DE LA RELATION MÈRE / FILLE

Par Anne-Marie Houdebine

Remarque liminaire : cette série de vignettes cliniques est extraite de récits, reconstruits, ou de fictions permettant de travailler le difficile rapport mère-fille. Dans ces vignettes dites tableau la voix indiquera la scansion psychanalytique.

L’amour en question

Tableau 1 

¤ La mère a dit : «  Tu comprends je ne voulais pas d’enfants. J’ai même essayé de… ». Le mot d’avortement est trop difficile à prononcer devant la fille. Pourtant certaines l’entendent ou  reconstruisent ce désir. Comme l’a fait Marie Cardinal dans Les mots pour le dire. La mère poursuit : « c’était encombrant d’être enceinte ; je ne voulais pas. Tu es arrivée comme un paquet de linge sale. A porter. A nourrir. En plus… ». En plus ? D’elle-même ? Elle-même insupportable à sa mère ? Car souvent la répétition se transporte de mères en filles.

Linge sale

Pourtant la fille fait l’ange. Adorable, séductrice, cherchant à se faire adopter même par d’autres qui seraient enfin mères, vers qui elle tend les bras. Mais la société ne le permettra pas. Linge sale. L’ange. Langes. La saleté la rattrape ; l’énurésie s’attardera. Longtemps elle aura l’impression de traîner avec elle des odeurs détestables. Longtemps elle se vivra déchet, si insécurisée, que malgré son désir de vivre, toute tentative se révélera précipice, qu’il s’agisse du chant, de la danse, de la page où s’écrire ou d’une rencontre. Stérilité de tout genre soutenant l’ancien désir maternel.

Tableau 2 

¤ La mère a dit : «  j’ai tant souffert d’être séparée de ma petite fille. Tant souffert, tu ne peux pas t’imaginer. Mais après ta naissance, je suis tombée tellement malade qu’il a fallu t’éloigner. J’ai tant souffert ». La fille la croit longtemps même si elle n’entend jamais rien sur sa propre souffrance d’enfant déposée à l’ASE. Pour une maladie de la mère ? Ou pour quelque chose qui se tait qu’elle sait inconsciemment ; car quand elle est revenue dans sa famille – redonnée ou reprise – ce fut loin du paradis attendu et rêvé. Au contraire : régulièrement passait la menace de l’abandon. Pourtant elle continue à affirmer l’amour maternel inconditionnel. Une mère d’accueil l’a aidé à construire cette image. Elle l’hallucine parfois : une vieille dame généreuse dont elle ne reconnaît pas le visage passe dans ses rêves…ou dans la rue. Elle l’agite dans le discours mais sans la parler maternelle, puisque ce n’était pas sa mère biologique. Ce qu’elle fait de la sienne, maltraitante. Poids du discours social. Insistance du biologique, «de la conception bouchère de la filiation » (P. Legendre). Un inconditionnel amour de mère s’attarde dans sa tête. Pourtant elle consulte car elle n’arrive pas à avoir d’enfant. Plus tard avec une fille, elle verra combien la pulsion de répétition joue en elle, avec le désir d’abandon. Mais elle, elle ne tombera pas malade, elle n’abandonnera pas sa fille. Même plus elle en aura deux, dépassant sa mère souligne-t-elle. Rivalité acceptée contre mimesis identitaire. Enfin délivrée de l’identification à La Mère idéalisée. Ayant compris l’importance de la mère adoptive et de la nécessité de l’adoption psychique de l’enfant pour faire d’une femme une mère ou d’un homme un père.

Tableau 3

 ¤ La mère a dit : « C’était la guerre, j’étais seule. Ton père avait voulu me laisser un souvenir de lui au cas où il disparaîtrait. Il y pensait. Il savait que les pères peuvent mourir à la guerre. Quel cadeau encombrant ! En plus j’avais à me soucier de sa mère à lui. Alors avec sa mère et sa fille et le bruit des bottes et les bombardements, je devenais folle… ». Le père un jour confirmera la longue dépression maternelle. La parole a coupé la répétition. Un récit s’élabore. La fille sait qu’elle ne naît pas d’un viol, qu’un homme en désir de père l’a pensé cadeau à cette femme qu’il a faite mère. Avec le récit, la fille se délivre de la froideur de la mère.

