12 mars 2013-Turquie-Ottomanisme


Jean Marcou: Davutoğlu l’Ottoman !




Alors qu’il se trouvait à Londres pour rencontrer son homologue William Hague et donner une conférence à la LES (London School of Economics), le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu a reçu, le 7 mars dernier, lors d’un dîner à l’ambassade de Turquie, une vingtaine de représentants de la famille Osmanoğlu, qui a régné pendant plusieurs siècles sur l’Empire ottoman. S’exprimant après ce dîner historique, le chef de la diplomatie turque a déclaré : «Je suis heureux de rencontrer la famille Osmanoğlu qui n’a pas perdu le contact avec la Turquie en dépit du fait qu’elle réside à l’étranger depuis longtemps. J’aurais aimé vous rencontrer plus tôt. J’espère que nous pourrons nous revoir plus régulièrement.»


L’Empire de la disgrâce à la réhabilitation


Rappelons que l’Empire ottoman a été aboli en trois fois par Mustafa Kemal. En 1922, le vainqueur de la Guerre d’indépendance fait disparaître le Sultanat, puis en octobre 1923, il proclame la République, avant de supprimer le Califat en avril 1924. En outre, les membres de la famille impériale sont expulsés du territoire turc tandis que leurs biens sont confisqués. Ce bannissement s’achève toutefois, pour les femmes, en 1952, et pour les hommes, en 1973. Les membres de l’ex-famille régnante peuvent alors prendre la nationalité turque, mais ils restent largement ignorés par les autorités officielles jusqu’à l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002.


Ces dernières années, plus particulièrement depuis qu’il a fait reculer la tutelle militaire sur le système politique turc, le gouvernement de l’AKP a néanmoins de plus en plus régulièrement manifesté sa déférence à l’égard des héritiers de la famille impériale. Ce fut le cas notamment lorsqu’en septembre 2009, Recep Tayyip Erdoğan et Abdullah Gül ont assisté à Istanbul, aux obsèques du Prince Osman Ertuğrul, en présence d’une foule dense. Né en 1912 dans le palais du Yıldız, à Istanbul, petit-fils du sultan Abdülhamit II, le Prince Osman Ertuğrul, chef de la dynastie ottomane, était en effet le dernier prétendant au trône impérial aboli. S’il avait régné il aurait porté le nom d’Osman V ou de Ertuğrul Ier. Expulsé au moment de l’établissement de la République, il avait fait carrière à l’étranger et ne s’était décidé à demander sa naturalisation qu’en 2004.


Par la suite, en avril 2012, les dirigeants de l’AKP ont à nouveau marqué le coup, à l’occasion de l’enterrement à Istanbul de la princesse Fatma Neslişah Osmanoğlu, qui était la petite fille dans la ligne paternelle du sultan Abdülhamit II et la petite fille dans la ligne maternelle du dernier sultan Mehmet VI Vahedettin. C’est le vice-premier ministre, Bülent Arınç, autre nostalgique de l’époque ottomane s’il en est, qui avait représenté le gouvernement lors des cérémonies funèbres, et déclaré entre autres : «La dernière représentante de la dynastie ottomane nous a quitté. Je suis ici pour présenter les condoléances du premier ministre et de ses collègues. Nous considérons que participer aux funérailles de la princesse Neslisah est un devoir.» Cette déclaration avait suivi un message appuyé de sympathie, envoyé par Recep Tayyip Erdoğan en personne à la famille de la princesse.





