11 avril 2014- Iran: Washington contre le MEDEF

Iran : après l'accord 5+1 à Genève,

Washington entend bien

fausser « la libre concurrence »...


Vendredi 11 avril, le Centre de recherche et de documentation sur l'Europe (CEDRE) de l'Université Galatasaray d'Istanbul organisait ses 11e Journées européennes. A travers l'exemple de la visite d'une importante délégation du MEDEF (Mouvement des entreprises de France, principale organisation patronale française) à Téhéran du 3 au 5 février 2014, visite qui a fait couler beaucoup d'encre, nous avons présenté à Galatasaray une communication sur les affrontements économiques entre Occidentaux qui accompagnent d'ores et déjà la possible réintégration de l'Iran dans le jeu international. En effet, les Etats-Unis sont à la manœuvre pour réinvestir le marché iranien, y compris en utilisant les sanctions internationales encore en vigueur pour bloquer le retour des Européens en Iran. Les entreprises françaises étant tout particulièrement visées par ce protectionnisme américain à peine dissimulé... Le texte développé de notre communication sera publié dans les Actes des 11e Journées européennes, fin 2014.






La possible réintégration de l'Iran dans le jeu international provoque déjà

un violent bras de fer économique entre les Etats-Unis & les Européens


Du 3 au 5 février 2014, une délégation du MEDEF (le Mouvement des entreprises de France, principale organisation patronale française) s’est rendue à Téhéran: avec près de 120 représentants d'entreprises (dont presque tous les plus grands groupes français), c'est la plus importante délégation commerciale étrangère arrivée en Iran depuis 15 ans. Malgré les chutes de neige qui paralysaient alors tout le nord de l'Iran, y compris en partie Téhéran, les entrepreneurs français ont été reçus à bras ouverts par un aréopage d'autorités iraniennes, représentant les ministères et administrations traitant d'économie, de commerce et d'industrie. De nombreux acteurs économiques iraniens publics, para-publics et privés étaient également présents. L'événement pourrait être considéré comme relativement banal, les Français ayant été précédés dans les derniers mois à Téhéran par nombre d'autres délégations de différents pays européens ou non.


Mais, en réalité, cette visite du MEDEF, qui a eu un large écho dans la presse économique mondiale, avait une dimension politique et diplomatique française, européenne et transatlantique spécifique. En effet, on peut considérer qu'elle a été la première grande manifestation économique de l'accord transitoire (ou: intérimaire) 5+1 sur le nucléaire iranien, signé à Genève le 24 novembre 2013. Et elle a mis en pleine lumière le jeu d'un certain nombre d'acteurs étatiques -et tout particulièrement les Etats-Unis, autour de la possible réintégration de l'Iran sur la scène économique globalisée.



1/ Quelques commentaires sur l'accord 5+1 avec l'Iran, à Genève le 24 novembre 2013


Le dernier cycle des négociations entre la République islamique d’Iran et le groupe dit 5+1 (les 5 membres permanents du conseil de sécurité, plus l'Allemagne) qui s'est déroulé à Vienne à l'automne 2013, a débouché sur un accord transitoire le 24 novembre à Genève. Il est  entré en vigueur le 20 janvier 2014 pour une durée de 6 mois (donc jusqu'au 20 juillet 2014), renouvelable une fois: la fin de l'année 2014 a été retenue comme terme obligatoire des discussions pour un accord définitif, permettant une levée progressive des sanctions économiques et financières appliquées à Téhéran par la communauté internationale 1. En échange de concessions de l'Iran sur son programme nucléaire (concessions dites « mesures de confiance »2), l'accord de Genève lève quelques-unes de ces sanctions internationale, mais maintient les sanctions financières et bancaires, qui sont celles qui ont pesé le plus lourdement sur l'économie iranienne dans les deux dernières années.


a/ On peut souligner le rôle particulier de la diplomatie européenne & de Mme Ashton


L'analyse du processus qui a abouti à l’accord de Genève permet de souligner le rôle particulier joué par la diplomatie de l'Union européenne et par la haute représentante Catherine Ashton. Le champ d'action ouvert à l'UE a été évidemment facilité par la position de trois des cinq membres permanents. Ni la Russie, ni la Chine ne pouvaient être les pilotes d'une négociation avec l'Iran, pays avec lequel et Moscou et Pékin, sous des formes différentes, entretiennent de bonnes relations. D'autre part, les Etats-Unis n’ayant plus de relations directes avec Téhéran depuis la rupture des relations diplomatiques en 1980, consécutive à la prise d'otages à l'ambassade américaine à Téhéran 3, l’UE s’est logiquement retrouvée en première ligne des discussions à Vienne puis à Genève.