Tableau 4 

¤ La mère a dit aussi la souffrance de la séparation. Double séparation. Enceinte, le père l’a abandonné. Elle a hésité à garder l’enfant. Mais elle aimait cet homme. Alors elle conduit la grossesse sans enthousiasme, avec force pleurs et confie l’enfant à sa mère. Elle aussi dit la souffrance d’une séparation, de 7 ans. La fille la croit. S’attendrit. Pourtant regrette le brutal arrachement au visage aimé de la grand-mère. Mais – sa mère utilise beaucoup de mais – elle est enfin avec sa mère, qui l’aime n’est-ce pas ? Les mères aiment les enfants. Les enfants ? Leurs enfants ? Lavoix coupe le récit apparemment assuré. « 7 ans ? Une séparation de 7 ans ? ». Alors la fille se souvient du « retour chez sa mère, chez ses parents » (elle a repris le lapsus), des voix qui hurlent, des soirs solitaires, du placard, de la nuit dans l’escalier, de la menace d’être jetée comme le petit chat qui miaulait. Mais ils l’ont cherché, sortie du foyer d’accueil... N’est-ce pas une preuve d’amour ?

Tableau 5

¤ La mère sort beaucoup, ne montre pas sa fille. Celle-ci fugue souvent sans savoir où aller. Quelques séjours en HP ; une anorexie apparue à l’adolescence… Elle sera mannequin et enfin la mère la regardera. « Miroir dis-moi qui est la plus belle ? ». Mais toujours elle soutiendra que sa mère l'a aimée, l’aime, l’aimera – l’assertion généralisante sur l’amour maternel la soutenant – cela sans jamais s’interroger sur son absence de désir d’enfant. Stérilité psychique imposée : ne pas répéter le théâtre maternel.

Tableau 6 

¤ Une autre mère a dit : « Avec les bombardements, la guerre, les restrictions, les menaces, difficile d’avoir un enfant. Au fond je n’en voulais pas. Ou alors, à la rigueur un garçon. Bon puisque tu étais là… fallait bien t’accepter. Encore que sur les routes de l’exode, que de difficultés avec toi … Mais j’ai fait ce que j’ai pu ! ». La fille se souvient de soins violents ; les cheveux coupés trop courts, comme pour la faire garçon, ou brossés sauvagement. A cause des poux disait la mère. Ou des furoncles pressés brutalement pour en faire sortir le pus. Les croûtes d’impétigo arrachées sans douceur. La teinture d’iode dans la gorge ou, sur le cou, la graisse d’oie trop chaude contre le mal blanc des angines à répétition. Angines ? Elle aussi voulait-elle faire l’ange pour trouver un peu de douceur près de celle qui faisait tout ce qu’il fallait pour son bien comme cette « sainte » mère le répétait, apparemment tranquille, et sûre de son bon droit : elle faisait ce qu’il fallait ! La fille fut, lui dit-on, « difficile, colérique ». « Caractérielle » devint son surnom. N’était-ce pas son cri incessant contre la brutalité ô combien efficace de la mère hyper soignante, hyperrationalisante ?  .Fille devenue agressive contre l’agression et l’agressivité partout ressentie. Même à tort plus tard. Car il est difficile de se laisser aimer quand on traverse les villes, érigée, taillant dans la vie contre la mère. Et bien sûr s’éloignant très vite géographiquement ou intellectuellement, et donc professionnellement, des lieux maternels. Vivre à l’étranger, loin de la terre-mère, est alors souvent la solution trouvée par ces filles.

