12 janvier 2013-Pakistan-Bombe-islamique-sunnite

Iran-Pakistan.

La « bombe islamique » pakistanaise,

une « bombe sunnite » par procuration ?


Le "Dr A.Q" (5e à partir de la gauche, en gris) sur le site de la première explosion
nucléaire pakistanaise, en 1998



L'actuelle exacerbation de l'affrontement, en réalité fondamentalement géopolitique, du « bloc sunnite » (idéologiquement dominé par Riyad et Doha) avec « l'axe chiite » (piloté par Téhéran) n'est trop souvent lue que sur les terrains « occidentaux » du Golfe persique, et de la guerre civile syrienne. Or, cet affrontement a aussi une dimension « orientale » ambivalente, autour de la bombe nucléaire pakistanaise, dont la paternité est largement attribuée au célèbre Dr. Abdul Qadeer Khan. L'Iran a certes profité d'une partie des technologies pakistanaises du "Dr.A.Q." pour son propre programme nucléaire. Mais en même temps, Téhéran n'a pu que relever les origines saoudienne et golfienne de l'essentiel du financement de la « bombe islamique » d'Islamabad : une « bombe sunnite », donc? ...

Les relations multiples que l'Iran entretient avec le Pakistan (cohabitation frontalière ; contentieux sur l'Afghanistan ; coopération irano-indienne ; trafic régional des drogues afghanes; contentieux sur la question du Baloutchistan, etc.), sont marquées aussi par le dossier nucléaire et ce, de manière duale : en terme de coopération dans la prolifération, et en terme de rivalités de puissance. L’arme nucléaire acquise par les Pakistanais en mai 1998 est principalement pensée à Islamabad dans une logique de dissuasion et d’équilibre de la terreur avec New Delhi, qui vient de procéder dans la même période à ses propres essais nucléaires. Les officiels iraniens se sont alors officiellement réjouis du succès légitime de la « nation musulmane-sœur ».

Mais cette « bombe islamique » n’est, pour autant, évidemment pas sans poser quelque problème à Téhéran. D’une part parce qu’elle a été financée, dans une proportion impossible à déterminer (mais que des experts estiment importante, sinon essentielle)  par l’Arabie saoudite, et par l’un ou l’autre des émirats du Golfe : certains analystes ont parlé d’une « bombe saoudienne par procuration », et l’on sait que Riyad a, depuis années, pris la tête d’une coalition sunnite anti-iranienne. D’autre part, parce qu’elle modifie bien évidemment les équilibres stratégiques dans toute la région, et pas seulement dans le binôme Pakistan-Inde, Islamabad ayant bénéficié de transferts de technologies par la Chine, alors que New Delhi a bénéficié de l’aide de l’URSS, puis de la Russie.

On ne sait pas précisément quand Téhéran a décider de relancer, entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, un programme nucléaire à vocation potentiellement militaire qui avait été abandonné lors de la révolution islamique, et paralysé par la guerre Irak-Iran. On sait, en revanche, que Téhéran et Islamabad ont conclu des accords de transferts de technologie nucléaire, quand bien même le Pakistan se défendra d’avoir une quelconque responsabilité dans les menées du célèbre autant que mystérieux « Dr.A.Q. », « l’affaire Abdul Qadeer Khan », qui éclate en 2004 1. On peut pourtant douter que les services secrets militaires pakistanais, l'Inter-Services Intelligence (ISI) n’aient pas suivi de près les visites de celui-ci à Téhéran, au début des années 1990. La personnalité hors norme du professeur Abdul Qadeer Khan, « le père de la bombe pakistanaise » est, en effet, au centre d’un vaste réseau transnational de diffusion des technologies nucléaires militaires, qui apparaîtra au grand jour en 2004 2 .

