10 juin 2014: Marcou sur la Turquie et l'EIIL à Mossoul


La prise de Mossoul par les djihadistes de l’EIIL inquiète la Turquie





Le 10 juin, « Da’ich » (Dawla Islamiyya fi Irak wa Cham), comprendre l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL), s’est rendu maître de la ville de Mossoul dans le nord de l’Irak. C’est donc une ville d’1,5 million d’habitants (la deuxième du pays) qui tombe sous la coupe de cette organisation djihadiste, qui n’a cessé de monter en force dans la région au cours des derniers mois. Né en Irak du regroupement de plusieurs formations, EIIL ambitionne en fait d’être à la fois le véritable Etat irakien et le véritable Etat syrien. S’étant fait connaître d’abord par ses attentats contre les forces américaines en Irak et contre le gouvernement chiite de Bagdad, ce mouvement s’est solidement implanté dans le nord de la Syrie à partir de 2013, en s’imposant face aux rebelles de l’opposition syrienne modérée et en se heurtant aux Kurdes du PYD (Partiya Yekitiya Demokrat - Parti d’Union démocratique).


Prompte à soutenir la rébellion syrienne, la Turquie s’est souvent vu reprocher par la suite d’avoir aidé en sous-main des mouvements islamistes radicaux, notamment le Front al-Nosra. Au début de l’année 2014, alarmée par les succès de l’EIIL face à l’Armée Libre Syrienne dans le nord de la Syrie, le long de la frontière turque, Ankara commence à dénoncer l’action des groupes islamistes radicaux qui, de surcroît, s’affrontent aussi mutuellement parfois. En janvier 2014, lors de la sixième conférence des ambassadeurs turcs, évoquant ces derniers développements et les combats qui les ont marqués, Ahmet Davutoğlu, le ministre turc des Affaires étrangères n’hésite pas à déclarer qu’en fait l’EIIL est manipulé par le régime de Damas : «D’abord le régime syrien a bombardé le front des forces d’opposition, ensuite des éléments de l’EIIL sont entrés en action dans la même zone. Nous voyons donc une coopération ouverte entre ces deux acteurs.» Le chef de la diplomatie turque a par la suite démenti tout lien entre son pays et les groupes islamistes radicaux agissant en Syrie.


Commençant le 9 juin (la veille de la prise de Mossoul) sa première visite officielle en Turquie, le président iranien Hassan Rohani, s’est réjoui qu’Ankara et Téhéran s’accordent désormais pour condamner les mouvements extrémistes qui opèrent en Syrie, mais son propos, quelque peu sibyllin, a paru faire allusion également à d’autres temps et d’autres mœurs, même s’il n’a visé ouvertement que les Occidentaux : «La Turquie et l’Iran, en tant que puissances dans la région, sont déterminés à coopérer pour combattre la terreur des extrémistes. La violence et l’extrémisme implantés dans la région sont contraires à l’intérêt de tous les pays. Des groupes terroristes sont apparus en Syrie et ceux (notamment beaucoup de pays occidentaux) qui les ont soutenus ou tolérés, le regrettent maintenant. Ceux qui ne l’ont pas encore regretté, vont le regretter demain.» Pour sa part, le gouvernement kurde d’Irak du nord, s’est alarmé de la situation et de l’arrivée de l’EIIL aux portes de son territoire. Il a demandé à ses citoyens d’accueillir les réfugiés de Mossoul (il y en aurait déjà plus de 100 000) et a critiqué l’attitude du gouvernement fédéral de Bagdad qui aurait refusé, au cours des derniers jours, de coopérer avec les Kurdes irakiens pour repousser les forces de l’EIIL. Il faut dire que les relations actuelles entre Erbil et Bagdad sont au plus mal, puisqu’en dépit des mises en garde du gouvernement de Nouri al-Maliki, les Kurdes irakiens ont commencé à exporter leur pétrole vers le port turc de Ceyhan d’où vient de partir un second tanker de brut, avec une cargaison destinée à être vendue sur le marché mondial. De toute évidence, les divisions de l’Irak et en particulier la querelle pétrolière entre Turcs, Kurdes et chiites profitent aux djihadistes qui ont su saisir cette opportunité.


