2014.


«  Monsieur le président […] Vous connaissez bien ce spectre molletiste qui hante toujours votre famille politique. Celui d’un militant dévoué à son parti, la SFIO, d’un dirigeant aux convictions démocratiques et sociales indéniables, qui finit par perdre politiquement son crédit et moralement son âme faute d’avoir compris le nouveau monde qui naissait sous ses yeux. C’était, dans les années 1950 du siècle passé, celui de l’émergence du tiers-monde, du sursaut de peuples asservis secouant les jougs colonisateurs et impériaux, bref le temps de leurs libérations et des indépendances nationales.


Guy Mollet, et la majorité de gauche qui le soutenait, lui opposèrent, vous le savez, un déni de réalité. Ils s’accrochèrent à un monde d’hier, déjà perdu, ajoutant du malheur par leur entêtement, aggravant l’injustice par leur aveuglement. C’est ainsi qu’ils prétendirent que l’Algérie devait à tout prix rester la France, jusqu’à engager le contingent dans une sale guerre, jusqu’à autoriser l’usage de la torture, jusqu’à violenter les libertés et museler les oppositions. Et c’est avec la même mentalité coloniale qu’ils engagèrent notre pays dans une désastreuse aventure guerrière à Suez contre l'Égypte souveraine, aux côtés du jeune État d’Israël.


Mollet n’était ni un imbécile ni un incompétent. Il était simplement aveugle au monde et aux autres. Des autres qui, déjà, prenaient figure d’Arabes et de musulmans dans la diversité d’origines, la pluralité de cultures et la plasticité de croyance que ces mots recouvrent. Lesquels s’invitaient de nouveau au banquet de l’Histoire, s’assumant comme tels, revendiquant leurs fiertés, désirant leurs libertés. Et qui, selon le même réflexe de dignité et de fraternité, ne peuvent admettre qu’aujourd’hui encore, l’injustice européenne faite aux Juifs, ce crime contre l’humanité auquel ils n’eurent aucune part, se redouble d’une injustice durable faite à leurs frères palestiniens, par le déni de leur droit à vivre librement dans un État normal, aux frontières sûres et reconnues. [...] »


http://www.mediapart.fr/journal/international/230714/palestine-monsieur-le-president-vous-egarez-la-france?onglet=full


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