A partir de 2003, c'est l'Espagnol Javier Solana, alors haut représentant pour la politique extérieure commune, qui est devenu principal négociateur avec l'Iran au nom du P5+1, peu après la révélation de l'ampleur du programme nucléaire clandestin de Téhéran. Un rôle dont a hérité Catherine Ashton en 2009, quand elle devient haute représentante de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. Les observateurs s'accordent pour estimer que ce sont les sanctions européennes, qui s'ajoutaient aux sanctions américaines et internationales, qui ont finalement amené l’Iran à rejoindre la table des négociations à Vienne et Genève. Les Etats-Unis, les Russes et les Chinois étant en deuxième ligne, c'est donc largement la diplomatie européenne, pour une fois unifiée, qui a permis la conclusion du «Plan d’action conjoint» fixant les modalités d’un accord à long terme. Non cependant sans que la diplomatie française ait fait durer les négociations en durcissant les conditions imposées à Téhéran -au risque de faire capoter le processus. Le succès de Genève est donc à porter au crédit de la diplomatie commune européenne – le fait est assez rare pour être noté 4 : si l'on s'en tient aux dernières années, c'est le premier dossier diplomatique majeur sur lequel l'Union européenne a pu véritablement peser, avec des objectifs définis, une pression maintenue, et une négociation bien menée. Si le résultat obtenu à Genève avec l'Iran se confirme d'ici la fin de l'année 2014, on le comparera aisément aux objectifs inconsistants du partenariat oriental (en particulier avec l'Ukraine) 5, ou à l'inexistence de l'Union dans le dossier israélo-palestinien 6


b/ Un accord 5+1 qui inquiète au plan stratégique, mais aiguise les appétits économiques


Au printemps 2014, on est évidemment encore loin de la levée de toutes les sanctions économiques et financières contre l'Iran, de la normalisation des échanges économiques, et du rétablissement des relations diplomatiques entre Washington et Téhéran. D'autant que, des deux côtés, aux Etats-Unis comme en en Iran, des groupes de pression sont très actifs pour bloquer ou ralentir le processus: les républicains et une partie des démocrates au Congrès américain, particulièrement sensibles aux sirènes israéliennes relayées par des lobbys influents, dont le plus connu est l'AIPAC; et les « ultra-conservateurs » à Téhéran, qui voient d'un mauvais oeil leur fond de commerce idéologique (l'anti-américanisme) et certains de leurs intérêts économiques (les fructueux contournements des embargos et des sanctions) menacés par le rapprochement avec l'Occident stigmatisé. Néanmoins, les responsables politiques, diplomatiques et économiques se doivent d'anticiper une possible réintégration de l'Iran dans le « concert international », en particulier aux plans stratégique et économique. Et donc, logiquement, l'accord de Genève a clairement renforcé des inquiétudes préexistantes, mais aussi aiguisé des appétits économiques.


C'est tout particulièrement dans le Golfe persique que le mécontentement et l'inquiétude sont les plus visibles. La majorité des pétromonarchies soupçonnent Washington d'envisager un « pivot iranien » risquant de modifier profondément les conditions de la sécurité régionale. Ce qui renforce un antiaméricanisme régional en croissance depuis 2001 (intervention contre le régime des talibans en Afghanistan, soutenu par l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis) et 2003 (renversement du régime arabe sunnite de Saddam Hussein en Irak, ennemi juré du régime des mollahs), et exacerbé par l'attitude américaine à l'égard des Printemps arabes depuis 2011 (en particulier le « lâchage » du président égyptien Moubarak par Washington, en janvier 2011). Les pétromonarchies manifestent leur mécontentement à Washington qui, en retour, multiplie les déclarations rassurantes et les visites officielles pour assurer à leurs amis et alliés du Golfe que les Etats-Unis n'entendent pas remettre en cause les accords de sécurité régionale conclus depuis 1945 7.

