1-9-2011-Bahreïn-Premier-ministre

Bahreïn:

Premier ministre depuis...1971 !

Qui dit mieux?



Les 29 et 30 août 2011, une fois de plus, la rumeur a couru dans quelques organes de presse du Golfe dont la fiabilité n'est pas nécessairement la qualité première (en l'occurrence: le service francophone de la radio officielle iranienne IRIB, renvoyant à « un journal koweïtien » non précisé 1) : Khalifa ben Salman al-Khalifa, premier ministre du Bahreïn, aurait été « écarté de son poste par le roi », et « serait actuellement au Qatar ». Si elle était un jour confirmée, ce départ contraint marquerait un vrai tournant dans la vie politique du Bahreïn, car il modifierait les rapports de force politique au sein de la famille régnante des al-Khalifa. La rumeur fournit en tous cas l'occasion de rappeler quelques éléments de la biographie politique de Khalifa ben Salman.



20 février 2011: manifestation pro-royaliste à Manama



1971-2011: les émirs règnent (et passent),

le premier ministre gouverne...



1958, à Londres: sheikh Isa (futur émir) et son frère Khalifa (futur premier ministre)


Né en 1935, Khalifa ben Salman est premier ministre depuis 1971 -ce qui lui donne vraisemblablement la palme mondiale de la longévité à ce poste 2. Mais, en réalité, c'est l'homme fort du pays depuis les années 1960, donc dès avant l'indépendance de l'émirat en 1971. Sa biographie confirme qu'il a exercé depuis un demi siècle à peu près toutes les fonctions d'autorité dans le pays. La formule « le roi règne, le premier ministre gouverne » s'est appliquée aussi bien tout au long du règne de son frère l'émir Isa ben Salman (1961-1999), que du règne de son neveu l'actuel roi Hamad ben Isa (depuis 1999). C'est lui qui tenait d'une main de fer les rênes du pouvoir lors des crises de 1975, 1981, 1991, 1994-1995, 2001-2002, 2004. Et qui, présidant le conseil de sécurité nationale et les forces de sécurité, a d'ailleurs vraisemblablement à plusieurs reprises sauvé la mise d'une monarchie souvent menacée, que ce soit par des tentatives de coup d'Etat (en 1981, par exemple) ou par diverses « intifadas chiites » sociales et politiques (comme en 2004-2005). Khalifa ben Salman est donc à la fois un vrai pôle d'autorité et d'autoritarisme dans le royaume (LE pôle, d'après nombre d'observateurs), et une figure autour de laquelle la minorité sunnite serre les rangs quand elle se sent, à tort ou à raison, menacée par les chiites et/ou la revendication démocratique.


L'île de Jidda, l'une des nombreuses propriétés du premier ministre (Google Earth)


Outre son rôle politique et sécuritaire, le premier ministre est connu (et dénoncé) comme un homme d'affaires omniprésent, incontournable pour toute signature de contrat d'importance dans le royaume. On le dit l'homme le plus riche du Bahreïn, grand propriétaire foncier (« le plus grand spéculateur foncier du pays » selon l'opposition) et immobilier, grand investisseur aussi en Thaïlande. Le contrôle du foncier -et, en particulier, des terrains situés en bord de mer- est un enjeu majeur dans ce petit pays tout au long du XXe siècle3 . Certains sites internet bahreinis se sont ainsi consacrés ces dernières années à mesurer, grâce à la précision de Google Earth, l'emprise croissante de la famille al-Khalifa sur le foncier de l'archipel 4. Le premier ministre a, quant à lui, installé une partie de sa famille, depuis plusieurs décennies, et entre autres palais, sur la grande île de Jidda (Djeddah) à l'ouest de l'archipel, accessible par une digue privée branchée sur la King Fahd Causeway, qui relie le Bahreïn à l'Arabie saoudite. Cette luxueuse localisation, avec plusieurs palais, un héliport, un port privé, est symbolique à plusieurs titres: de la privatisation d'une île qui abritait autrefois une prison politique; de la volonté aussi d'être protégé par la mer, et d'être à proximité immédiate du « parrain saoudien » en cas de menace sécuritaire...




Printemps 2011: Le premier ministre,

figure de proue de la « ligne dure »


Dans la crise du printemps 2011, il est évident que le premier ministre a cristallisé soit, de la part d'une bonne partie des opposants, une hostilité confinant parfois à la haine; soit, de la part des éléments sunnites les plus radicaux, un soutien ostentatoire et bruyant lors de manifestations pro-régime où les portraits du premier ministre étaient et restent souvent plus nombreux que ceux du roi, et sont souvent associés, de manière très significative, aux portraits du roi Abdallah d'Arabie saoudite. L'un des moyens, dans l'archipel, de savoir si l'on se trouve dans un quartier sunnite, est de mesurer la densité des portraits du premier ministre, partout placardés. C'est là un marqueur identitaire aussi net que la présence des drapeaux et bannières noirs dans les quartiers et villages chiites.




