12 janvier 2013- Politique extérieure turque 2012

Amorcée en 2007, mais surtout développée à partir de 2009, la « nouvelle diplomatie de la Turquie » est incarnée par l'infatigable ministre des Affaires étrangères (et universitaire spécialiste des relations internationales) Ahmet Davutoğlu. A partir de sa théorisation du « zéro conflit » et de la « politique du bon voisinage », Ankara a effectivement fait sensiblement évoluer sa politique régionale en direction du monde arabe. La spectaculaire réconciliation avec la Syrie en a été l'illustration la plus spectaculaire à la fin de la décennie 2000. Mais plusieurs des « révolutions arabes » ont progressivement déstabilisé cette diplomatie turque dès le printemps 2011. Et la guerre sanglante imposée par Bachar Al-Assad à son peuple a achevé de saper la politique arabe d'Ankara. Dans une synthèse publiée sur le site de l'OVIPOT, Jean Marcou dresse un bilan de l'année 2012 de la politique extérieure turque.


Le bilan 2012 de la politique étrangère turque

par Jean MARCOU, sur:  http://ovipot.hypotheses.org/8297

2012 a confirmé le tournant diplomatique turc qui avait été amorcé en 2011, sous l’effet des «printemps arabes». La Turquie a continué à montrer qu’elle avait effectivement tourné la page d’une époque frondeuse qui en 2009-2010 l’avait vu s’opposer aux sanctions américaines contre l’Iran et prendre des positions souvent très critiques à l’égard de ses alliés occidentaux. Commencé en 2011 dans l’euphorie des «printemps arabe» et du fameux débat sur le «modèle turc», ce recentrage s’est donc poursuivi en 2012, mais dans le contexte beaucoup plus difficile d’une crise syrienne, qui a pris une place centrale dans la conduite de la diplomatie turque et conditionné nombre des choix opérés par cette dernière.

Cette crise a handicapé d’abord la Turquie en lui posant un certain nombre de problèmes intérieurs redoutables,  mais en ébranlant aussi par ailleurs les équilibres stratégiques régionaux, elle a contribué à détériorer les relations d’Ankara avec un certain nombre de ses voisins proches (Iran, Russie, Irak…).

De là à penser en voyant la Turquie rechercher l’appui de ses alliés traditionnels qu’après ses dérives vers l’Est, Ankara a amorcé un retour vers l’Ouest, il n’y a qu’un pas qu’il faut toutefois se garder de franchir de façon un peu trop hâtive.


La Turquie face à la guerre civile syrienne

En se muant en une véritable guerre civile, le soulèvement syrien a accru de façon considérable l’afflux des réfugiés dont le nombre, qui s’élevait à 10 000 au début de l’année 2012, a atteint 150 000 douze mois plus tard. En dépit de l’organisation globalement satisfaisante de leur accueil par les autorités turques et les ONG, ces réfugiés posent de multiples problèmes connexes (changement de la composition ethnique régionale dans le Hatay, accroissement des résidents sans papiers hors des  camps, accès aux services publics éducatifs et de santé…), au point que le gouvernement turc a envisagé un moment de déménager certains camps vers le centre de l’Anatolie (cf. notre édition du 31 décembre 2012).

La crise syrienne a également croisé la question kurde au cours de l’année 2012. La perte de contrôle des régions kurdes syriennes par les troupes fidèles à Bachar el-Assad a vu le gouvernement turc redouter que ces zones ne tombent sous le contrôle exclusif du PYD, une organisation considérée comme la branche syrienne du PKK. Pendant l’été 2012, une partie de la presse turque a été saisie d’une véritable paranoïa, annonçant que la politique turque de soutien à la rébellion syrienne allait amener la Turquie à devoir entretenir désormais une frontière de 900 km avec le PKK. Même si cette prédiction ne s’est pas réalisée, les effets kurdes de la crise syrienne ont montré les problèmes que présentait pour la Turquie la porosité de fait de sa frontière avec la Syrie et l’effondrement de plus en plus avéré de l’Etat syrien. Ils ont amené en outre une mise au point entre Ankara et son allié kurde irakien Massoud Barzani, la Turquie se montrant hostile à l’idée de création d’une région kurde en Syrie comparable à celle qui existe en Irak, notamment parce qu’elle redoute qu’une telle hypothèse favorise la revendication d’un grand Kurdistan unifié… (cf. nos éditions des 26 juillet 2012 et 29 juillet 2012)