Au-delà de ce volet stratégique régional, nous nous attachons ici à un volet plus économique, qui concerne les principaux Etats membres de l'Union européenne, et tout particulièrement la France, mais aussi les Etats-Unis. Car, de pays infréquentable, étranglé et épuisé par les conflits régionaux, les embargos et les sanctions, l'Iran redevient brusquement un pays très convoité : par l'importance de son marché (80Mh), et par les énormes besoins de modernisation de son économie, après 35 ans de boycotts ou embargos divers, initialement établis par les Etats-Unis 8, puis étendus dans la dernière décennie par l'UE et par la « communauté internationale ». Les délégations politiques et économiques de tous les continents se succèdent donc à Téhéran. Pour les Russes, les Chinois et autres membres des BRICS, il s'agit de préserver et de faire fructifier les parts de marché acquises en profitant du désengagement des Occidentaux dans la dernière décennie. Et, fin 2013, Allemands, Autrichiens, Italiens, Britanniques, ou encore Belges ont précédé les Français du MEDEF. Du 30 novembre au 3 décembre 2013, 5000 visiteurs étrangers se sont rendus au Forum International de l’Automobile organisé à Téhéran: l'Iran est un grand marché prometteur pour tous les constructeurs internationaux. Le 8 avril 2014 s'est ouverte à Berlin une grande table-ronde commerciale germano-iranienne9 .

On pourrait multiplier les exemples: à l'évidence, l'Iran est un grand marché à reconquérir. Ce à quoi se préparent activement toutes les grandes entreprises européennes et américaines, encouragées en sous-main, mais inégalement, par leurs gouvernements respectifs. Dans une ambiance de « libre concurrence », mais en partie « faussée » . L'épisode français de la délégation du MEDEF en février 2014 permet d'étudier cela en détail.


2/ Tensions autour du voyage du MEDEF français en Iran début février 2014


Officiellement, selon le ministère français des Affaires étrangères, cette mission du MEDEF n'avait pour but que de « prospecter  les marchés que l’Iran pourrait offrir à moyen terme aux entreprises françaises ». En réalité, nombre des 120 entreprises françaises concernées attendaient depuis longtemps la levée des sanctions afin de se (re)positionner rapidement sur le marché iranien. Tout en répétant en amont du voyage, et pendant celui-ci, qu'il ne s'agit pas de transgresser le régime des sanctions, mais de « reprendre contact » pour le futur, de se repositionner dans une relation de coopération à long terme, de partenariat réciproque « gagnant-gagnant ». Les Iraniens ont « mis le paquet » : la délégation française a été reçue par un nombre impressionnant de ministres, responsables économiques industriels et commerciaux, responsables d'entreprises ; tout en évitant des ministres trop directement « politiques ». Et ces rencontres ont provoqué des tensions au sein de la diplomatie française, et dans la relation transatlantique franco-américaine 10.



a) Le gouvernement français a clairement freiné le projet.

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Malgré une approbation de façade de la visite du MEDEF, et en prônant « une nécessaire prudence », le ministère a, en réalité, été profondément irrité par ce déplacement massif 11. Considérant qu'il arrivait trop tôt, et que les diplomates n'avaient pas la maîtrise de l 'événement 12. Ces commentaires oscillant entre l'officiel et l'officieux renvoyant à une attitude que tout le monde a relevé à Genève en octobre et novembre 2013. Alors que les Occidentaux présents -pour ne pas parler des Russes et des Chinois manifestaient une évidente satisfaction à l'endroit du très affable ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif, après la conclusion de l'accord transitoire 5+1, tout le monde a remarqué l'attitude plus que réservée du ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, dont les reportages d'actualité ont rendu compte.


Cette prudence française a été redoublée lors de la visite à Washington du président Hollande qui, le 11 février, et à la grande satisfaction du président Obama, a laissé clairement entendre que la délégation du MEDEF en Iran était « une initiative précipitée »13 , expliquant que ces "contacts" ne pouvaient "pas déboucher aujourd'hui sur des accords commerciaux". Cette double mise en garde présidentielle conjointe -américaine et française, n'a pas plu du côté des entreprises françaises concernées, alors que la concurrence internationale est exacerbée pour revenir sur le marché iranien. Cette évidente réserve de la diplomatie française mérite éclaircissement. Plusieurs hypothèses s'additionnent en cette fin 2013-début 2014, sans qu'une hiérarchisation des arguments ne soit vraiment possible.


1/ La proximité de l'actuelle diplomatie française avec Israël pèse certainement. Elle a été illustrée par la relation très personnalisée établie par le président François Hollande avec le premier ministre israélien Benyamin Netanyahu, lors de la visite officielle à Jérusalem fin novembre 2013. L'irritation d'Israël (et c'est là un euphémisme) face à l'accord 5+1 est notoire, et a été signifié, tout particulièrement, aux Américains, via l'AIPAC, le principal lobby pro-israélien américain. Dans le même ordre d'idées, et le président français s'étant rendu à Riyad immédiatement après Israël et la Palestine, la réticence à l'égard de l'Iran peut s'expliquer par la relation privilégiée que Paris entend rétablir avec l'Arabie saoudite, rééquilibrant ainsi une diplomatie très largement tournée vers le Qatar sous la mandat du président Sarkozy.


