13 août 2012-La femme tunisienne "complémentaire"

Tunisie, 13 août 2012 :

La Journée de la femme « complémentaire »

 

En Tunisie, le 13 août est – « traditionnellement », serait-on tenté de dire, la Journée de la femme tunisienne. Jour férié commémorant l’adoption, en 1956, du Code du statut personnel (CSP), monument du « féminisme d’Etat » et du progressisme bourguibistes [1], qui a fait de la Tunisie le pays arabe où les femmes disposent des droits les plus avancés [2], quoi qu’en prétende curieusement, mais obstinément, le voisin algérien [3]. Mais la Journée 2012 a été marquée par une importante mobilisation militante et plusieurs manifestations, suite à la révélation de l’adoption par la commission des droits et libertés de l’Assemblée constituante, sur proposition des député(e)s islamistes d’Ennahda, d’un projet d’article 28 définissant la femme comme « complémentaire de l’homme au sein de la famille ». A l’heure où l’agitation sociale et politique bouillonne dans le pays (et singulièrement à Sidi Bouzid, ville de départ du grand mouvement des « Printemps arabes », le 17 décembre 2010), cette focalisation des islamistes sur une définition réactionnaire (au sens premier du terme) du statut des femmes est significative et de leur positionnement sociétal conservateur (ce qui n’est pas une découverte), mais peut-être surtout d’un décalage croissant avec les urgences sociales et économiques à traiter dans le pays.

 

 

La remise en cause du « féminisme d’Etat » de Bourguiba par Ennahda

Le texte de 1956 pose des principes inédits dans le monde arabe non colonisé, ou décolonisé : interdiction de la polygamie, interdiction de la répudiation, élévation de l’âge au mariage, etc. Si les textes de la Turquie kémaliste alignent celle-ci dès les années 1920-1930 sur les normes de l'Europe occidentale, le CSP tunisien reste cependant marqué par un certain nombre de restrictions des droits qui traduisent l’influence de la charia dans les sources du droit de la Tunisie indépendante: impossibilité pour une Tunisienne d’épouser un non-musulman ; part d’héritage pour une femme inférieure de moitié à celle d’un homme.

 Depuis son élection à l’automne 2011, l’Assemblée constituante, dans laquelle Ennahda dispose d’une majorité relative (89 sièges sur 217) a longuement débattu (cette longueur des débats lui étant de plus en plus reprochée d’ailleurs, eu égard aux urgences économiques et sociales) de la définition de l’Etat dans son rapport à l’islam, et de la place relative de la charia dans l’ordre juridique nouveau. La majorité des élu(e)s Ennahda a cherché à faire inscrire dans le projet constitutionnel ce que le parti avait annoncé et promis lors de sa campagne électorale, et ce pourquoi un nombre important d’électeurs et d’électrices avaient voté Ennahda, à savoir une « islamisation » des fondements de l’Etat et des institutions, et la promotion des valeurs islamiques –à travers les principes chariatiques- dans le fonctionnement sociétal de la Tunisie post-benaliste.

 

Les réactions des alliés d’Ennahda et de la société civile

 La pression de ses alliés politiques dans la coalition au pouvoir (les partis de gauche Ettakatol et Conseil pour la République du président Moncef Marzouki), mais aussi la mobilisation militante de la société civile et d’organisations féminines et féministes réactives, ont contraint le président-fondateur historique d’Ennahda, Khaled Ghannouchi, à modérer les ambitions de ses députés. Il a donc garanti que les principes fondateurs de l’Etat et de son ordre juridique resteraient identiques à ceux posés par le fondateur de la République en 1956. Mais on est dans un valse-hésitation permanente, et certains soupçonnent un double discours des nahdaouis : des protestations publiques de maintien des acquis bourguibistes, et la mise en œuvre d’éléments qui vont en sens contraire. C’est ainsi que la commission des droits et libertés de l’Assemblée constituante à majorité Ennahda a adopté récemment, pour l’article 28 de la future constitution, une définition du statut de la femme qui reflète bien le caractère objectivement réactionnaire de ce parti : « L’Etat assure la protection des droits de la femme, et ses acquis, sur le principe de complémentarité avec l’homme au sein de la famille, et en tant qu’associée de l’homme dans le développement de la patrie. » La présidente de la commission concernée, la député Ennahda Farida Labidi, s’est défendue en assurant que « les droits et les acquis de la femme ne seront pas touchés ». Et d’ajouter –maladroitement dans la conjoncture- : « Mais on ne peut pas parler d’égalité entre l’homme et la femme dans l’absolu. »