Pas plus qu’on ne touche à Atatürk, on ne touche à Soliman…


Toutefois, la déférence de l’AKP envers le passé ottoman de la Turquie ne s’est pas limitée à des messages de condoléances. Récemment, à la fin de l’année 2012, on se souvient que Recep Tayyip Erdoğan avait ouvert une polémique en s’en prenant au célèbre feuilleton «Muhteşem Yüzyıl» Le siècle magnifique ») parce que, selon lui, il donnait une mauvaise image du sultan Süleyman Kanuni (Soliman le Magnifique). Dès janvier 2012, l’autorité turque de régulation audiovisuelle avait adressé un avertissement à la chaine Star TV qui diffuse ce programme, certaines voix s’étant émues qu’on prête au célèbre sultan des mœurs dissolues et qu’on lui fasse boire ostensiblement des coupes au contenu «suspect».  La charge du premier ministre contre cette version osée de l’âge d’or de l’histoire ottomane avait reçu le soutien de nombreux dignitaires de l’AKP, en particulier celui de Bülent Arınç qui avait estimé que ceux qui essayent de rabaisser certains personnages de l’histoire turque doivent être punis, comme ceux qui s’en prennent à Atatürk. Pour sa part, l’un des descendants de la famille ottomane, Osman Selaheddin Osmanoğlu, avait réagi aux critiques formulées à propos du feuilleton en regrettant que ce dernier s’accorde trop de libertés pour rendre compte de la vie de ses ancêtres, mais il déclarait malgré tout ne pas prendre tout cela très au sérieux, arguant qu’au bout du compte, il ne s’agissait là que d’une fiction. L’affaire avait été également l’occasion d’observer à nouveau la différence de sensibilité affichée du président Gül, un peu moins enclin à voler au secours du passé ottoman de la Turquie que le premier ministre, et qui loin de vouer aux gémonies le feuilleton en question, s’était contenté de se réjouir que désormais la période ottomane fasse l’objet de séries populaires.


Quoi qu’il en soit l’Empire ottoman fait recette puisque «Fetih», le film à grand spectacle qui raconte la prise de Constantinople en 1453 par le Sultan Mehmet II Fatih, a enregistré en 2012 6,5 millions d’entrées, en Turquie. Ainsi on comprend mieux que Recep Tayyip Erdoğan ait pris l’habitude de rendre hommage à la période ottomane et à «l’esprit qui a fondé l’Empire». Cette approche est bien sûr radicalement différente de celle qui présida à la fondation de la République et qui faisait au contraire de l’Empire ottoman un synonyme de déclin et de déchéance, fort «heureusement» effacé des mémoires par la Guerre d’indépendance et les réformes de modernisation.


Néo-Ottomans contre néo-Romains ?


Or, «l’ottomanie» ambiante dépasse désormais largement les frontières de la Turquie. La politique étrangère turque, active dans les Balkans, en Méditerranée orientale ou dans le monde arabe, est en effet souvent perçue comme «néo-ottomane» ; un qualificatif qui a pourtant le don d’exaspérer Ahmet Davutoğlu qui redoute que cette approche n’incite à assimiler la nouvelle donne diplomatique turque à une démarche impérialiste. Lors d’un meeting à Bursa, le 3 mars dernier, il s’en était étonné en ces termes: «Il y a 110 ans, le Yémen, Skopje, Erzurum ou Benghazi, faisaient partie du même pays (l’Empire ottoman). Quand nous rappelons ceci, nous sommes taxés d’être ‘néo-ottomans’. Pourquoi n’appelle-t-on pas ceux qui ont unifié l’Europe des ‘néo-romains’ et qualifie-t-on ceux qui essayent d’unifier le Moyen-Orient de ‘néo-ottomans’?»


Il reste toutefois que le ministre des affaires étrangères est en partie responsable de cette situation. Car, au cours des dernières années, et de surcroît en des lieux stratégiques, il a régulièrement et ostensiblement invoqué la période ottomane. En août 2011, à Sarajevo, il avait célébré l’Aïd El-Fitr, à la fin du ramadan, en s’écriant dans la grande mosquée de la capitale bosniaque aux côtés de son mufti : «Nous avons été ici, nous sommes ici et nous seront toujours ici !» Un an plus tard, en août 2012, le ministre, s’était rendu à Kirkouk, sans l’aval d’ailleurs du gouvernement fédéral irakien, et avait dit son émotion d’être le premier officiel turc à venir dans cette ancienne ville ottomane depuis 75 ans. Plus récemment encore, en octobre 2012, il avait solennellement remis sa carte d’identité turque à la yéménite Tawakul Karman, à qui la Turquie venait de conférer la nationalité pour avoir été l’icône de la rébellion ayant abouti à la chute du président Saleh et l’ayant vu obtenir par la suite le prix Nobel de la paix 2011.