2/ Le rôle de l'Iran comme soutien important au régime de Bachar al-Assad en Syrie est un autre argument, alors que la France a pris à partir de 2012 des positions en pointe aux côtés de l'opposition syrienne d'alors, sans que cela lui permette cependant de peser sur la scène régionale syrienne 14. Il y a donc peut-être un ressentiment français contre Téhéran sur la Syrie, quand bien même le rôle de l'Iran reste largement en deçà de celui de Moscou. Il se dit aussi d'ailleurs qu'un certain ressentiment à l'égard de Washington est apparu suite à l’abandon de l’option des « frappes punitives » contre Damas en septembre 2013, après les bombardements aux armes chimiques.


Toujours est-il qu'on a assisté autour du voyage du MEDEF à une forme de découplage entre l'attitude du ministre Laurent Fabius, qui a pourtant fait de la « diplomatie économique » son cheval de bataille 15, et les entreprises françaises qui veulent aller plus vite que la diplomatie 16 . On a d'ailleurs relevé que le ministre de l'Economie d'alors, Pierre Moscovici, était beaucoup plus clairement en soutien à la délégation du MEDEF que son homologue du Quai d'Orsay 17. Ces déclarations et attitudes réticentes des dirigeants politiques français ont d'ailleurs suscité une certaine irritation en Iran. D'autant qu'elles n'étaient pas sans faire écho à de fortes pressions américaines.


b) Washington a littéralement sermonné Paris jusqu'au 3 février pour freiner ce projet du MEDEF.


Relevant la liste des très nombreuses délégations économiques européennes à Téhéran, et plus particulièrement suite à l'annonce de la prochaine visite du MEDEF, Washington a réagi sur deux terrains. Sur le terrain politique, l'administration Obama a été confrontée à une réaction vigoureuse d'un Congrès travaillé par les lobbys pro-israéliens et néoconservateurs, qui entendent maintenir sinon accroître les sanctions, quitte à torpiller les négociations. Washington a donc rappelé ses alliés à la retenue, et l'a fait savoir de manière répétée aux Représentants. Sur le terrain économique, et de manière apparemment contradictoire avec le point précédent, la Maison Blanche a visiblement lâché la bride aux entreprises américaines pour qu'elles se pré-positionnent dès à présent sur le marché iranien, dans la perspective d'une concurrence féroce à venir entre les acteurs européens, asiatiques, et nord-américains.


Car on ne peut pas oublier que les sanctions en général, et dans le cas d'espèce contre l'Iran, ont aussi une dimension protectionniste bien comprise contre la concurrence étrangère. Ce qui est clairement apparu dans les déclarations menaçantes de David Cohen, sous-secrétaire d'Etat en charge des sanctions au Trésor américain, qui a averti dès après l'accord de Genève que les sanctions demeuraient, que le marché iranien n’était pas réouvert, et surtout que les banques et entreprises étrangères devraient continuer à choisir entre l’Iran et le marché américain. En l'état, les entreprises étrangères qui veulent exporter vers l’Iran des biens ou services non soumis à sanctions, et qui obtiennent l’autorisation de leurs autorités nationales (en France, comme aux Etats-Unis : le Trésor), ne peuvent concrètement pas procéder à ces exportations, car les banques internationales refusent d’effectuer les transactions financières correspondantes, craignant des représailles américaines sans appel: inscription sur des listes noires, perte d’accès au marché américain, perte d’accès au dollar, etc.


L'annonce de la visite du MEDEF a donc suscité un grand activisme américain pour essayer de décourager les participants de s'engager en Iran. Fin janvier 2014, un certain nombre de dirigeants d’entreprises français concernés par le visite ont été « invités » (certains commentateurs disent: « convoqués »...) à l’ambassade des Etats-Unis à Paris. Le sous-secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, Peter Harell, les y a mis en garde sur la nécessité de ne pas franchir des « lignes rouges » avec l'Iran ; David Cohen a fait de même lors d'un passage à Ankara. A la veille du départ de la délégation, le secrétaire d'Etat John Kerry en personne a appelé Laurent Fabius pour signifier à la France que ce voyage du MEDEF était « inapproprié », prématuré et trop voyant. Et Wendy R.Sherman, sous-secrétaire d'Etat aux Affaires politiques du Département d'Etat de déclarer au Congrès américain le 4 février, alors que le MEDEF est en Iran, que « les entreprises étrangères feraient bien de ne pas oublier les sanctions contre l'Iran » 18.