Enfin de façon inattendue, le gouvernement turc qui avait parié en 2011 sur la fin prochaine du régime de Damas,  a du gérer une confrontation froide et prolongée avec le régime de Damas, ce dernier multipliant les provocations avec l’intention à peine déguisée de faire payer à Ankara son soutien à la rébellion. En juin 2012, la Syrie a ainsi abattu un F-4 turc qui effectuait une mission de reconnaissance sur les limites de son espace aérien (notre édition 24 juin 2012) et à l’automne, des obus syriens ont même atteint le sol turc avec une insistance propre à laisser penser que ces frappes n’étaient pas que le fruit de bévues malencontreuses (cf. notre édition du 4 octobre 2012). Ces accrochages ont surtout laissé à la Turquie la fâcheuse impression d’une certaine faiblesse, car excluant de s’engager dans un conflit, et bien que soutenue par ses alliés occidentaux, elle n’a pu réagir par des ripostes formelles (tirs de semonce de son artillerie, notes diplomatiques de protestation à l’adresse de Damas, menaces verbales de ses dirigeants politiques…). Pourtant, au-delà de ces effets internes, la crise syrienne a également contribué à brouiller Ankara avec un certain nombre de ses voisins.


Les rendez-vous manqués avec l’Iran

Déjà passablement exaspéré par l’installation d’un dispositif majeur du bouclier antimissile de l’OTAN en Turquie (le radar de détection précoce de Kürecik), l’année dernière, l’Iran n’a cessé cette année de reprocher à Ankara son soutien à la rébellion syrienne. La visite officielle qu’a effectuée Recep Tayyip Erdoğan en Iran à la fin du mois de mars, loin de détendre l’atmosphère, a encore complexifié la situation. La convergence turco-iranienne vers un éventuel règlement du conflit syrien, affirmée de façon péremptoire par les deux parties, à l’issue de la visite du premier ministre turc au Guide suprême Ali Khamenei, s’est révélée illusoire quelques jours plus tard, début avril, lorsque les Turcs ont accueilli à Istanbul la conférence «des amis de la Syrie», ravivant l’ire de Téhéran à leur endroit (cf. nos éditions du 30 mars 2012, 31 mars 2012 et du 2 avril 2012). Cette nouvelle déconvenue a failli faire échouer la tenue à la mi-avril à Istanbul du sommet de négociations nucléaires entre l’Iran et les grandes puissances (dit conférence 5+1), nombre d’officiels iraniens ayant jugé que les positions «inamicales» prises par la Turquie commandaient que l’on choisisse une autre ville. En tout état de cause, ce sommet n’a produit aucun résultat et la Turquie n’en a pas retiré les bénéfices diplomatiques qu’elle pouvait en espérer, montrant en réalité qu’elle n’était plus en position de revendiquer un rôle de médiateur privilégié sur le dossier nucléaire iranien. Par la suite, si les deux pays ont maintenu des relations suivies, s’entremettant même en faveur de leurs nationaux respectifs victimes de la crise syrienne (pèlerins, camionneurs ou journalistes capturés par les deux protagonistes du conflit), les responsables iraniens ont continué à formuler épisodiquement des remarques particulièrement acerbes à l’encontre de la politique étrangère de la Turquie, en accusant Ankara de s’être mise au service des Etats-Unis, voire même d’Israël. Au mois d’août la République islamique a même suspendu provisoirement la dispense de visa dont jouissent les ressortissants turcs pour se rendre en Iran depuis 1964. Au cours de la seconde partie de l’année 2012, de multiples frictions entre les deux pays ont continué à alimenter la chronique de leurs relations difficiles : mauvais accueil réservé à un négociateur iranien par Recep Tayyip Erdoğan en septembre, critiques iraniennes formulées sans ménagement contre l’installation de missiles Patriot en Turquie par l’OTAN en novembre, annulation sine die d’une visite annoncée de Mahmoud Ahmedinejad à Konya en décembre. «Ni amis, ni ennemis», la devise qui a toujours caractérisé les relations turco-iraniennes, est donc plus que jamais de rigueur(cf. notre édition du 11 août 2012).


