Comment je suis devenu un écrivain?



Nguyen Quang Than

Mes chers amis, si quelqu'un d'entre vous, a l'occasion de visiter mon pays natal avec ses eaux et ses forêts, vous ne pourriez pas oublier sa beauté. Vous y verrez le mont Hong Linh, une haute muraille qui barre des tempêtes terribles venues de la Mer de Chine, la chaine des montagnes de Truong Son qui fait un écran d'un bleu pur et profond à l'horizon, au delà, c'est le Laos. Et voici la rivière de Ngan Pho paisible en automne et si féroce en été. Je suis noyé dans le mirroir de ces eaux, dans le bleu des ces montagnes avec des beaux rêves et chimériques aussi, des souvenirs inoubliables de toute mon enfance. Tout cela c'est le fond de mon âme, de mon amour de la littérature.

Je suis né dans une famille confucéenne. Mon grand-père était un lettré d'ancienne formation qui est resté toute sa vie un bachelier classique insignifiant, inutile pour son temps òu l'on "jette le pinceau traditionnel et prend le crayon""pour gagner du pain et il égrènait ses jours dans l’espoir de devenir un poète villageois parmi autres, ses voisins villageois. Toutefois, il projetait son ambition sur moi,  le "premier fils de son fils aine' ", espérant que je puisse réaliser ses rêves magnifiques. C'est la tradition de la famille vietnamienne que tous les membres de la famille sont responsables non seulement mutuellement mais devant les ancêtres et les descendants.  

Ma mère était la cadette d'un bachelier aussi. Elle avait une base de connaissance peu élevée mais pouvait apprendre par coeur plus de trois milles vers de Truyen Kieu, le poème classique le plus célèbre et populaire de la littérature vietnamienne, elle était remarquable par son intelligence vive et sensible dès son enfance. Comme elle avait perdu tôt ses parents, elle était choyée par ses frères et ses soeurs. Quoiqu'elle était déjà  parti avec son oncle qui était un grand mandarin de la Cour de Hue ( Dynastie Nguyen sous le protectorat francais) pour faire ses études primaires, elle dut retouner au village natal pour se marier. Quel dommage! Son oncle l'aimait bien et elle était si studieuse. Son mari, mon père, était un instituteur diplômé du collège francais de Vinh, l'ainé de six frères. Le mariage prématuré (ma mère avait été mariée à seize ans), était une des traditions arrièrées vietnamiennes de l'époque, puisqu'on avait besoin d'une servante ou d'une machine à accoucher d'enfants pour continuer la lignée de la famille plutôt que d'une femme ou d’une compagne de vie. L'intervention d'un de ses parents (Mr Nguyen Khac Niem, un grand mandarin à la Cour de Hue, le père du docteur Nguyen Khac Vien, un ami si connu de la Francophonie) pour la retenir à Hue était impuissante devant la grande barricade de la valeur morale féodale du Confucianisme. Elle regretta toute sa vie, ma pauvre mère, cette chance qui ne s’est jamais répétée. 

