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Sessions

Session 1
Cachez ces déchets que je ne saurais voir !
Sophie Lecocq-Simon et Josselin Schaeffer > 11 janvier 2020

En 1971, quand Lacan déclarait, provocateur, que « la civilisation [...], c’est l’égout1 », il faisait de notre préoccupation pour les déchets l’indicateur de la grandeur d’une civilisation.

Loin de les considérer comme des artefacts ou des dysfonctionnements rectifiables ou reprogrammables, la psychanalyse fait, depuis Freud, des «déchets de la vie psychique », des lapsus, des actes manqués et des symptômes, la matière première possible d’un savoir sur la vérité. « Une révélation de savoir qui emporte avec elle la réalisation d’une satisfaction, [...] le développement durable d’une satisfaction supérieure2 », nous indique Jacques-Alain Miller.

Quand il ne s’esthétise pas comme dans l’art ou qu’il n’est pas accueilli comme un savoir en devenir, le déchet semble faire actuellement l’objet d’un refoulement mondialisé. L’illusion d’un recyclage perpétuel, voire la promesse d’une vie sans reste et sans perte, masque mal l’encombrant retour dans le réel, notamment par la pollution, de ce « geste d’effacement3 ».

Que nous révèle alors ce « ne rien vouloir savoir » des rebuts inéluctables des modes de jouissance massifiés et des objets marchands, les « lathouses4 » que nous offre l’alliance de la science et du capitalisme ? Quels sont les effets sur les parlêtres d’un discours qui fait du sujet et de ses manifestations des scories négligeables ? Comment la psychanalyse peut-elle soutenir un lien social face à l’errance de ceux qui risquent à tout moment de se voir réduits à des déchets, jetés, laissés tomber, « évacués », « expulsés » et disparaître ?

Mais encore, comment nouer ces questions avec ce que la clinique – de la psychose, mais tout aussi bien de l’exclusion – peut nous enseigner quant au statut et à la fonction du rebut ? Et quid de « l’analyste comme déchet5 » ?

1. LACAN J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 114.
2. MILLER J.-A., « Le salut par les déchets », Mental, n° 24, avril 2010, p. 9.
3. ADAM R., « La civilisation, c’est l’égout », Lacan Quotidien, n° 817, 7 février 2019, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).
4. LACAN J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 188-189.
5. MILLER J.-A., « Le salut par les déchets », op. cit., p. 15.


Session 2
« Je l’ai dans la peau »
Pratique du tatouage et de la scarification au temps de « l’Autre qui n’existe pas »
Sophie Charles et Guillaume Darchy > 4 avril 2020

Lorsque Freud évoque jusqu’en 19391, la coutume de la circoncision, c’est pour inscrire cette pratique rituelle sur le corps comme « l’indice d’une soumission à la volonté paternelle ». L’acte est alors compris comme substitution symbolique de la castration, et s’appuie d’une référence universelle et normative. Autrement dit, avec les mots de Lacan qui explicitement conjoint scarifications et tatouages, « l’entaille a bel et bien la fonction d’être pour l’Autre d’y situer le sujet, marquant sa place dans le champ des relations du groupe, entre chacun et tous les autres2 ».

L’engouement récent tant pour les pratiques de tatouage, de piercing, d’implant, que celles que l’on trouve dans la clinique des (auto-)scarifications, peut apparaitre comme le symptôme d’une bascule dans une nouvelle ère « désenchantée3 » de l’ « Autre qui n’existe pas ». La référence à un Autre monolithique ne tient plus comme garantie pour ordonner le monde et chacun semble, dès lors, y aller de son Autre, ainsi vaporisé, pour l’inscrire comme trait unaire sur l’ultime pré carré du corps propre.

De fait, le récit de nos vies-toutes-seules, faute d’un appareil symbolique solide, s’y révèle dans la précarité foncière d’un passage à l’acte impuissant « à tempérer un réel qui n’en fait qu’à sa tête4 ». Cette après-midi, se propose de faire un tour de cette clinique moderne aux confluences du réel, du symbolique et de l’imaginaire et d’en extraire au travers de cette pratique, tout à la fois inventive et identificatoire, trace de libido et de jouissance, comment les sujets traitent, au XXIe siècle, le réel auquel ils ont affaire.

1. FREUD S., Abrégé de psychanalyse, Paris, PUR, 1985, p. 61.
2.
LACAN J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 187.
3. MILLER J.-A., « L'orientation lacanienne. Le désenchantement de la psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l'université Paris VIII, 2001-2002, inédit.
4.
MILLER J.-A., « Une crise, c'est le réel déchainé », Marianne, 10 octobre 2008.
BIBLIOGRAPHIE
• LACAN J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, leçon du 26 mars 1958.
• LACAN J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.A. Miller, Paris, Seuil, 1973, leçon du 27 mai 1964.
• LACAN J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, leçon du 11 juin 1969.
• LE BRETON D., Signes d’identité : Tatouages, piercing et autres marques corporelles, Paris, Métaillé, 2002.
• MILLER J.-A. et LAURENT É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1996-1997, inédit.
• BONNAUD H., Le corps pris au mot, Paris, Navarin/ Le Champ freudien, 2015.
La Cause du désir, n° 91, Ce corps qui jouit, Paris, Navarin Éditeur, novembre 2015.

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