De «l’ottomanie» politique à «l’ottomanie» vestimentaire


Certes, cette fièvre ottomaniaque ne saurait être perçue, de façon un peu primaire, comme une entreprise de reconstitution territoriale de l’Empire disparu. Au niveau national, elle participe plutôt à une forme de nationalisme décomplexé, cherchant, au-delà des fondements républicains et kémalistes traditionnels, une légitimité historique et religieuse accentuée, plus en rapport avec l’idéologie du parti au pouvoir. Sur le plan international, les références ottomanes à tout va sont une manière de signifier et de légitimer le retour dans les Balkans, en Méditerranée orientale ou au Moyen-Orient,  d’une Turquie qui, du fait de ses alliances exclusivement occidentales de la Guerre froide et de ses mauvaises relations antérieures avec ses voisins, s’était totalement coupée de son environnement régional. Plus généralement, et parce que pendant plusieurs siècles, l’Empire fut une puissance majeure pour ne pas dire la première puissance, l’invoquer permet aussi aux dirigeants turcs d’afficher les ambitions d’un pays qui s’affirme actuellement comme une force émergente dans les enceintes internationales et qui, au-delà d’un cadre strictement régional, entend redevenir un acteur des affaires du monde. Cette posture de pouvoir ascendant, à l’aise et influent dans son environnement régional, avait été mise en avant de façon très significative par Recep Tayyip Erdoğan, dans son discours dit «du balcon», à l’issue de la troisième victoire consécutive de son parti à des élections législatives, le 11 juin 2011. À cette occasion, le premier ministre avait en effet rappelé que les élections générales turques avaient été suivies «de très près, et leur résultat salué, à Bagdad, à Damas, à Beyrouth, à Amman, au Caire, à Tunis, à Sarajevo, à Skopje, à Bakou, à Nicosie (…)». Puis il avait affirmé : « Croyez-moi, aujourd’hui Istanbul a remporté une victoire, mais c’est aussi une victoire pour Sarajevo, pour Izmir comme pour Beyrouth, une victoire pour Ankara comme pour Damas; une victoire pour  Diyarbakır comme pour Ramallah, Naplouse, Jénine, pour la Cisjordanie, pour Jérusalem et pour Gaza… Aujourd’hui, c’est la victoire de la Turquie et du Moyen-Orient, du  Caucase et de l’Europe.» (cf. article de Jean-Paul Burdy du 26 juin 2011) .


Pour conclure provisoirement sur le sujet, on observera que la vague néo-ottomane a récemment submergé les lignes aériennes turques. Après une première décision controversée de ne plus offrir d’alcool sur ses trajets intérieurs, la compagnie Turkish Airlines (Türk Hava YollarıTHY) a en effet décidé de vêtir ses stewards et hôtesses à l’ottomane. Les nouveaux uniformes, encore à l’étude actuellement, ont provoqué de nouvelles polémiques, pas seulement parce que les jupes des hôtesses se sont allongées, mais aussi parce que leurs chapeaux dont «l’ottomanité» paraît très surfaite (pour ne pas dire douteuse) ont été perçus par certains comme un clin d’œil de leur designer, Dilek Hanifi, au fameux feuilleton « Muhteşem Yüzyıl ». Cette mode ottamaniaque en l’occurrence rejoindrait-elle une tendance actuelle des compagnies aériennes, qui consiste à vous faire voyager dans l’ambiance de vos séries télévisées ou films favoris ? Il est vrai qu’Air New Zealand a récemment repeint ses avions aux couleurs du «Seigneur des Anneaux» et que son clip de sécurité projeté avant chaque décollage, réalisé par Peter Jackson comme il se doit, est un remake en raccourci de la célèbre trilogie cinématographique. De quoi donner des idées à Turkish Airlines, qui n’en manque certes pas. Il serait pourtant étonnant que la compagnie souhaite aligner la tenue de ses hôtesses sur celle des vedettes du feuilleton «Muhteşem Yüzyıl», puisqu’elle a retiré celui-ci de ses programmes de vol. En tout cas, on peut parier que cela ne ravirait pas le premier ministre…


En attendant, lors de la réception à l’ambassade de Turquie à Londres, le 7 mars dernier, évoquée au début de cet article, on a pu observer que les descendants et descendantes de la famille Osmanoğlu n’avaient pas été saisis par la fièvre néo-ottomane et qu’ils étaient vêtus de la manière la plus British qui soit. Ô tempora, ô mores !


                                                                                                                                        Jean Marcou




Référence du texte sur l'OVIPOT:

http://ovipot.hypotheses.org/8491



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