Des relations avec la Russie et la Chine obérées par la crise syrienne

La crise syrienne a également fortement entamé les relations d’Ankara avec Moscou et Pékin, qui au cours de l’année écoulée ont mis à deux reprises leur véto au vote, par le Conseil de sécurité de l’ONU, de sanctions condamnant le régime de Bachar el-Assad (cf. notre édition du 20 juillet 2012). Sur le plan économique pourtant les liens de la Turquie avec ces deux pays ne demandent qu’à se développer. La Russie doit construire la première centrale nucléaire turque, elle est le premier fournisseur de gaz naturel d’Ankara et l’un de ses premiers clients. Quant à la Chine, elle est sur les rangs pour construire la seconde centrale nucléaire turque et a lancé en décembre dernier le second satellite turc de fabrication nationale Göktürk-2. Mais ces arguments concrets et les voyages officiels qui ont eu lieu de part et d’autre au plus haut niveau n’ont pu faire oublier les dissensions et les tensions suscitées par la crise syrienne. Recep Tayyip Erdoğan, qui s’est rendu en avril à Pékin, et en juillet à Moscou pour y parler beaucoup d’économie, y a néanmoins été rattrapé par la crise syrienne, et a même du notamment de Chine adresser une sévère mise en garde à Damas dont les troupes venaient de tirer contre des camps de réfugiés installés en Turquie (cf. notre édition du 10 avril 2012). L’arraisonnement en octobre d’un avion de ligne syrien, transportant du matériel russe, a provoqué un froid avec Moscou et entrainé le report au mois de décembre de la visite que Vladimir Poutine devait effectuer un mois et demi auparavant en Turquie. Les Russes ont également désapprouvé la demande turque à l’OTAN d’installation de missiles Patriot. En dépit, de cette situation difficile, la Turquie a maintenu une relation permanente et souvent dense avec ces deux pays, convaincue que la résolution de la crise syrienne passait en particulier par une inflexion de la position russe. À la fin de l’année 2012, en semblant modérer son soutien au régime de Bachar el-Assad et en nouant pour la première fois des contacts avec l’opposition syrienne, la Russie a suscité beaucoup d’espoirs en Turquie. Mais ce changement de position mérite encore d’être confirmé.


La Turquie pilier du « Bloc sunnite » ?

La crise syrienne semble avoir éloigné la Turquie, non seulement de la Russie et de la Chine, mais aussi plus particulièrement des intérêts chiites au Moyen-Orient représentés par l’Iran, le gouvernement fédéral irakien de Bagdad et le Hezbollah libanais. De fait, Ankara serait devenu l’un des piliers du «bloc sunnite», aux côtés de l’Arabie Saoudite, du Qatar, de l’Egypte et de la Jordanie. Cette légitimation confessionnelle des nouveaux équilibres stratégiques qui se sont affirmés au cours de l’année écoulée, et notamment la fameuse théorie de la rivalité opposant «l’Arc Chiite» au «Bloc sunnite», doivent cependant être nuancées.

L’appui politique et financier que  la Turquie fournit à l’Egypte (mais aussi à la Tunisie, à la Libye et au Yémen) découle du soutien qu’elle a apporté aux «printemps arabes» dès 2011 et qui lui a permis d’accroître son image de puissance régionale pluraliste et de se rapprocher des positions de ses alliés occidentaux. Les bonnes relations d’Ankara avec Le Caire cachent aussi une rivalité sourde pour le leadership régional que le régime de Mohammed Morsi a entrepris de reconquérir au cours de la seconde partie de l’année 2012, en multipliant les initiatives diplomatiques (cf. notre édition du 7 septembre 2012) et en ravissant la vedette à la Turquie dans la résolution de la crise de Gaza en décembre.