Mars 2011, place de la Perle, Manama: le premier ministre, bête noire des opposants



De la mi-février à la mi-mars, du côté des opposants de la place de la Perle, où dominaient les deux « mouvements de jeunes du 14 février », et plusieurs partis d'opposition non déclarés, le premier ministre est omniprésent sur les pancartes et les banderoles: rendu responsable de la répression sanglante du début février, il est l'homme à abattre politiquement, et à traduire devant la justice. Du côté des partis politiques d'opposition déclarés, l'une des revendications politiques centrales est que le premier ministre soit désigné parmi le parti majoritaire de la chambre basse élue.



Février 2011, Manama: le premier ministre, héraut des sunnites pro-royalistes


Nous avons eu l'occasion d'insister sur l'alternance, ou la superposition, en février -mars, de prises de position, ou de mesures contradictoires, au sommet du pouvoir: répression et arrestations un jour, libérations et excuses le lendemain (de la part du roi Hamad); enlèvements, tortures et tribunaux d'exception d'un côté, promesses réitérées d'un dialogue entre le pouvoir et les opposants (de la part du prince héritier Salman). En réalité, on a assisté, une fois de plus, car la même confusion s'était déjà produite à plusieurs reprises depuis 2001, à un bras de fer au sommet du régime entre:

  • les tenants d'un dialogue avec l'opposition légale sur une possible évolution du régime vers une la monarchie plus contitutionnelle -le roi Hamad déléguant ce dialogue au prince-héritier, ce dernier bénéficiant du soutien officiel de Washington et de Londres;

  • et les tenants de la « ligne dure », favorables à l'écrasement du mouvement démocratique et à l'instrumentalisation de la question confessionnelle dans une confrontation sans concessions avec les chiites, accusés d'être des agents de l'Iran: une partie de la famille régnante, regroupée autour de la personnalité du premier ministre, s'appuyant sur les partis sunnites pro-régime, sur une population sunnite travaillée par la propagande anti-chiite et anti-iranienne. Cette ligne dure ayant préparé avec Riyad une intervention saoudienne en cas de besoin. Le bruit a d'ailleurs couru à Manama, en février-mars, qu'un coup de palais n'était pas impossible, qui aurait vu le premier ministre écarter le roi son neveu, pour assumer les pleins pouvoirs de répression. En réalité, le fonctionnement tribalo-dynastique rend cette hypothèse peu vraisemblable. Car, de fait, le premier ministre peut compter sur le soutien de la grande majorité des sunnites, chauffés à blanc contre les opposants chiites par la propagande du régime; et tétanisés par le risque de perdre monopole politique, emplois réservés et avantages économiques en cas de démocratisation du système politique.



5 mars 2011: une chaîne humaine d'opposants de 5km encercle les bureaux du premier ministre


On se souvient que ce bras de fer a été tranché entre le 13 et le 15 mars. Le 13 mars, le prince-héritier annonce 7 points de discussion avec l'opposition. Le 14 mars, les troupes saoudiennes interviennent au Bahreïn; le 15, l'état d'urgence est proclamée par le roi. Dans cette séquence, le prince-héritier a perdu la partie au profit de son grand-oncle, et de la répression policière et militaire.


L'étape suivante est celle du « Dialogue national » voulu par le roi, et qui s'est tenu au mois de juillet. Nous avons souligné il y a peu (Voir nos chroniques du 3 juillet et du 1er août 2011) que la portée de l'évènement était a priori déterminée par celui qui allait le présider. Dans un premier temps, il semblait que cette mission allait incomber au prince-héritier, qui aurait été le garant de l'importance politique des discussions, et peut-être de leur réussite. Or c'est un sunnite conservateur très proche du premier ministre, Khalifa al-Dhaharani, qui a été chargé de présider un « dialogue » qui a accouché de mesures de peu de portée. Sinon de renforcer encore les pouvoirs... du premier ministre ! Deuxième séquence, et deuxième échec du prince-héritier.


Depuis Doha (Qatar), où il est (prudemment) basé, le politiste américain et blogueur Justin Gengler, spécialiste du Bahreïn, avait alors significativement titré sa chronique du 29 juillet: « National Dialogue Final Score: Khalifah bin Salman 1. Every One Else 0 »5. On ne saurait mieux pointer l'homme-clé du système, et résumer le blocage politique actuel...



Mars 2011, place de la Perle, Manama




NOTES:

2/ Peut-être serait-il cependant en concurrence avec M.Lee Kuan Yew, figure tutélaire de Singapour depuis 1959, premier ministre de 1959 à 1990, « Senior Minister » de 1990 à 2004, « Minister Mentor » de 2004 au 21 mai 2011.

3/ La question foncière et immobilière est la trame principale de la riche étude d'histoire urbaine de Nelida FUCCARO, Histories of City and State in the Persian Gulf. Manama since 1800, Cambridge, Cambridge University Press, 2009, 258p.

4/ cf. Lauren Mitchell, Google Earth and Bahrain: Surveillance for All, http://viz.cwrl.utexas.edu/node/276 (s.d.: 2008?); et l'analyse des propriétés des al-Khalifa à partir de Google Earth : http://viz.cwrl.utexas.edu/files/BahrainandGoogleEarth.pdf

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