Tableau 7 

¤ La chaussure à talons a déchiré le pied de l’enfant, puis la mère l’a pressée dans ses bras à l’étouffer hurlant qu’elle l’adore pourtant. Le lendemain elle l’habille en garçon et l’appelle Pierre. C’est comme cela qu’elle l’aime. En fille, elle la bat : cette enfant est si capricieuse. « Ou si souffrante » a dit la voix. Plus tard cette fille repérera que quand sa main part en gifle, elle ne sait plus qui bat, qui est battue. Elle autrefois ? Comme sa mère faisait ? Elle aujourd’hui ? Mais alors qui est cette petite fille qui ne parle pas, qui se balance sans fin comme recherchant les étoiles. Répétition : la fille rappelle la mère ou plus précisément réactive, dans la grossesse ou la maternité – période de moindre refoulement – son enfance et ses rapports à sa propre mère et à leur difficile relation. 

Tableau 8

 ¤ Cette fille dit aussi l’amour maternel inconditionnel et s’interroge sur sa stérilité. Sa fragilité témoigne d’une enfance à mère défaillante, dépressive. Sans doute qui ne regardait pas l’enfant pense celle qui écoute et a lu F. Dolto. Pourtant elle répète inlassablement que « tout s’est bien passé », qu’il n’y a « rien à dire ». Aucun traumatisme. La mère lui a d’ailleurs confié qu’elle avait désiré une fille. Qu’elle était contente d’avoir une fille. Peut-elle mentir cette mère ? Sûrement non ! Néanmoins la fragilité mélancolique insiste. Vie grise comme sans regard contenant. Survient une rencontre qui permet de parler d’un grand-père lointain et d’un désir d’enfant. Et voilà que le hasard d’une réunion de travail l’assoit devant une future mère qu’elle félicite en l’interrogeant : « Vous devez être contente, c’est pour quand ? ». La violence de la réponse la cloue sur son siège. « Accouchement sous X». C’est ce qu’elle croit avoir entendu. Cette « mère » ne veut pas de l’enfant, elle l’accouchera et l’abandonnera immédiatement, pour qu’il puisse être adopté. Pour son bien. Equivoque de la syntaxe, son bien, celui de qui ? De celle qui parle ou de l’objet du discours ?

De cette histoire on ne saura rien de plus. Mais le discours comme une gifle a cassé la vitre de la représentation lissée, pétrifiée, de l’amour maternel. Souffle coupé. Ainsi il existe des mères qui n’aiment pas les enfants, 

leurs enfants ? Le monde bascule. Que savait-elle qu’elle ne voulait pas savoir ? Et qu’après l’avoir entendu, elle puisse enfin se désirer mère, non parfaite sans doute mais « suffisamment bonne » comme dit Winnicott, adoptante, enfin attentive à l’enfant et à sa singularité subjective, déroutant tout parent.

Trop d’amour ?

Tableau 9 

¤ Un premier enfant s’est défenestré. Cette petite fille paraît-il tombe souvent, se fait des bleus on ne sait comment ; aussi l’école l’envoie chez la psychologue. L’enfant parle peu ou de façon peu intelligible. Seule la mère la comprend et affirme son autorité devant la spécialiste. Elle, elle comprend cette langue qui signale la clôture mère-enfant. Elle, elle aime son enfant, tellement ; elle se sacrifierait pour elle ; n’est-ce pas la plus belle preuve d’amour ? Elle n’est pas de ces mères abandonnantes. La petite fille écoute, collée à la mère. Elle hurle et trépigne quand la psy demande à l’entendre seule, exige que la mère s’écarte et s’éloigne dans la pièce voisine. L’enfant hurle encore un temps, et devant le calme de l’autre un peu distante prend un crayon et fait le geste de se taillader, transpercer, le pied. Puis se mord le bras, tente un rapprochement vers la psy en cherchant à la mordre. Celle-ci l’interdit et lui demande plusieurs fois son nom. L’enfant ne le donne pas. La voix insiste et répète : « je veux te l’entendre dire, je veux l’entendre dit par toi ». Enfin obtient dans un cri qui semble dire ça suffit : « la poupée à maman !».