3/ Quelle « saine concurrence » entre l'UE & les Etats-Unis  autour du futur marché iranien?


Dès lors, pour une meilleure compréhension des enjeux de la réouverture du marché iranien, on peut revenir à quelques statistiques, en particulier celles qui concernent la France en Iran. L’un des objectifs de la délégation du MEDEF était de reconsolider un réseau commercial et industriel fiable entre la France et l’Iran, rompu par l'accentuation des sanctions. Lesquelles ont entrainé, par exemple, une baisse de moitié des investissements français en Iran en 2012, par rapport à 2011 (800 millions d’euros contre 1,6 milliards). En une décennie de sanctions diverses, la France a chuté du 4e au 15e rang des partenaires commerciaux de l'Iran, au profit principalement de pays asiatiques : la Chine de Pékin est désormais le premier partenaire de l'Iran 19. En 2002, la France était le troisième fournisseur de l'Iran (8,5% des importations totales), les exportations étant particulièrement importantes dans les secteurs automobile et des hydrocarbures. En 2013, la France n'est plus que le 7e fournisseur (2,8% des importations), coincée entre la Suisse (6e) et l'Italie (8e), très loin derrière les Emirats Arabes Unis (1er, 26,6%: on relève là le rôle majeur de Dubaï comme plaque tournante du commerce extérieur iranien, légal ou illégal), la Chine (2e, 10,3%) et la Corée du Sud (3e, 6,6%). Mais ce qui ce cache derrière ce recul français, c'est qu'il est largement dû... aux Américains : les entreprises européennes, et tout particulièrement les entreprises françaises, ont été et restent début 2014 victimes des sanctions américaines, elles-mêmes contournées... par les entreprises américaines. En même temps qu'ils cherchent à bloquer ou à brider leurs alliés en matière de reprise des relations économiques avec l'Iran, les Etats-Unis sont omniprésents pour se replacer sur le marché iranien de New York (dans les coulisses de l'ONU) à Davos (au Forum mondial en janvier 2014, de Mascate à Dubaï... On retiendra deux exemples significatifs.



  a) Le secteur de l'automobile : General Motors contre Peugeot et Renault


Le cas de l'industrie automobile illustre remarquablement ce qu'on peut qualifier de « double jeu » américain au détriment de l'industrie européenne, et au profit de l'industrie américaine 20 . L’Executive Order Act 13645 du 3 juin 2013, qui renforce des sanctions antérieures, interdit l’exportation vers l'Iran de pièces détachées automobiles, mais pas celle de véhicules complets. Qui donc a été touché par cette sanction contre des entreprises iraniennes? Principalement les deux groupes automobiles français Peugeot PSA et Renault, qui fournissaient les usines iraniennes de montage automobile (Iran Khodro) en pièces détachées ! Car la France est depuis plusieurs décennies le principal acteur étranger du secteur automobile en Iran.


La chronologie des activités de Peugeot en Iran en 2012, superposée à celle des relations entre l’entreprise française et les acteurs américains, est significative :

 - Janvier 2012 : la banque utilisée par Peugeot est mise par le Trésor américain sur la liste noire des sanctions américaines, ce qui rend très difficile le rapatriement en France des revenus de ses activités en Iran 21. Et qui aggrave le fait que, à la demande de l'UE, l'Iran n'ait plus accès au réseau mondial d'échanges bancaires SWIFT. Les sanctions bancaires sont plus pénalisantes pour les grands groupes que pour des PME-PMI, qui peuvent trouver des plateformes de paiement à Dubaï ou en Turquie.

 - Février 2012 : Peugeot et General Motors (GM) annoncent une alliance stratégique ayant pour conséquence l’entrée de GM dans le capital de Peugeot PSA, à hauteur de 7%.

 - Mars 2012 : le lobby américain United Against Nuclear Iran (UANI) demande à GM et à Peugeot de suspendre leurs activités en Iran sous peine d'ouverture d'une enquête par le Congrès américain, au motif que certaines des pièces détachées pour l'automobile peuvent aussi servir à la fabrication de centrifugeuses.