Ma grande famille vivait au village, ma mère a  tout fait pour améliorer les études et la vie intellectuelle de ses enfants. Quoique notre résidence fut loin des centres culturels et de la vie urbaine, c'était un village désert oublié par l'indifférence de la société colonialiste et de "l'intelligentsia indigène", ma me`re s’est abonnée à presque toutes les productions littéraires publiées de son temps. Des journaux, des revues littéraires et culturelles comme le Phong Hoa et Ngay Nay crés par le grand romancier vietnamien Nhat Linh et ses collègues dans le groupe Tu Luc Van Doan. Quant aux livres, ils étaient apportés au village par mes parents lettrés qui y passaient chaque vacance. Dès ce temps, j'ai connu les noms remarquables des auteurs de notre littérature contemporaine comme Nhat Linh, Khai Hung, Xuan Dieu, Huy Can et les autres. En plus, j'ai appris aussi que l'humanité a ses martyrs, ses saints comme Mr Jean ValJean ou la sainte Fantine, a son enfer, ses victimes, ses bourreaux et ses voyous comme Mr et Mme Thénardier et Mr Javert. Justement c'est Victor Hugo qui nous a initiés à l'humanisme de la grande littérature francaise. Mes frères, mes  soeurs  et moi, nous  devorions jour et nuit les belles lettres apportées par des parents venus de la capitale ou de la ville. J'ai  débuté mon francais par des pages magnifiques du roman LES MISERABLES òu j'ai déchiffre' des mots étrangers dans un dictionnaire LAROUSSE. Avec cette brique dans une main, le monde de Paris et le bois de Montreuil dans l'autre, j'ai découvert un autre univers tout différent du mien òu les Francais armés jusqu'aux dents  réprimaient les paysans pauvres qui manquaient les impôts, les révolutionaires qui luttaient pour l'indépendance et la liberté de leur patrie. Tout s'est passé autrement que dans les romans de Victor Hugo, les récits de Guy de Maupassant, dans l'Indochine francaise d'alors pas mal de Javerts et des Thénardiers figuraient aux premiers rangs de la société. C'est pourquoi la littérature francaise formait dans la profondeur de mon âme d'enfant un paradoxe: il y avait deux Frances, l'une que j'ai vue et l'autre que j'ai lue. Les Hugo, Lamartine, Alfred de Vigny comme Nguyen Du, Nhat Linh, Xuan Dieu etc. pour moi, étaient des Anges qui plannaient sur les montagnes de mon pays. A l'époque, pour la plupart des Vietnamiens, la littérature mondiale c'étaient la littérature chinoise classique et la littérature francaise de Ronsard à Romain Rolland. La culture de l'"intelligentsia indigène" (mentionnée ci-dessus) signifiait un plat de salade mêlé des folklores, des légendes vietnamiennes et de Truyen Kieu, Bouddha, Confucius, Lao Tsu, le Nouveau Testament, la culture francaise et enfin, depuis les années trentes du siècle précédent, la doctrine de Marx. Comme un enfant qui a vécu et a grandi dans cet environnement, j'ai mangé avec appétit  toute cette salade, mais la littérature francaise, si belle et si humaine, m'a particulièrement séduit. J'y ai vu les reflets de la clarté splendide et pleine de fraternité de la Révolution francaise de 1789. Je voudrais répéter, moi, a l'âge de dix ans, n'ayant pas la possibilite' d'analyser correctement une phrase francaise, j'ai découvert cette grande vérité et cette beauté a` l'aide d'un dictionnaire LAROUSSE.  

1945, l'anne'e la plus remarquable de notre histoire du vingtième siècle òu la République démocratique du Viet Nam était ressucitée des "cendres du phoenix". Une rentrée de classe inoubliable òu je sautais non comme un moineau avec le sac au dos dans le Luxembourg mais comme le petit Gavroche avec un lance-pierre en caoutchouc ou un revolver en bois dans mon sac d'e'colier, tout prêt à faire la guerre avec les Mrs D'Argenlieu, les représentants de colonialisme qui débarquaient sans visa dans ma jeune République.

La révolution d'Aout 1945 m'a donné "les yeux et le coeur", je reprend l'expression de Louis Aragon. "Les yeux" pour voir un nouveau monde qui renaissait après la guerre mondiale, la paix et l'humanisme qui apparaissaient de temps à autre dans une nouvelle étape de l'histoire tragique d'un peuple forcé de coexister fatalement avec un grand voisin qui depuis plus de milles ans sans cesse nourrissait des rêves sanglants de franchir le seuil de sa voisine, une belle veuve pas riche mais séduisante. "Le coeur" pour aimer mon peuple qui était si mineur pour se sauvegarder soi-même et, qui a craqué sous les dents du lion européen dans le cirque plein de sang de l'histoire du XIXieme siècle.

L'école primaire de la République indépendante m'a donne' aussi l'amour de la littérature. C’est naturel car, dans cette asmosphère, le romantisme et l'espoir créaient dans chaque vietnamien une impulsion du coeur vers une nouvelle vie plus digne pour l'Homme. Je ne cache pas que l'idée du communisme  mêlée au patriotisme à l'époque était l'arche de Noe d'un peuple foulé cent ans aux pieds des colonialistes. Les journaux et revues auxquels ma mère s’abonnait pour la famille ne sont venus plus chez nous pas plus que des belles lettres en vietnamien, en francais que nos parents nous apportaient chaque vacance, tout simplement on ne retournait plus au village natal pour voir la famille ou participer à la fête du TET, ils étaient partis au front contre les agresseurs francais.