Tableau 10 - 

La fille se plaint. Pourquoi ne rencontre-t-elle que des hommes intrusifs, qui fouillent dans sa vie, dans son sac, bref qu’elle ne supporte pas. Ils fouillent. Comme sa mère faisait ; comme sa mère fait encore entrant chez elle sans se faire annoncer. Ou bien téléphonant sans cesse, usant de ce nouveau cordon ombilical qu’est le téléphone portable (mobile) exigeant que sa fille arrête le cours de sa vie pour venir à son secours à chaque instant. « C’est qu’elle est âgée ! » s’émeut la fille. « Et avant ? » demande la voix. « Il est vrai que ma mère a toujours été ainsi, à pénétrer dans ma chambre, à lire mes lettres. Mais c’est qu’elle est seule et âgée ». Ses autres enfants sont morts, son mari l’a quitté…

La fille protège infiniment la symbiose, la fusion maternelle. Aucun homme ne passera. Et quand il s’agira d’avoir un enfant la procréation assistée favorisera la génération fantasmatique, « l’entre femmes ».

Tableau 11

 ¤ La mère a dit qu’elle aimait cette enfant mais comme celle-ci doit être indépendante et apprendre l’indépendance, elle a mis la petite dans une chambre seule dans l’appartement du dessous. « Car il faut que les enfants sachent se déprendre de leurs parents  comme les parents lâcher leurs enfants ». Elle sait ce que c’est que « d’avoir constamment sa mère sur son dos ». Bien sûr elle est attentive à l’enfant : elle surveille ce qui se passe par caméra continue et télévision. Le moindre geste est observé. L’enfant ne parle pas, se replie, s’absente… infiniment lasse déjà d’être à la fois épiée et solitaire.

Tableau 12

 ¤ La mère a dit qu’elle aimait cette enfant et comme elle a peur de la voir souffrir comme elle a souffert, comme la vie la fera souffrir, sans aucun doute ; elle le sait. Alors comme elle ne veut pas cela pour sa petite fille, elle ne veut pas qu’elle souffre, la voir souffrir, elle la tue.

Ou encore : « C’est terrible, c’est épouvantable, dit cette autre infanticide, sur le moment je pensais : il ne faut pas qu’elle souffre ». Rien à voir avec Médée. Pas de vengeance. Un trop plein d’amour, en fait de symbiose identitaire, qu’on qualifiera de démence.

Tableau 13

 ¤ La mère a dit qu’elle aimait cette enfant mais comme elle a peur des couteaux sur la table, comme elle a peur de la battre, elle préfère la laisser ici ou à son père. Elle va très mal cette mère, elle ne peut assumer cette enfant. Elle dit qu’elle l’aime cette petite fille, mais que sa mère … La voix l’accueille, lui dit qu’elle la croit, même si ce n’est pas l’image sociale attendue de l’amour maternel. 

L’impossible …

Tableau 14

 ¤ « Oui c’est ma fille » dit la mère d’un ton morose et elle détourne son regard. Elle n’a pas dit « mon Dieu qu’elle est laide cette enfant » comme on peut lire dans quelque roman, mais la très petite fille a entendu la déception maternelle. A jamais. Elle s’est un peu agitée, a comme tendu les bras et puis s’est lassée, sa tête est retombée sur l’oreiller et son visage s’est fait morne et gris. Elle attendra longtemps, désespérément, un regard un peu englobant, protecteur.

Des Mères …

Si, comme l’a déclaré Freud, la relation humaine privilégiée est la relation mère fils, il est clair qu’il n’en va pas ainsi de la relation mère/fille. Celle-ci a d’ailleurs été nettement moins étudiée en sciences humaines que la différence sexuelle ou la sexuation (la construction et l’attribution des rôles sociaux de sexe). Elle a cependant fait l’objet récemment de travaux psychanalytiques, décrivant les ravages destructeurs de cette relation, le continent maternel étant souvent rencontré dans les cures. Des écrivaines ont aussi décrit la difficile relation mère/fille, l’exhibant comme destructrice ou l’idéalisant. Amour maternel incertain, pour le moins ambivalent et parfois destructeur, oscillant entre amour et haine. Hainamoration. Qu’elle se joue dans la symbiose corporelle identitaire ou dans l’abandon, dans l’absence d’un corps préservant, contenant, pour l’enfant ou encore dans ce qui pourrait s’énoncer comme rivalité mimétique selon René Girard.