 - Juin 2012 : départ brutal et contraint de Peugeot PSA d’Iran. Or, pour Peugeot, implanté dans le pays depuis 1978 (année du rachat de l'américain Chrysler par Peugeot), l’Iran représentait son second marché après la France en nombres d’unités vendues : 458 000 véhicules en 2011 (sur 2,11M), soit 20 % de la production de Peugeot PSA, et 30 % du marché iranien.


On peut donc relever que Peugeot PSA a été clairement l'une des plus importantes victimes françaises, donc européennes, des lobbys américains, de l'asphyxie bancaire, et accessoirement des menaces israéliennes de bombardement d'installations industrielles. Certains analystes se sont même demandée si l'entrée de GM au capital ne visait pas à étouffer Peugeot pour dégager le terrain pour GM en Iran. Relevant qu'en 2014, GM a renoncé à à sa participation au capital de Peugeot PSA, au profit du constructeur chinois Dongfeng. On aurait pu, tout aussi bien, prendre l'exemple de Renault Pars 22, également très bien implanté en Iran via une joint-venture, et ayant alors comme objectif d'y produire la nouvelle Clio et de développer le succès des Logan (vendues localement sous le nom de Tondar : 100000 unités en 2012). Pour éviter des représailles contre son associé Nissan, très présent sur le marché américain, Renault a du réduire au minimum sa présence en Iran.


Parallèlement, l’industrie automobile américaine n’a pas attendu l’élection du président réformateur Hassan Rohani à l'été 2013 et l'amorce de levée de l’embargo fin 2013 pour se pré-positionner. Depuis au moins le début 2013, des officiels du département d’Etat et du Trésor américains négocient avec des industriels iraniens par le biais du sultanat d’Oman, et sur la plate-forme commerciale et financière qu'est Dubaï. Des voitures américaines complètes, en particulier du groupe GM, sont importées en Iran principalement via Dubaï, et plus modestement via l'Azerbaïdjan (Bakou) et l'Oman. On a relevé que General Motors a mené en 2013 une longue et vigoureuse campagne publicitaire dans la presse iranienne, autour du slogan « We are back ! »... Et que la marque Cadillac, composante du groupe General Motors, a diffusé à la même période une campagne publicitaire ressortant d'un évident «  French bashing », en exaltant un esprit d'entreprise et un sens du travail américains opposés à la paresse française...23


  b) Le secteur de l'aviation : Boeing et General Electric contre EADS-Airbus


Tout voyageur qui a été amené à prendre l'avion en Iran le sait : l'aviation civile iranienne est dans un état pitoyable, et fait voler des avions hors d'âge, achetés au temps du dernier shah : des Boeing vieux d'un demi siècle, et des Tupolev rafistolés fournis par l'URSS. L'embargo américain, ajouté à l'embargo international depuis la guerre Irak-Iran, ont empêché l'entretien normal de ces avions, faute de pièces détachées et de techniciens, et plus encore le renouvellement de la flotte iranienne.


Or, on a appris le 4 avril 2014 que, « en vertu de l'allègement des sanctions relatif à l'accord intérimaire 5+1 », le département américain du Trésor (en charge des sanctions, donc) a autorisé General Electric et Boeing à exporter en Iran des pièces détachées pour l'aviation civile. General Electric a en outre obtenu de procéder à la révision de 18 moteurs d'avions vendus à l'Iran à la fin des années 1970, « dans les locaux du constructeur ou en Allemagne » . Les discussions entre les Américains et les représentants d'Iranair ont commencé en avril 2014 à Istanbul. Pour le moment la vente d'avions civils neufs n'est pas encore envisagée. Mais le sens de cette information est évident : les Américains anticipent dès à présent l'ouverture du marché aérien iranien à renouveler entièrement. En cas de levée des embargos et des sanctions, le volume des commandes envisagées par le chef de l'Organisation de l'aviation civile iranienne, Eza Jahangirian, début mai 2014, s'élèverait à 40 avions de ligne par an et pendant 10 ans. Boeing avance donc ses pions pour pré-contrer son concurrent mondial, l'européen Airbus (pratiquement inexistant en Iran pour le moment)... La remotorisation des avions via les pièces détachées sera donc un hameçon sur le poisson iranien.


Moins relevé, mais tout aussi stratégique pour l'économie européenne , on pourrait scruter le domaine de l'agroalimentaire. L 'accord de Genève a permis la levée de restrictions aux « exportations  humanitaires ». Sous cet étrange vocable, sont comprises aussi bien des exportations de nourriture que de produits agricoles. La célèbre firme agroalimentaire américaine Cargill s'est immédiatement précipitée dans la brèche.