On peut les penser moins dans une optique bilatérale pakistano-iranienne que dans une optique de mise en commun, dans les domaines complémentaires des missiles et du nucléaire militaire, de technologies et de compétences qui ressortent clairement d’une prolifération nucléaire potentielle interdite par les Etats détenteurs officiels (les 5 EDAN) ou officieux (Israël, l'Inde, le Pakistan et peut-être la Corée du Nord), et par le Traité de non prolifération (TNP) entré en vigueur en 1970 3. Sont concernés par ces échanges un petit groupe d’Etats marginalisés dans le « concert international », et qui seront, à certaines époques, qualifiés par Washington et ses alliés « d’Etats voyous », ou de « pays de l’Axe du Mal » : la Corée du Nord, la République islamique du Pakistan 4, la République islamique d’Iran, l’Irak 5, la Syrie 6 et la Grande Jamahiriya arabe libyenne7.

Depuis le « démantèlement » officiel de la filière dAbdul Qadeer Khan au Pakistan en 2004 (mais le "Dr.A.Q.", véritable héros national, a vite été de facto amnistié par le président Musharaf), la coopération nucléaire officieuse entre le Pakistan et l’Iran a cessé, l’Iran continuant bien évidemment ses propres programmes engagés depuis plusieurs années avant leur révélation en 2002 8. La volonté iranienne vraisemblable de se doter de capacités nucléaires militaires (y compris en devenant, éventuellement un « Etat du seuil », à l'exemple du Japon) repose sur une double logique : une stratégie de dissuasion, par sanctuarisation du territoire national ; et une stratégie de puissance régionale, face principalement au monde arabe environnant (moins l’Irak, qui ne représente désormais plus une menace pour Téhéran, que l’Arabie saoudite et le Conseil de coopération du Golfe). Cette stratégie de puissance régionale appuyée éventuellement sur l’arme nucléaire ne pourra, à terme, qu’entrer en tension croissante avec un Etat du Pakistan fortement soutenu par l’Arabie saoudite, travaillé depuis deux décennies par des mouvements islamistes radicaux sunnites, et dans lequel la récurrence permanente des agressions sanglantes contre la minorité chiite pakistanaise (environ 20 millions de personnes, principalement à Karachi) suscite les protestations de Téhéran.

On retiendra de cette brève réflexion, d'une part, que la « bombe islamique » que certains craignent de voir surgir en Iran existe déjà, dans la République islamique du Pakistan ; d'autre part, que la part saoudienne par procuration de cette bombe pakistanaise en fait, de facto, une forme de bombe sunnite. Participant donc, dans une certaine mesure du grand bras de fer géopolitique autant que « sunnite/chiite » entre Riyad et ses vassaux, et Téhéran.




NOTES


1  C’est la position défendue par HUSSAIN Nazir, Iran-Pakistan relations : Perceptions and Strategies, in Michel MAKINSKY (dir.), L’Iran et les grands acteurs régionaux et globaux. Perceptions et postures stratégiques réciproques, Paris, L’Harmattan, Coll. L’Iran en transition, 2012, 486p., p.304-305 : « Pakistan as a sovereign state was never involved ».

2  Voir l’ensemble des publications de l’ISIS sur le programme nucléaire pakistanais : http://isis-online.org/isis-reports/category/pakistan/#2008 ; et particulièrement le rapport de l’ancien inspecteur de l’AIEA et chercheur à l’ISIS David ALBRIGHT  en 2004 : http://isis-online.org/isis-reports/detail/uncovering-the-nuclear-black-market/12 . Les Indiens se sont évidemment emparés du dossier : cf., par ex., MISHRA Rajesh Kumar, Iranian Nuclear Programme and Pakistan: Implications of the linkage, New Delhi, The Institute of Defence Studies and Analyses, Strategic Analysis, Vol.28, Issue 3, July-Sept.2004:

http://idsa.in/strategicanalysis/IranianNuclearProgrammeandPakistan_rkmishra_0704

3  Rappelons que le TNP est l’un des traités les plus universels, puisque seuls trois Etats n’y sont pas parties : Israël, le Pakistan et l’Inde. La position nord-coréenne étant fluctuante entre ratification rapportée et retrait théorique et pratique. Cf. RASHID Ahmed, The Bomb Traders, Far Eastern Economic Review, 12/2/2004

4   Après le retrait soviétique d’Afghanistan en 1989, les Etats-Unis se sont désintéressés du Pakistan, avant de le critiquer de manière de plus en plus virulente à partir du milieu des années 1990 d’une part, pour son soutien aux talibans, d’autre part, pour l’acquisition de l’arme nucléaire en 1998 . Mais la construction américaine de la « Global War on Terrorism » après les attentats du 11 septembre ont brutalement fait entrer le Pakistan en grâce, Islamabad étant évidemment incontournable pour intervenir en Afghanistan.