Pour la Turquie, cette nouvelle équation régionale est tout aussi compliquée et dangereuse. Tentée, dans un premier temps, de soutenir tous les acteurs susceptibles d’affaiblir le régime de Bachar el-Assad, elle a peu à peu mesuré les dangers que présentait une telle stratégie. Pourtant, l’année passée, bien qu’elle ait accueilli à plusieurs reprises Salih Muslim, leur leader, pour des consultations privées, elle a hésité à apporter un réel soutien aux Kurdes du PYD. Ils constituent cependant l’une des forces en mesure de contrer la progression des djihadistes dans le nord de la Syrie, après avoir de fait établi une région autonome dans ce pays. Mais le PYD est la branche syrienne du PKK, l’organisation rebelle qui mène une guérilla depuis près de 30 ans dans le sud-est de la Turquie et il n’entretient pas non plus les meilleurs rapports avec le gouvernement régional kurde irakien de Massoud Barzani. Le PYD est enfin suspecté d’être l’allié objectif de Bachar el-Assad et a de ce fait des relations difficiles et souvent très conflictuelles avec l’opposition syrienne.


La progression de l’EIIL en Irak qui pourrait se poursuivre dans les prochains jours, puisque la ville de Kirkouk est menacée de subir le même sort que Mossoul, place la Turquie dans une situation délicate. Ankara a toujours eu un œil sur Mossoul regrettant que finalement cette province, qui regorge de pétrole, lui ait échappé en 1926, à l’issue des derniers règlements postérieurs à la Première guerre mondiale et à la Guerre d’indépendance. Certes, la Turquie n’a pas de revendication officielle sur ce territoire irakien, mais si l’Irak venait à imploser, il est probable qu’elle serait tentée d’invoquer des droits sur Mossoul où réside une importante communauté turkmène qui a été la cible d’agressions au cours des dernières semaines. Les Turcs disposent également d’un consulat dans cette ville et s’inquiètent pour le sort de leur consul général, Öztürk Yılmaz qui a échappé, le 24 mai, à un attentat alors qu’il se rendait à Erbil. Le consulat turc de Mossoul n'a pas eu le temps de mettre en œuvre son plan d 'évacuation avec l'aide de peshmergas envoyés par le gouvernement kurde d’Irak du nord. Pour l’heure, 28 camionneurs turcs sont bloqués à Mossoul et leur sort dépend l’EIIL.


Le gouvernement de Nouri el-Maliki vient de demander au parlement irakien de décréter l’état d’urgence. Mais dans l’état de faiblesse où il se trouve, il n’est pas sûr que l’Etat irakien sera en mesure de réagir efficacement. Qualifiant la situation d’«extrêmement sérieuse», les Etats-Unis ont appelé à une «réponse résolue et coordonnée pour repousser l’agression». Mais, si les adversaires potentiels de l’EIIL sont nombreux, ils sont divisés. Le différend pétrolier en cours a pourri les relations entre Irakiens, d’une part, Kurdes et Turcs, d’autre part. En dépit des déclarations récentes d’Hassan Rohani, la convergence turco-iranienne sur le sujet ne sera pas non plus évidente à concrétiser, l’Iran continuant à soutenir Damas alors même que la Turquie souhaite toujours la chute du régime baasiste. La récente dégradation des relations entre Turcs et Kurdes est aussi à prendre en compte dans cette affaire. Si Ankara entretient les meilleurs rapports avec les Kurdes d’Irak, ses relations avec les Kurdes de Turquie sont en train de se dégrader à nouveau. Alors même que le processus de règlement n’a pas abouti l’année passée et qu’il n’a jamais vraiment repris en dépit de visites récentes de parlementaires kurdes sur l’île d’Imralı, des affrontements très durs ont opposé l’armée turque et des manifestants kurdes, le 7 juin, à Lice, dans la province de Diyarbakır, faisant deux morts par balle. Les funérailles de ces victimes, le lendemain, ont vu un nouveau regain de tension, un manifestant étant allé dépendre le drapeau turc qui flottait sur le Deuxième commandement des forces aériennes à Lice. Cette nouvelle péripétie a été fort mal accueillie par les officiels turcs, en particulier par Recep Tayyip Erdoğan, qui a déclaré que l’auteur de cette atteinte au drapeau, «devrait en payer le prix». Pourtant dans les jours qui viennent, dans cette région, la question la plus importante sera de savoir quel drapeau va flotter sur Kirkouk, et même si ce n’est pas le drapeau turc, cela risque d’intéresser Ankara au plus haut point.


Jean MARCOU


Ce texte a initialement été publié le 10 juin 2014 sur le site de l'OVIPOT:  http://ovipot.hypotheses.org/10253



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