Les mères ne s’évanouissent peut-être plus devant la naissance d’une fille comme Flaubert le fait faire à Emma Bovary. Elles n’examinent plus leur ventre pour voir s’il penche à gauche (valeur négative « maladroite » : annonce d’une fille) ou à droite (valeur positive : un garçon). L’échographie dit plus juste. On entend alors celles qui veulent savoir le sexe de l’enfant pour s’habituer à l’idée, si c’est une fille. Car leur « mari ou compagnon serait déçu ». Vrai ou faux cela laisse entendre en creux comme un savoir sur « la menace de l’identique » dont l’attrait existe aussi. Désir du même, désir insu de se réenfanter, de revivre son enfance, sa jeunesse… Une réparation de sa propre naissance, de son enfance, est à l’œuvre ; avec ce que cela entraîne de confusion et de rivalité entre la mère et la fille, alors que s’énonce, au niveau conscient, le souhait, le désir « de ne pas faire comme ma propre mère ». Ce de façon si forcenée parfois qu’on entend que le trop plein d’amour de la mère « pour l’enfant » peut être martyrisant. Et la fille de partir, de s’enfuir, pour se sauver. Comme le fit Mme de Grignan devant l’amour passionné et intrusif de Mme de Sévigné, dont les lettres chargées d’érotisme, montre la passion ; on dirait qu’elle fait couple avec sa fille cherchant à gérer les relations sexuelles de cette dernière, lui interdisant les grossesses. « L’entourage effrayé de voir la tournure (de) leur relation peut dire ce qu’elles ne sauraient accepter: vous vous tuez l’une l’autre » . La mort rôde. Symbiose amoureuse mortifère. Danger !

De la fusion au conflit, les relations mères/filles peuvent varier d’un extrême à l’autre. Il s’agit pourtant toujours d’un lien quasi indissoluble, compliqué : « je l’adore, elle me pourrit la vie, on se déchire » ; « ne pas être comprise par sa mère ou aimée, c’est difficile ; l’être trop bien, cela ne permet pas de trouver son propre chemin » ; « ma mère est un monstre ! » ; « elle est jalouse » ; « c’est comme si elle faisait preuve de cruauté ». Etc.

La relation mère/fille est donc bien loin d’être sereine ; même lorsqu’elle est aimante, passionnelle, ou surtout lorsqu’elle l’est, elle se révèle très ambivalente. A fortiori quand elle est distante et peu aimante. Ce qui se joue dès la période fœtale, l’allaitement (ou non) ; périodes pendant lesquelles la façon dont l’enfant est attendu, parlé, influe sur son devenir. Façon qui indique les prémisses de ce qui se poursuivra au long de la croissance de la fille et lors de quelques moments cruciaux que sont pour une mère ceux de la puberté de sa fille, de sa rencontre amoureuse ou sexuelle, de sa potentialité d’enfantement. La stérilité, physiologique et surtout psychique, se révèle dépendante de ce rapport mère/fille, de sa froideur distante, comme de son érotisation fusionnelle, non moins privative et mortifère pour la fille. Comme le révèle la fiction romanesque ou filmique au pouvoir grossissant. Ainsi par exemple qu’on peut le lire dans Ravages ou l’Asphyxie de Violette Leduc, ou qu’on peut le voir dans certains films aux mères distantes et froides, inaccessibles, ou étouffantes, trop « aimantes », détruisant leur fille ; tels pour le premier cas Carrie ou Pas de printemps pour Marnie. Seul l’éprouvé ou l’énoncé de la haine peut séparer la fille de la mère destructrice.