C'est fini! Plus de poésies, pas de proses, de romans, de collections de récits, spécialement pas de nouveaux livres francais. Une rupture d'une relation culturelle mystérieuse entre un écolier vietnamien et la forêt magnifique du Beau. Et sous la lumière d'une lampe à l'huile d'arachide, dans un coin d'un village oublié du monde, dans le grondement d' une nouvelle guerre déclenchée le 19 Décembre 1946, ce petit disciple de la littérature, un LAROUSSE dans une main, LES MISERABLES dans l'autre, continuait à découvrir le mal et le bien de l'humanité. Ce roman en quatre volumes avec plus de mille pages est la Croix du Gogotha de Jésus dont le martyr est un lecteur qui le déchiffrant mot à mot avec l'aide d'un dictionnaire, se demandait si jamais il pourra l'achever.

Quand que mon père était au front, j'ai été convoqué a` l'E'cole des jeunes pionniers militaires qui assumait la tache de former de bons soldats pour la lutte de jour en jour devenue plus acharnée et prolongée.   

C'est dans cette école que j’ai pu voir et écouter des poètes que j'avais aimés et rêvés de les voir comme Xuan Dieu, Huy Can, Che Lan Vien et spécialement le Général mythique Nguyen Son, un expert de la littérature classique. Ils y sont passés pour lire leur nouveaux vers ou faire des interventions sur la littérature et l'art. Ces Anges cessèrent de planer mais atterrirent devant moi comme dans un rêve.

La résistance a creusé un fossé qui a séparé provisoirement les deux peuples (francais et vietnamien) les canons remplacèrent la poésie. Mais, l'haleine de la littérature humaniste francaise continuait à faire frissonner le roseau de mon âme.  

Après DIEN BIEN PHU et l' Accord de Genève, c'est la Réforme agraire dont la tempête a balayé les dernières valeurs et influences de la soi-disant "intelligentsia indigène" au village, y compris son plat de la salade culturelle, remplacé par la dictature des paysans pauvres analphabètes et fanatiques. Ma famille dut évacuer le village natal pour aller à la ville de Vinh, chef-lieu de la Province Nghe An. Cette soi-disant "réforme" a été un coup fatal à la culture rurale, quand on s'est efforcé d'anéantir l'arbre séculaire planté par la haute classe. Pour construire une cité céleste on a foulé aux pieds les fleurs de la culture traditionnelle. Dans la conception vietnamienne, la culture est souvent  synonyme de littérature. Pas d'arbres, de bois, de fleurs, et les mauvaises herbes pullulent. La cité future n' apparait pas encore alors que la citadelle ancienne du Beau et des valeurs  a  été anéantie.   

J' ai débuté ma carrière littéraire quand je suis devenu un cadre pour la reconstruction des barages et des digues détruits pendant la guerre, tout au long du Fleuve Rouge. L'immense territoire du Delta avec ses millions de paysans pauvres et analphabètes venait d'être libérés des occupants étrangers. La Réforme Agraire ne s'était pas encore avérée comme une grande erreur politique du Parti. Les villageois passaient des nuit blanches pour assister aux scènes òu les pauvres "accusaient et condamnaient"  les riches sous la lumière des torches de bambou mêlé d'huile de pin comme aux arènes de la Rôme antique. Tout cela laissait des impressions profondes et inoubliables, créait un paradoxe en moi, un jeune de vingt ans qui commencait ses premiers pas dans la vie croyant qu'ils l'mèneraient a` un paradis terrestre.

Après quelques articles de journal et quelques récits littéraires publiés dans la capitale du pays, je me suis fait connaitre des responsables de l'Union des écrrivains du Viet Nam, ceux qui ont le devoir de former une nouvelle génération d'écrivains pour le pays. On m'a convoqué pour participer à un cours d'écriture de deux ans organisé a Hanoi pour les jeunes écrivains.

Ce cours était hors du système des universités du pays mais il avait un grand prestige dans le monde universitaire. On avait l'idée de former une nouvelle génération d'écrivains du "système" après la libération, ces "jeunes" (quoi qu' il y en eut dont l'âge depassait la quarantaine) trempés dans la feu de la résistance, qui avaient du talent mais n'avaient pas eu la chance de faire des études universitaires.