La diffusion de ce texte et de ces commentaires maladroits donc provoqué une vive réaction des organisations de l’opposition de gauche, de certains syndicats (dont l’UGTT), et de nombreuses organisations d’une société civile dynamique, comme l’Association des femmes démocrates, la Ligue tunisienne des droits de l’homme, etc. Outre deux manifestations à Tunis (l’une autorisée, sur l’avenue Mohamed V ; l’autre interdite, sur l’avenue Bourguiba), de nombreux rassemblements se sont tenus dans le pays [4]. Le président Marzouki a soutenu les manifestations par une déclaration à l’agence Tunisie Afrique Presse : « Aujourd’hui, personne ne peut menacer les acquis de la femme qui sont devenus, grâce à l’action militante de plusieurs générations, une réalité sociale irréversible qui ne peut faire l’objet de contestation ou de surenchère par quiconque. » Les membres de la coalition gouvernementale tendent à minimiser le problème, soulignant qu’il s’agit d’une proposition d’une commission, qu’il n’y a pas eu consensus pour son adoption, et donc que la formulation de l’article 28 sera modifiée ou amendée ultérieurement lors de séances plénières de la Constituante. Et Ennahda répète être attaché à l’égalité citoyenne entre homme et femme, ce dont a témoigné son soutien à l’instauration de la parité dans le scrutin de listes instauré pour la Constituante. Mais les militantes font remarquer qu’alors qu’elles se battaient sous Ben Ali pour obtenir l’égalité devant l’héritage, elles doivent maintenant se battre pour préserver le texte bourguibiste.

 

Trois éléments de réflexion.

Ennahda, souvent qualifié de « parti islamiste moderniste le plus modéré » du mouvement des Frères musulmans (comparé, par exemple, aux Frères égyptiens) confirme sans surprise, débat après débat, qu’il est un parti profondément conservateur au plan sociétal et de la morale publique et privée. Nombre d’éditorialistes de la presse tunisienne ou internationale relèvent d’ailleurs que les élu(e)s d’Ennahda « ressassent » ce thème de la morale et de la famille. Mais on soulignera que les élu(e)s d’Ennahda ne font actuellement qu’essayer de mettre en œuvre le programme pour lequel ils ont fait campagne, et qui leur a acquis à l’automne 2011 une majorité (relative) de votes d’électeurs et d’électrices libres de leur choix…

Les tensions sont inhérentes à toute coalition gouvernementale, et il n’est donc pas anormal que les composantes « de gauche » de l’actuelle coalition tunisienne soient assez régulièrement en désaccord sur ces terrains sensibles des principes religieux, moraux et juridiques. Mais l’addition des désaccords pourrait bien, à terme, affaiblir la coalition. D’autant que les alliés d’Ennahda ne dispose que de peu de moyens, autre que discursifs, de freiner les responsables nahdaouis : le président Moncef Marzouki a déjà du avaler plusieurs couleuvres ces derniers mois…

Mais le problème principal n’est sans doute pas là, mais bien plutôt dans le décalage croissant entre ces débats sur les principes, et cette fixation sur l’islam et la charia, et les urgences économiques et sociales : crise économique, marasme du secteur du tourisme, chômage de masse, chômage des jeunes diplômés, salaires impayés, hausse des prix, services publics en déshérence, pénuries diverses, etc. Le tableau est sombre. Et pour tous ces problèmes, contrairement à l’inusable slogan des Frères musulmans (« L’islam est la solution !»), l’islam n’est pas, à l’heure actuelle, et en sera pas, la solution. Ennahda pourrait bien en payer le prix politique dès les prochaines échéances électorales. On a vu apparaître, lors des manifestations du 13 août à Tunis, un slogan déjà entendu à Sidi Bouzid ces dernières semaines: « Ennahda, dégage ! »…

 




NOTES

[1]  Sur le CSP tunisien et le « féminisme d’Etat » de Bourguiba, on consultera principalement les travaux de Sophie BESSIS, Le féminisme institutionnel en Tunisie, Clio Histoire, Femmes et Sociétés no 9, 1999. En ligne : http://clio.revues.org/286 (2006); et: Bourguiba féministe : les limites du féminisme d’État bourguibien, in CAMAU Michel et GEISSER Vincent (dir.), Habib Bourguiba : la trace et l’héritage, Paris, Karthala, 2004, 664p. ; également : La place des femmes dans le monde arabe, in Bilan stratégique 2012. La révolution en marche, Paris, Ed.Areion, Moyen-Orient no 15, juillet-septembre 2012, p.10-14.

[2]  Nous évoquons ici le monde arabe : le « modèle turc », mis en place sous Mustafa Kemal entre 1923 et 1938, aligne dès l’avant-guerre la Turquie sur les normes de l’Europe occidentale, y compris par l’attribution du droit de votes aux Turques en 1930 (élections locales) et 1934 (élections générales). On sait que Habib Bourguiba avait été très intéressé par l’expérience kémaliste.

[3]  Le FLN algérien persiste à mettre en avant le Code de la famille algérien de 1984, et révisé en 2005, allant jusqu’à prétendre parfois qu’il a servi de modèle à la Tunisie et au Maroc : il est pourtant très en retrait du code tunisien de 1956, et désormais aussi de la moudawana marocaine de 2004.  Le FLN, vainqueur des élections législatives de mai 2012, continue parfois à se penser en « phare du progressisme arabe », nostalgique apparemment de l’époque où Alger était une des capitales diplomatiques du Tiers monde –soit dans les années 1960-début des années 1970. On sait que, répression et mémoire de la guerre civile des années 1990 aidant, l’Algérie est restée à l’écart des « Printemps arabes »,  et a soutenu le régime Kadhafi jusqu’au bout en 2011.

[4]  Une manifestation de soutien a également eu lieu à Paris le 13 août, à l’occasion de laquelle l’ancien ministre de la Culture du président Sarkozy, Frédéric Mitterrand, dont on connaît les liens personnels avec la Tunisie, a exprimé son soutien aux femmes tunisiennes.

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