Anne-Marie Houdebine n'est plus

Anne-Marie Houdebine-Gravaud

Notre amie Anne-Marie Houdebine est morte et nous sommes en deuil, dans le chagrin de savoir qu’on ne la verra plus, qu’on ne l’entendra plus au cours de nos réunions de psychanalystes et de nos projections de films où elle était si présente.

C’est en 1985, autour de la sortie du film « Shoah » de Claude Lanzmann qu’une élaboration collective s’est faite et construite dans l’association Psychanalyse Actuelle, et Anne-Marie y a participé sans cesse et elle en a écrit un livre. (L’écriture de Shoah - Une lecture analytique du film et du livre de Claude Lanzmann. Éditions Lambert-Lucas Limoges)

Elle n’a jamais quitté l’association Psychanalyse Actuelle, fidèle à ce groupe où l’on parle et travaille à l’aide de ce nouveau récit de la psychanalyse freudienne, avec l’enseignement de Lacan, qui fait sa place à la rupture de la civilisation, des langues, des filiations que représente le génocide nazi.

Elle était une chercheuse et une professeure en linguistique, une directrice de thèses universitaire, et une psychanalyste qui prenait en compte la Rupture dans l’Histoire, de la langue, de la pensée, de l’humanité.

Elle nous a laissé un devoir de poursuivre avec et après elle et de transmettre à d’autres ce qu’elle a été, ce qu’elle a fait, ce qu’elle a dit avec son courage et son énergie.

Maria Landau



L’art d'Anne-Marie Houdebine, sa manière, son style, c’était d’être col-légue. Lire ensemble un même texte, et écrire sous un même énoncé, à plusieurs, énoncé qui alors devient énonciation. Ainsi avec le texte de Fondation de Psychanalyse Actuelle en 1987, surgit un signifiant : il se retrouve dans le nom de l’association. « Psychanalyse Actuelle Pourquoi », voilà pourquoi ce nom… La psychanalyse est actuelle depuis son début.

Ainsi est début le moment présent où se lèvent les refoulés singuliers de ce moment-là, ceux venus de l’histoire, du social : la Shoah par le film de Lanzmann, mais aussi guerres d’Algérie, guerre de l’ex-Yougoslavie. Les attentats aujourd’hui. À quoi elle répond par un vibrant éloge à ses amis caricaturistes, et une louange au blasphème.

Là se repèrent les effets sur le sujet dans son surgissement. Ici Anne-Marie Houdebine avance le terme de bribe. Bribe d’écoute de l’inconscient. D'où tel détail se met alors en surbrillance et nous lie dans une approche clinique commune, et laisse advenir l'interprétation tout en faisant place au politique. Voilà son art à faire acte dans le dire même. Pas d’atermoiement.

Cela se retrouve au cinéma, avec le « Le Regard qui Bat... » où, comme le souligne Fred Siksou, elle nous donnait une vue globale du film et ainsi elle ouvrait en plein applaudissements du public, tout un pan de sa lecture des images dès lors recentrées par une lecture freudienne sur le moment même. Ainsi avec Julieta d’Almodovar par exemple.

Son originalité c‘est dans sa présence qu’elle s’offre, qu'évoque celle du chat, des chats qui l’ont accompagnée toute sa vie jusqu’à cet accident mortel. Mais ces chats n’étaient pas ceux des griffes ni des chasses, mais sa présence allait un peu vers la Sphinge. Les prénoms de son père, nous y mènent, c'est Jérôme son fils-qui me l’apprend, étaient Hector-Pharaon.

Sa présence créait un lieu de parole sans se laisser happer dans des conflits qui sont de règle chez les psychanalystes au point qu'ils font partie de leur formation. Dans ces conflits, elle s'y retrouvait juste au bord, et ô combien elle en tirait les points vifs, qui permettaient d’avancer, surtout dans nos enjeux entre psychanalyse et ruptures d'histoires. Elle le manifestait par une écoute politique de l'inconscient pour en écrire sa critique qui ainsi créait toujours une rencontre pour la suite.

Anne-Marie, permettez-nous cette fulgurance que vous nous aurez accordée : de citer à propos de physique quantique, le chat celui d'Irwin Schrödinger qui une fois mis dans une boite on ne sait pas s’il est ou s’il n’est pas… s'il est mort ou vivant. Terrible destin que celui d'Anne-Marie. Et pourtant c‘est le sien, en ce matin d’octobre que nous évoquons aujourd’hui ensemble auprès de son fils Jérôme.

Voilà Anne Marie quelques mots et d’autres nous arrivent déjà.

Jean-Jacques Moscovitz