Les mauvaises relations entre Ankara et le gouvernement fédéral irakien du chiite Nouri al-Maliki ne tiennent pas exclusivement aux implications confessionnelles qu’aurait la crise syrienne, d’une part, parce que Bagdad s’est plusieurs fois démarqué des positions de Téhéran sur la Syrie allant même d’ailleurs jusqu’à intercepter des avions iraniens acheminant de l’aide à Bachar el-Assad, d’autre part, parce que les tensions entre la Turquie et l’Irak (apparue au cours de l’année 2011, et qui se sont fortement accrues en 2012), ne sont pas pour l’essentiel liées à la crise syrienne. Bagdad reproche en effet à Ankara de multiples immixtions dans ses affaires intérieures. Les Turcs entretiennent des liens privilégiés avec la région kurde d’Irak du nord et concluent même des contrats pétroliers avec cette entité, qui en dépit de sa forte autonomie n’est pas un Etat (cf. notre édition du 21 avril 2012). Ils interviennent par ailleurs dans les conflits entre factions irakiennes et ont donné refuge en 2012 au vice-président irakien sunnite Tareq el-Hashemi condamné à mort dans son pays (cf. notre édition du 12 septembre 2012) . Ils suivent enfin de près l’évolution de la situation de la province de Kirkouk où réside une importante minorité turkmène qu’Ahmet Davutoğlu est allé saluer au mois d’août dernier, sans même en demander l’autorisation à Bagdad, ce qui a bien sûr exacerbé les tensions avec le gouvernement irakien (cf. notre édition du 4 août 2012). Les Américains regardent désormais cette idylle entre Ankara et Erbil avec une certaine perplexité, redoutant qu’elle ne contribue à pousser Bagdad dans les bras de Téhéran…


Un retour vers l’Ouest en demi-teinte.

De toute évidence, les relations d’Ankara avec son voisinage sont moins simples qu’auparavant. L’appui sans faille de la Turquie à la rébellion syrienne a contribué à  la rapprocher de ses alliés occidentaux, en particulier des Américains. L’entente entre Ankara et Washington paraît d’autant plus durable que les Turcs ont eu la satisfaction de voir Barack Obama réélu lors des élections présidentielles américaines, alors même qu’ils s’inquiétaient de l’hostilité manifestée leur égard par les candidats républicains. Les Américains ont aussi accepté que la Turquie déroge à certaines dispositions de l’embargo contre l’Iran, notamment dans le domaine énergétique. Ils ont enfin apporté leur soutien à Ankara face aux provocations syriennes, même si le gouvernement turc aurait souhaité que Washington s’implique plus franchement dans la recherche d’un règlement en Syrie.

Le retour turc vers l’Ouest n’a pourtant pas été complet. Les relations de la Turquie avec l’Union européenne ont été quasi-inexistantes du fait de l’exercice par Chypre (Etat qu’Ankara ne reconnaît pas) de la présidence européenne au second semestre 2012. Le premier ministre turc a par ailleurs continué à critiquer un système international trop fortement dominé par les puissances occidentales et en tout cas inadapté, selon lui, aux besoins du monde contemporain. Recep Tayyip Erdoğan a souvent déploré l’impuissance de l’ONU dans la crise syrienne, et en novembre, au sommet de Bali, il s’en est pris sans ménagement au FMI et au Conseil de sécurité en déclarant que les affaires du monde «ne pouvaient pas être laissées dans les mains de 5 membres permanents», et en souhaitant que tous les Etats deviennent des «membres permanents». Par ailleurs, en dépit des efforts américains en ce sens, la Turquie a refusé d’assouplir ses exigences pour le rétablissement de relations diplomatiques normales avec Israël. Recep Tayyip Erdoğan a notamment dénoncé très durement l’opération «Pilier de Défense» de l’armée israélienne à Gaza, même si son pays aux côtés de l’Egypte a joué un rôle important dans la recherche d’une issue à la crise (cf. nos éditions du 14 septembre 2012 et du 21 décembre 2012). Certes, en décembre 2012, la Turquie a accepté qu’Israël puisse participer à nouveau aux manœuvres d’OTAN et l’on a immédiatement murmuré que ce geste était la contrepartie qu’Ankara avait du payer pour que les Américains acceptent d’installer en Turquie des rampes de missiles Patriot. Mais même si cette information, qui a été démentie par Ahmet Davutoğlu, se confirmait, elle ne constituerait qu’une maigre concession. Moins que jamais, la Turquie ne semble disposée à abandonner la posture et la rhétorique anti-israéliennes qui ont assuré son succès dans le monde arabo-musulman au cours des dernières années.


                                                                                                                                                    Jean Marcou





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