5   On sait que la menace des armes de destruction massive (ADM) a été le prétexte principal à l’intervention américaine contre Saddam Hussein ; mais qu’il a fallu admettre a posteriori que les programmes irakiens d’ADM avaient cessé après la première guerre du Golfe, en 1991.

6  Damas a développé des recherches dans le domaine des ADM, dont le nucléaire : les Israéliens ont bombardé en septembre 2007, dans la vallée de l’Euphrate, un site clandestin apparemment construit avec l’aide de la Corée du Nord. A partir de 2008, avec la contribution active du Qatar, et la participation de la Turquie, les Etats-Unis et la France travailleront cependant à réintégrer la Syrie dans le jeu international.

7 On sait que, déstabilisé par le renversement de Saddam Hussein, le colonel Kadhafi avait décidé en 2004 de mettre un terme à ses programmes de développement d’ADM, en particulier dans le domaine du nucléaire. Comme preuve de sa bonne foi, il a livré des conteneurs de documents aux Américains : ce qui a permis d’assembler les éléments du puzzle, et de confirmer le rôle central de la « filière pakistanaise Abdul Qadeer Khan » dans la prolifération croisée des technologies et des compétences nucléaires militaires.

8 Les motivations pakistanaises à aider l’Iran à se nucléariser restent à hiérarchiser : sanctuarisation nucléaire de l’ensemble de la région contre des menaces extérieures, y compris indiennes ; obtention d’un soutien financier significatif de la part de Téhéran ; volonté de répartir entre plusieurs Etats musulmans les pressions anti-nucléaires de Washington et de l’AIEA.. Cf. MISHRA Rajesh Kumar, Iranian Nuclear Programme and Pakistan: Implications of the linkage, New Delhi, The Institute of Defence Studies and Analyses, Strategic Analysis, Vol.28, Issue 3, July-Sept.2004:

http://idsa.in/strategicanalysis/IranianNuclearProgrammeandPakistan_rkmishra_0704


NOTE SUR LA PHOTOGRAPHIE  D'EN-TÊTE


Extrait de la notice http://en.wikipedia.org/wiki/File:Cha1_lrg.jpg: 


On May 28th, 1998, Pakistan's renowned and academic scientists are standing with a high-ranking army officer at the iron-steel tunnel inside the Koh-Kambran, Ras Koh Hills where the tests were performed. Here at critical moment, academic scientists from Pakistan Atomic Energy Commission (PAEC) and academic scientists from Kahuta Research Laboratories, military engineers from Pakistan Army Corps of Engineers are posing a historical view. Starting from left to right: dr. Nasim Khan, dr. Javaid Aschraf Mirza, dr. Fakhar Haschmie, and dr. Mansour Ahmad are standing with the Kahuta Research Laboratories (KRL) director-general dr. Abdul Qadeer Khan (right of the Corps of Engineer officer in the blue beret). The Pakistan Atomic Energy Commission (PAEC) Weapon Testing-Laboratories (WTL-III Team) led by dr. Samar Mubarakmand (left on the army officer), dr. Tarikue Suliya, dr. Erfan Burnie (with the hat), and dr. Tasneem Schah, (far right with blue cap on). In the middle, Lieutenant-General Zulfikar Ali Khan is standing, the Military Administrator of the System and Combat Engineering Division, and the Chief of Staff (Core-Commander) of the Pakistan Army Corps of Electrical and Mechanical Engineering (EME). (The photo was taken by the unknown authored but the Government of Pakistan releases the photo prior to tests.)


Voir également une série de portraits du « Dr A.Q. » : http://pakistan33.blogspot.fr/2011/01/dr-abdul-qadeer-khan-photos.html


Comments