La raison (économique) du plus fort, ou le marché iranien pour les Américains...

et les Chinois ?


L'hypothèse iranienne est susceptible de faire sérieusement bouger les lignes stratégiques et économiques. On le voit, absents d'Iran depuis 34 ans, les Etats-Unis sont à l'offensive, avec des arguments multiples à faire valoir : la fascination qu'exercent les Etats-Unis auprès d'une partie des Iraniens, proportionnelle à la détestation officielle dont ils sont l'objet par le régime depuis 1979; l'importance de la communauté iranienne aux Etats-Unis, en particulier en Californie24, qui a gardé des liens avec le pays d'origine; le fait que de très nombreux jeunes et décideurs iraniens ont été formés dans des universités américaines, alors que la génération des années 70-80 avait plutôt été formée en français, en Suisse ou en France ; le fait que les Etats-Unis activent, pour contourner l'obstacle des « non-relations directes », des intermédiaires, dans le Golfe (Dubaï, Oman), et en Asie.


L'offensive américaine autour de la réintégration de l'Iran est brutale au plan économique. Et ces derniers mois, d'abord dans le cadre des sanctions américaines (celles qui impliquent potentiellement des banques non américaines sont redoutables, car la menace de ne plus pouvoir accéder au marché bancaire américain est véritablement vitale25), puis dans le cadre envisagé de l'allègement d'une partie des sanctions, l'attitude américaine apparaît clairement « déloyale » à l'égard des alliés européens. Une fois de plus, serait-on tenté de dire. Car on aura relevé une coïncidence chronologique: en même temps que se développe le dossier iranien, les Etats-Unis ont profité début 2014 de la crise ukrainienne pour essayer de forcer les Européens à accélérer les négociations sur le Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement (TTIP). L'objectif étant de « régler » au plus vite les timides réticences européennes pour se consacrer aux choses sérieuses : la rivalité avec la Chine, à la fois dans le cadre du « pivot asiatique » et d'un potentiel « pivot iranien »... Et la « concurrence libre et non faussée », si chère à l'Union européenne, risque bien d'en souffrir.



NOTES


1 L'accord 5+1 étant provisoire, les allègements sont transitoires, réversibles (ils peuvent être annulés), et sectoriels.


2  Parmi ces « mesures de confiance », pour l'essentiel: le gel de l’enrichissement d'uranium à 20%; la confirmation de la limitation du programme de centrifugeuses; le droit limité à l’utilisation d’uranium faiblement enrichi ne dépassant pas 5%; des restrictions sur le réacteur d’Arak; la possibilité d'ouverture d’inspections extensives de l’AIEA, etc…La diplomatie française a été particulièrement exigeante tout au long de 2013, y compris dans la phase terminale des discussions à Genève, sur le réacteur d'Arak: la signature de l'accord a failli capoter jusqu'à la dernière minute sur les exigences de Paris, qui ont surpris, et même irrité, certains de ses partenaires occidentaux.

3 Les intérêts diplomatiques et consulaires américains à Téhéran sont représentés par l'ambassade de la Confédération helvétique; les intérêts iraniens à Washington par l'ambassade du Pakistan. En revanche, le droit international permet à la République islamique d'avoir une délégation diplomatique auprès de l'ONU à New York. Le 18 avril 2014 toutefois, le président Obama, sous pression du Congrès, promulgue une loi privant de visa américain des ambassadeurs à l'ONU considérés comme des « menaces pour les Etats-Unis », ou ayant pris part à des « activités terroristes ». Cette dernière qualification vise le nouvel ambassadeur nommé par Téhéran auprès de l'ONU, Hamid Aboutalebi: il est accusé, malgré ses dénégations, d'avoir été un des preneurs d'otages à l'ambassade américaine en 1979.

5 On ne peut évidemment imputer à Bruxelles la responsabilité de la crise en Ukraine ouverte fin 2013, à la veille de la signature à Vilnius d'un accord majeur entre Kiev et l'UE, et illustrée par l'annexion de fait de la Crimée par Moscou au printemps 2014, et par la déstabilisation de l'Ukraine orientale dans les mois qui suivent, Néanmoins, les négociations de partenariat oriental sans véritable conditionnalité de l'UE avec le président ukrainien Ianoukovitch, pro-russe et corrompu notoire, n'ont pu qu'encourager ce dernier et le président russe V.Poutine à aller jusqu'au conflit avec Bruxelles et les Occidentaux.