Dans les premierss jours de ma venue à la capitale, j'ai eu l'occasion de participer à l'amphithéâtre de l'Université Générale de Ha Noi crée depuis 1908 par les autorités francaises, l' unique centre universitaire du pays à l'époque. On y formait seulement des professeurs, des médecins, des chercheurs et la porte a  largement ouverte aux bacheliers venus de la Jungle comme nous. Et moi? emballé par la passion de l’écriture et de la création littéraire, je ne voulais pas perdre quatre ou cinq ans pour ces carrières d'inge'nieur qui ne m'intéressaient pas. C'est pourquoi, cette école de l'Union des écrivains était une bonne issue pour moi. C'était le bon choix! J' assistais aux festins de connaissances si utiles et impressionnants pour mon âme. Les cours n’étaient pas chargés. En deux ans, j'ai pu lire un grand nombre de livres pour toute ma vie. Si au village sous la lumière de la lampe de l'huile d'arachide, je n'avait pas pu terminer de lire LES MISERABLES dans mon enfance, durant ces deux années, j' ai pu lire presque tous les romans les plus importants de la littérature francaise, de Stendhal à Marcel Proust et Romain Rolland, tous traduits en vietnmiens et quelques fois, des originaux francais. Et la littérature russe classique comme Nicolas Gogol, Pouchkine, Tourghéniev Dostoievski, Lev Tolstoi etc. La littérature soviétique occupait une place importante avec des "e'crivains du ciment et de l'acier" ( c'est une expression d' Albert Camus) disciples de la méthode dite du "réalisme socialiste".

Surement, j’ ai obtenu dans cette école une vue générale sur la littérature vietnamienne, du Xieme  siècle à l’époque comtemporaine.

Les professeurs les plus connus du pays sont venus ici pour faire des cours valables. L'arbre séculaire de la recherche sur la littérature chinoise et francaise, le "maitre des maitres", le professeur Dang Thai Mai nous a parlé pendant un mois et demi du classicisme francais, de Ronsard à J.J Rousseau. Avec lui, nous nous avons partagé entre nous la joie de pénétrer dans la forêt du classicisme francais avec Du Bellay, Ronsard, Corneille, Racine, Molière, et après, Voltaire et Rousseau...

Les prosateurs, les poètes vietnamiens contemporains les plus connus sont venus à l'école pour nous parler de la carrière d'écrivain. Nous avons contacté des romanciers comme Nguyen Cong Hoan, Nguyen Hong, Nguyen Dinh Thi, Kim Lan ect, des poètes comme Xuan Dieu, Huy Can, Che Lan Vien ect.. Des artistes et musiciens célèbres aussi sont venus faire des conférences. Pour aider les jeunes écrivains à tenir bon la "position révolutionnaire", de temps à autre, on nous a envoyé des ministres, hauts fonctionnaires, hauts officiers de l'Armée populaire, commissaires et spécialistes d’autres domaines qui n'avaient aucune relation avec la création littéraire, pour faire des rapports sur l'acctualité. Ne soyez pas surpris svp! On le faisait en partir de l'idée que "l'écrivain doit servir la Patrie, le peuple, l'uinification du pays et pour le bien faire, il doit se lier étroitement avec la réalité pour la refléter. La littérature est un cerf-volant qui a besoin d'une ficelle pour voler plus haut, cette ficelle la lie à la mère Terre. Mais de temps en temps lier se transforme en ligoter et la ficelle pleine d'inspiration du cerf-volant en une corde de potence. On pense que la réalité est le fond vivant de la littérature et qu'on peut créer des oeuvres authentiques avec cela seul. Réalité sociale, c'est le berceau unique du réalisme socialiste, la mère d'Anté-créateur, croit-on. On a la patience de mettre doucement à nos oeuvres futures les semelles de plomb de la soi-disant "réalité'".

L'intérêt le plus grand dont je pouvais profiter dans cette école spéciale c'était la rencontre avec des amis que je connaissais déjà un peu par leurs oeuvres publiées. La sympathie entre les jeunes qui veulent s'engager dans un travail intellectuel spécialement difficile promettant plus d' échecs que de succès est un bon couragement.  