Ravage de l’identique

Perte d’identité sous le miroir du même. Symbiose maternelle manifestant la fusion identitaire et ce qui se désigne psychanalytiquement comme incestuel ou inceste platonique. Nombre de filles d’ailleurs se plaignent de la ressemblance avec leur mère et de la confusion d’identité que cela établit ; du trouble qui les envahit dans le miroir ou en consultant des photos ou quand filles et mères portent les mêmes vêtements ; qu’il s’agisse de ceux de la fille pris par la mère ou l’inverse. Idem pour les lieux, les maquillages. Imposition du même, d’une féminité. Ou au contraire d’un refus de celle-ci avec contrôle sévère des apparitions de la fille maintenue en enfant pour rajeunir la mère, ou exhibée pour magnifier la star comme se comportait Marlène Dietrich avec sa fille. Difficile moment que celui de la puberté des filles qui rappelle son adolescence à la mère et lui signale son retrait nécessaire. Ce que bien des jeunes mères d’aujourd’hui refusent au grand dam de la fille «  elle devrait se ranger ; c’est mon tour » - car on est jeune jusqu’à 50 ans et plus dans ce monde de jeunisme forcené, de déni de la vieillesse (sauf quand celle-ci se rappelle au socius avec ses morts lors d’une canicule). Réplique du même dans une apparence de jeunesse éternelle, interdite de vieillir. Déni des différences générationnelles. La publicité en témoigne exhibant la symbiose : Enlacées mères et filles, clones si ressemblantes, jeunes et belles. Inceste platonique sous le regard. Inceste du deuxième type (Françoise Héritier) en puissance : à la même place, elles peuvent échanger les amants, comme dans Talons aiguilles. Moins telle mère, telle fille que confusément sœurs…

La Mère n'existe pas

Pas plus que La Femme La Mère n'existe. Comme tout sujet, la devenant-mère ne l’est pas immédiatement devenue. Sans fin menée par la répétition, cherchant à inscrire sur la page blanche quelque trait de cette histoire insue qui le/la gouverne. Pulsion de répétition qui conduit les mères à n'être que des filles de leur mère trop absente ou trop présente, délaissante ou maltraitante, ou amoureuse intrusive ; le fantôme un temps délaissé, s’incruste alors, à nouveau. Et plus que jamais dans la période de grossesse et d'enfantement. Ce d'autant plus que le compagnon a paru prendre la place d'un père. Car, comme la clinique nous l'apprend, bien des traits maternels se réactivent en lui pour la jeune mère. Mais Chut. Cela ne se dit pas. Tabou. 

 Anne-Marie Houdebine
31-10-2004

Aide sociale à l’enfance

Libération du 11mars 2004. Les paroles rapportées dans ce § sont celles de cette femme médecin ayant tuée, avec une grosse pierre, sa fille de 2 ans et demi qu’elle adorait (ce que confirment les voisins qui la décrivent comme une mère très aimante).

Titre d’un roman de Violette Leduc et du livre de M-M Lessala. Notons d’ailleurs le plus grand nombre d’infanticides maternels de filles que de garçons. 

Colette dans Sido l’a idéalisée dans La naissance du jour livrant « un hymne à la louange de sa mère » comme l’indique sa correspondance plus exacte (Michèle SARDE, « Sido, Colette, portraits croisés », Le Magazine littéraire, n°266, juin 1989).

Annick LE NESTOUR, « quelques réflexions sur les relations précoces entre mère et bébé fille », dans ANDRE J. et al., Mères et filles. La menace de l’identique, p.23-51.

A.LE NESTOUR, art. cité, p. 38 : «  la relation de la mère a sa propre mère va en grande partie déterminer la nature de la relation de la mère à son bébé-fille ».

C’est ainsi que certaines mères ne nomment jamais autrement leur fille – cf. Les lettres de Marlène Dietrich qui manifestent éloquemment que sa fille n’est que comblement d’un manque Cf. LESSANA, M-M., Entre mère et fille : un ravage, Paris, Fayard, 2000, p.119-173.

« le plus souvent …la fille n’a pas le choix. Elle a l’impression que si elle reste elle va en mourir » (Isabelle FILIOZAT, réf. internet, ça se discute, site cité en bibliographie).

des enfants en pâtiront LESSANA, ouvr.cité, p.85. 

« Attention mère fusionnelle ! Danger ! »Titre d’une page du magazine de psychologie en ligne Doctissimo.

- Enoncés recueillis sur les divers sites internets cités en bibliographie.

« Une étude réalisée sur l’allaitement a montré que les femmes allaitent plus les garçons que les filles »….qu’elles leur donnent le sein qui a le plus de lait, etc. (d’après I. Filiozat, ça se discute, site cité).