6 L'importance de l'aide économique et financière de l'UE à l'Autorité palestinienne, non plus que la participation de l'UE au « Quartet  pour le Moyen-Orient» (ONU, Etats-Unis, Russie, UE) n'ont permis à Bruxelles de peser en quoi que ce soit sur le « processus de paix » israélo-palestinien dans les deux dernières décennies.

7 Ainsi de la visite officielle du président Obama en Arabie saoudite les 28-29 mars 2014. Sur l'antiaméricanisme dans le Golfe, et sur l'hypothèse d'un « pivot iranien » du président Obama, cf. JP.Burdy, L'alliance avec les Etats-Unis, entre antiaméricanisme et sécurité régionale, dans le dossier « Monarchies du Golfe », revue Moyen-Orient no 22, avril-juin 2014, p.61-65; et JP.Burdy, La boîte de doughnuts du conseiller politique américain au Bahreïn. La politique américaine et l'antiaméricanisme dans le Golfe depuis 2003 et 2011, Actes du colloque « Les pays du Conseil de coopération du Golfe » du 6/9/2013, Les Cahiers du CCMO, Editions du Cygne, 2014.

8 La loi d'Amato-Kennedy adoptée par le Congrès américain le 8 août 1996 a ainsi établi des sanctions économiques contre les « Etats-voyous » (Rogue States) soupçonnés de développer des armes de destruction massive. L'Iran a été tout particulièrement visé. Malgré des négociations en 1998 entre Bruxelles et Washington visant à en atténuer l'impact, cette loi a eu des conséquences importantes pour les entreprises occidentales et européennes investies en Iran, qui ont du choisir entre quitter l'Iran (ce que la plupart d'entre elles ont fait) , ou perdre l'accès au marché américain.

9   http://www.irna.ir/en/News/2651933/Economic/Iran-Germany

10 Le meilleur récit du voyage de Téhéran est celui de Michel Makinsky, sur le site « Les Clés du Moyen-Orient, le 26/2/2014 : http://www.lesclesdumoyenorient.com/Entretien-avec-Michel-Makinsky.html

12   La mission économique de l’ambassade de France en Iran était fermée depuis novembre 2011, à l’instar d'autres services dit « non-essentiels » de la représentation diplomatique: un nouvel attaché économique français a été réinstallé début 2014 à Téhéran, à la veille de l'arrivée de la délégation du MEDEF.


14   Cf. l'analyse du jeu des acteurs internationaux (dont la France) dans JP.Burdy et Emel Parlar Dal (co-dir.), Syrie: la régionalisation et les enjeux internationaux d'une guerre imposée", revue EurOrient no 41-42, L'Harmattan, mai 2013, 365p.


15  Lors de la formation du gouvernement de Manuel Valls en avril 2014, dans lequel Laurent Fabius est premier par ordre protocolaire, le ministère des Affaires étrangères s'est adjoint deux dossiers économiques habituellement rattachés au tout-puissant ministère de l'Economie: le commerce extérieur et le tourisme.


16 Nous renverrons à une expérience personnelle de ce type de décalage entre objectifs diplomatiques et stratégies des entreprises : à l'automne 1996, lors d'une réunion à Bakou de ministres du pétrole et de responsables de grandes compagnies pétrolières, nous avons assisté à une nette divergence publique entre les diplomates américains, tenant d'un embargo absolu contre l'Iran et de la construction de l'oléoduc transcaucasien BTC ; et les compagnies américaines qui préféraient explicitement l'option de l'évacuation des hydrocarbures de la Caspienne via les tubes iraniens tout proches. Or, la loi d'Amato-Kennedy venait d'être adoptée par le Congrès américain le 8 août 1996 pour "sanctionner les États voyous", dont l'Iran. On sait que ce sont les politiques qui l'ont emporté, et qui ont imposé la construction du BTC.

18 Déclaration de W.R.Sherman : «Secretary Kerry has talked directly to Foreign Minister Fabius about the trade delegation... about how this is not helpful. Tehran is not open for business because our sanctions relief is quite temporary, quite limited and quite targeted...»

19 Statistiques de l'OMC, de la Banque mondiale et des ministères français.

21 Renault Pars, avec une autre structure juridique que Peugeot, a pu rapatrier un peu plus facilement ses bénéfices jusqu'au dernier train de sanctions, qui l'a également bloquée.

24 Los Angeles est parfois surnommée « Irangeles » ou « Tehrangeles »

25 Certains commentateurs parlent ainsi d'une « arme nucléaire bancaire »








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