Et enfin, comment peut-on penser à former un écrivain futur? D'après moi, en profitant de mes propres expériences, je voudrais vous dire que, la seule route pour un écrivain véritable doit être celle que parcourrent ses propre pas. Faire des études à l' école ou l' Université est toujours nécessaire pour lui, mais seulement dans la mesure òu cela enrichit son âme. L'intelligence et la lucidité peuvent faire des Einstein mais l'idiotie intelligente et l'ivresse lucide ont formé les grands Villon, Rimbaud et Balzac. 

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J'ai écrit mon premier récit à Son Tay, une jolie petite ville agitée des tremblements sourds mais terribles de la Réforme agraire qui y sévissait. Mes récits publiés dans quelques journaux de la capitale m'apportaient le bonheur quand, dans un vieux wagon de tramway qui se trainait cinq kilomètres à l'heure hérité des Francais de Ha Noi, j' entendais un gamin sans feu ni lieu qui  clamait haut mon nom, l'auteur d'un  nouveau récit dans le journal qu'il vendait. Imaginez cet bonheur! Un jeune venu d'un village lointain, à quatre cents kilomètres de la capitale, foulé au pied à cause de ses origines de classe, tout juste échappé d'une tempête sociale tragique, errant dans les rues parfumées et illuminées de néon, soudainement entendait son nom proclamé par le Verbe agile et animé d'un gamin inconnu. C'est un coup de foudre qui pouvait transpercer mon coeur et je savais que désormais  mon sort en était jeté.

Les premiers succès sont toujours maléfiques pour les jeunes, un philosophe l'a dit, il me semble. Surement vous vous rappelez que dans un drame de Shakespeare, Coriolan peut-être, ce sont les applaudissements des citoyens de Rome qui ont tué un grand vainqueur. Les premiers succès m'ont donné la confiance en moi-même, l'esprit de la "liberté chérie" dans LES MISERABLES a suscité vaguement dans mon coeur une envie de me montrer, briller et resplendir de fierté. J'oubliais tout bonnement que je vivais à l'époque sous la voute d' une cathédrale, que j’étais un jeune écrivain c'est à dire une petite vis dans la machine de la révolution, comme l'a dit le Décret.. Pourtant j'ai fait des "bêtises" naives et j'ai failli tomber. J'écrivais, je parlait, je faisait de larges connaissances. C’était l’époque du manifeste réclamant la liberté de création du groupe Nhan Van - Giai pham lancé par l'hebdomadaire Nhan Van. C'était un grand crime à l'époque alors qu’on etait en train de rassembler l’effort total du peuple pour la lutte pour la libération du Sud et l'unification du pays. Le canon gronde, la poésie se tait, la liberté aussi. J'étais entièrement emballé par la gazètte Nhan Van, je lisais ses nouveaux numéros avec les yeux naifs d'une biche ignorante du danger des chasseurs qui allaient surgir. Un jeune qui veut écrire la vérité, notamment dans ces circonstances, doit payer cher. Et j'ai payé pour mes "sottises" comme la chèvre de Mr Séguin d' Alphonse Daudet qui veut gouter la liberté dans le pré, de plus, dans la cathédrale. La biche était aux abois.

J'ai quité Ha Noi un jour et je suis allé à Hai Phong pour faire la carrière d'un journaliste non professionnel. Un chef du Service hydraulique de la ville m'a fait une faveur. Il a pris en charge de mon salaire mais sans m’obliger à travailler pour lui ou pour son office. Dans notre pays socialiste à l'époque, un chef d'un Service provincial pouvait se permettre des fantaisies, il pouvait faire certaines faveurs à ses favoris. Notre peuple avait la tradition d'admirer la littérature, spécialement la poésie. Partout il y avait des admirateurs - sponsors comme mon chef du Service hydraulique de Haiphong. L' engouement pour la littérature plus un libéralisme dans les règlements favorisait l'epanouissement des Mmes De Stael.

Je suis devenu écrivain professionnel dès mon transfert à l'Union des Ecrivains et des Artistes de Hai Phong. J'y travaillais comme rédacteur de la revue littéraire mensuelle Cua Bien (L’embouchure sur la mer). J’étais heureux de travailler avec Nguyen Hong, un des plus grands écrivains vietnamiens d'avant la révolution, l'auteur d’un roman assez célèbre, La Voyou ( Bi Vo ) écrit sur le destin d'une Carmen vietnamienne au port de Hai Phong. Je l'ai contacté et un peu de temps je suis devenu son ami intime (malgré notre écart d'age). Nguyen Hong m'a raconté des histoires étonnantes sur sa vie et sa carrière littéraire. Comme  vétéran, il m'a aidé, habilement, car il a reconnu en moi un "entêté". Enfin, il a gagné complètement mon affections. Faisant ma carrière littéraire en sa compagnie, jusqu'en 1975, j'ai publié une dizaine de receuils de récits et beaucoup d'articles de journal écrits dans la guerre anti-américaine.     