Hitchcock s’intéressant à la psychanalyse montre le retentissement d’une scène traumatique d’enfance et l’amour inconditionnel pour sa mère d’une fille mal aimée, même plus, rejetée. Marnie, à l’inverse de Carrie sera sauvée par l’amour d’un homme.

Cf. relevé sur Internet (ça se discute) « ma mère est un monstre », ou LESSANA, ouvr. cité, p.172 : Maria regrettant de n’avoir jamais pu dire sa haine à Marlène, car cela l’eut sauvé.

Cela très bien vu et manifesté dans le film Carrie avec la scène montrant l’avalanche de sang pour le spectateur qui n’aurait pas saisi la rivalité mère/fille et l’horreur de la mère devant l’éveil sexuel de la fille ainsi que sur sa propre sexualité devenue taboue.

Un des apports magistral de Freud est bien cette pulsion (compulsion) de répétition (Wiederholungzwang en français.. Contrainte de re-cherche, de quête (Zwang = contrainte, Holen = chercher ; wieder = de nouveau ; Wiederholung = répétition) ; l'allemand faisant entendre davantage la recherche inlassable et obligée que la scène théâtrale, originaire, déjà jouée, dont on sait qu'elle se cherche en effet.

Encore que Simone de Beauvoir, dans Une mort très douce, a noté cette confusion et l’ambivalence mère-fille: « elle se confondait avec Sartre …notre relation ancienne survivait donc en moi sous sa double figure ; une dépendance chérie et détestée », cité par C. SQUIRES, « Et si c’est une fille ? », La menace de l’identique, ouvr. cité, p. 138-139.


Références bibliographiques

ANDRE, J. et al., Mères et filles. La menace de l’identique, Paris, PUF, 2003.

BYDLOWSKI, M., La dette de vie. Itinéraire psychanalytique de la maternité, Paris, PUF, 1997.

CHATEL*, M-M, Malaise dans la procréation, Paris, Albin Michel, 1993.

COUCHARD, F., Emprise et violence maternelles. Etude d’anthropologie psychanalytique, Paris, Dunod, 1991.

DEUTSCH, H., La psychologie des femmes, Paris, PUF, 1953 (1ère ed. 1945).

DOLTO, F., Le féminin, Paris, Gallimard, 1998.

ELIACHEFF, C. et HEINICH, N., Mères-filles. Une relation à trois, Paris, Albin Michel, 2002.

FOUCAULT, M., Histoire de la sexualité, Tome I, La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976.

FREUD, S., La question de l’analyse profane, Paris, Gallimard, 1985 (1926).

FREUD, S., La vie sexuelle, Paris, PUF, 1970 (Sur la sexualité féminine, 1931).

HÉRITIER, F., Les deux sœurs et leur mère. Anthropologie de l’inceste, Paris, Odile Jacob, 1994.

HÉRITIER, F., Masculin / Féminin. La pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996.

LAQUEUR, T., La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Paris, Gallimard, 1992.

LESSANA*, M-M., Entre mère et fille : un ravage, Paris, Fayard, 2000.

MATHIEU, N-C. éd., L’arraisonnement des femmes. Essais en anthropologie des sexes, Paris, EHESS (Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales), 1985.

NAOURI, A., Les filles et leurs mères, Paris, Odile Jacob (poches), 2000.

OLIVIER, C., Peut-on être une bonne mère ?,Paris, Fayard, 2000.

TILLION, G., Le harem et les cousins, Paris, Seuil, 1966.

*CHATEL et LESSANA sont deux noms pour la même personne qui signe aujourd’hui Lessana.


Divers relevés ont été opérés sur Internet : En particulier sur le site de l’émission Ca se discute : Mères filles sont-elles faites pour s’aimer ? du 20 mars 2002, présentant diverses statistiques et témoignages ainsi qu’un texte de la psychologue I. FILIOZAT (www.casediscute.com). - Voir également Doctissimo du 8-02-2004, intitulé Mères et filles : de l’amour à la haine ! (www.doctissimo.fr/psychologie/mag)