Hai Phong est une ville étonnante tout au moins pour moi. J'y ai vécu environ 30 ans. Je suis amoureux de cette ville pour ce qu'elle a de bien et de mal:ses impasses-labyrinthes,  une beaute'  indécise  dans les paysages et dans l'âme des hommes,  la vie animée, grouillante, misérable des travailleurs à côté des parvenus et des parasites qui, au nom d'un paradis terrestre, s'enrichissent sur le sang et la sueur de ces croyants misérables. Si je n'aimais pas cette ville portuaire, je  n’aurais pas pu y vivre une trentaine d' années.

En 1977, Lua Chon ( Le choix) , mon premier roman a été publié. Il s'agit d’un destin d'intellectuel qui a beaucoup de difficultés à s'adapter aux valeurs du socialisme. Ce sujet m'a intéressé tout au long de ma vie. Mais, dans ce roman, je ne suis pas allé jusqu'au bout. Surement ceux qui ont écrit a` cette époque savent bien pourquoi on ne peut pas aller jusqu'au bout. C'est la faute à la guerre. Même après la victoire finale de la Re'sistance anti-ame'ricaine, la discipline idéologique reste sévère et la limite des lignes, des mots y compris des rimes poétiques est encore barrée par des grilles de fer. La vérité est aussi au delà des pages imprimées et je pense que beaucoup de pages intéressantes de l'art véritable couchent toujours dans l'encrier ou dans la poubelle. C'est la faute de la reconstruction du pays après la guere. Toujours l'Art cède.  

Le récit "l'Homme qui refuse de s'embarquer dans un même train" (heb.Van Nghe No 13/1980) m'a mis dans un tremblement de Terre. Le musicien connu Hong Dang, mon ami, un devin, une fois passé à Hai Phong m'a tiré l'horoscope et m'a prédit: " Je te recommande ne rien publier cette année". Trop tard. Mon récit ci-dessus etait déjà envoyé depuis quinze jours et j' attendait la réponse de l'éditeur. Il fut publié. Vraiment c'est un des mes récits plébéxité par les lecteurs, j'ai recu d'eux des lettres de sympathie òu s'intéressaient particulièrement à la douleur d'un amour calculé et brisé à la fin par la morale opportuniste de l’ héroine. Mais, a` l'e'poque on n'avait pas l'habitude d'analyser la mentalité de personnages de ce genre dans la litérature. On avait l'habitude de lire simplement des schémas sclérosés. Et mon récit a été considéré par les “pasteurs” comme un mouton dangereux qui voulait franchir la barricade et l’on avait à la peine des ailes des hirondelles d’une révolte irrésistiblle vaguement apparue a` l'horizon de l'art.  Et moi, une brebis égarée. Cinq ans après, une moisson de récits d'auteurs rebelles, entre autres Nguyen Minh Chau, Nguyen Huy Thiep apparaissait avec le Doi Moi ( renouvellement ) créant un nouveau visage de notre littérature. Probablement, par ce récit, j'ai trouvé le chemin pour retourner vers "ma propre création", pour moi-même, exactement, pour l'exigence pressante et impérieuse de mon âme et j'ai davantage de nouveaux amis qui l’ont trouvé à leur gout. Je me sens comme un serviteur qui vient de s'échapper de la maison pour un rendez-vous de miel. Depuis on me considère comme une plume qui ne sait pas enjoliver la réalité, qui au contraire, la noircir. C’est une idée répandue dans une société òu l'on aime partager simplement le jardin de la littérature en deux: l'un rouge et l'autre noir, les personnages en deux aussi, les uns positifs et les autres négatifs.

On m'a libéré de mes fonctions ainsi que de mes postes a` l' Union des Ecrivains et des Artistes de Hai Phong, ce qui m'a donné de temps pour écrire.  On lâche la chèvre de Mr Séguin au pâturage pour la punir. Cela vous étonne, n'est ce pas? Mais, c'est à la vietnamienne, cette méthode pour rééduquer les "petites  vis" sans les casser.

Pendant ce temps, j'ai eu l'occasion d'aller voir des coins lointains du pays òu auparavant, la guerre prolongée ne me permettait pas d' aller.

Certainement j'avais fait des déplacements auparavant mais ceux ci avaient un autre sens. La conception du réalisme socialiste considère les déplacements des écrivains comme obligatoires pour "s'approprier " la réalite', car sans elle, on ne peut pas créer correctement ( selon les normes imposée ). On embarque l'artiste en bateau pour l'obliger a` partager l'odeur des sardines et de la sueur des rameurs et l’on attend que ses oeuvres fassent briller le soit-disant réalisme socialiste. Ceci est considéré comme un devoir principal en vue de ramasser le matériel de la création littéraire.  

Mes déplacements en ce temps ne vont plus dans ce sens. Je suis plus libre que jamais car une nouvelle idée est en germe dans mon esprit. Je commence à savoir vaguement que la création artistique ressemble à celle de Dieu qui peut transformer le Néant en Etre. Cela est fait par l'âme de l'artiste tout comme les choses sont éclairées par la flamme et non par la résine de pin, les joues roses d'une belle resplendissent par du vin et non pas par des vignes. Et l’ âme s'enrichit de jour en jour par sa connaissance incessante de la réalité. L'idée que la réalité est le matériel de la création, d'après moi, est toute autre, je répète, que l’idée que le matériel de la création, c'est l'âme enrichie même de l'artiste.

Une nouvelle étape dans mon chemin de création. Le réveil de mon âme m'a donné l'impulsion vers l'indépendance de penser, de sentir et d'écrire. Il me soutient et je sens qu'on a perdu bien des capacités et des talents par le compromis permanent avec ceux qui veulent régenter les esprits de l'artiste. 

Ce suijet m'obsède jour et nuit et en 1988, j'ai publié un noueau roman (Un temps de pivoine - L'Edition Nouveaux oeuvres - Ha Noi 1988) qui aborde le destin d’un intellectuel appartenant à la haute classe dans la Réforme agraire des années cinquante. 1990 et 1991, c'est  une bonne moisson de récits pour moi. La publication du récit La valse du pot ainsi que Thanh Minh dans l'hebdomadaire Van Nghe de l' Union d'e'crivains et d'une série féconde de récits dans les autres gazettes à Ha Noi, une série de receuils de récits, voilà ma contribution au renouvellement (Doi Moi) de la littérature du pays. 

Mon roman Au Large De La Terre Promise ( Ngoai khoi mien dat hua *NXB Tac Pham Moi Hoi Nha Van * Philippe Picquier 1997 ) a été publié en 1988. C'est l'image d'un temps òu je devais faire face, individuellement à tous les problèmes nés de la situation du pays et de ma propre vision. Des cadavres des boatpeople partis pour des voyages désespérés pour la Terre Promise, noyés au large et rejetés par la marée  sur la plage du Cap Saint-Jacques, la pauvreté du peuple dans les villages ainsi que les villes du delta de MéKong, les "camps de rééducation" pour les ex-officiers du régime de Sai Gon, la guerre au Cambodge avec des convois de soldats estropiés par les mines Cleymore avec marque déposée américaine mais fabriquées en Chine... autant de problèmes de sphinx à l'époque. On peut lire et sentir dans ce roman la stagnation d'une société après une guerre de trente ans, d'une idéologie agitée dans la tempête historique et le souffle désespéré d'un peuple. Encore un appel au changement, au renouvellement.

Pour terminer ma longue causerie qui vous ennuie peut-être, je voudrais vous rappeler une nuit inoubliable de notre grand Nguyen Du. Cette nuit là, après une petite visite à une pagode, rentrant chez lui sur le chemin sinueux du mont de Hong Linh éclairé par une torche à l'huile du pin, le grand poète se sentait "Sur le sentier d'un temps antique / Tout le vent froid du monde concentre' / sur le dos d'un homme unique". (cổ mạch hàn phong cộng nhất nhân - Dạ cảm -  Iimpressions dans la nuit - vers en caracte`re chinois de Nguyen Du)

Oui, être écrivain c'est admettre ce vent froid.