1994: Sylvère Monod


POUR MAXIMILIEN VOX
Un artiste chez
Ralentir Travaux


© Sylvère Monod et ses héritiers/ Le Cheval de Troie
© Ralentir travaux.




Sylvère Monod

Cent Vox
Le coup de bleu


    Il n'est certes pas facile d'écrire un article sur Maximilien Vox quand on est son fils — pour être précis, l'aîné de ses trois fils survivants —, quand on a si peu de compétence dans les principaux domaines où s'est exercée l'activité incroyablement diverse de l'artiste, et quand cet article est destiné à une revue entièrement tournée vers la Méditerranée.
    Il le faut pourtant, puisque les lecteurs du Cheval de Troie ont sous les yeux dans chaque numéro des images dessinées par Vox; ils ont le droit de savoir qui est le prodigieux personnage auquel la revue se plaît à rendre un si constant hommage. Il le faut puisque l'animateur de la revue, Maurice Darmon, saisissant le prétexte du centenaire de la naissance de Vox, me l'a demandé en des termes propres à interdire toute tentation de dérobade.
    Avant d'essayer de définir la personnalité et l'œuvre de Maximilien Vox, levons l'hypothèque du Midi méditerranéen. Certes, Vox était né (en 1894, sous le nom de Samuel Théodore William Monod) à Condé-sur-Noireau dans le Calvados, car cette petite ville de Basse-Normandie était la première paroisse de son père, mon grand-père, le pasteur  Wilfred Monod. La Normandie ne devait pas lâcher de sitôt le jeune Samuel Monod; il fut élève du lycée Corneille à Rouen. Il devait terminer ses études secondaires à Paris (toujours au gré des fonctions successivement exercées par son bon pasteur de père et largement partagées par sa mère, Dorina Monod née Monod, qui avait une idée exigeante du rôle et même du métier de femme de pasteur), mais quand Samuel se maria le 8 août 1917, ce fut à Varengeville (dans le département alors appelé la Seine-Inférieure). Après quoi, Vox a souvent emmené sa famille passer des vacances à Langrune-sur-Mer, à Franceville, à Longny-au-Perche, où il fut même un temps propriétaire d'une maison, et enfin, à la veille de la guerre, à Sainte-Croix-Grand-Tonne, autre localité de Basse-Normandie.
    Pourtant, l'attirance de la Méditerranée s'exerça sur lui de bonne heure et fut puissante. Sa femme Liane, née Éliane Alice Poulain, avait passé une grande partie de son enfance en Algérie. Leurs premières années de vie conjugale se déroulèrent sur la Côte dite d'Azur, à Grasse, à Magagnosc et à proximité de Cannes, où il se trouve que je suis né, ce qui devrait suffire à me donner vocation de collaborer au Cheval de Troie.
    Une chaude amitié pour Jean Giono rapprocha Vox de  la  Provence. À  partir de  1952, il  passa des étés de plus en plus longs dans le village perché de Lurs. Il y créa et y anima des sessions annuelles d'études sur la typographie, les  Rencontres internationales de Lure. Il y acheta diverses maisons plus ou moins délabrées et contribua, en les restaurant, à la renaissance de ce haut-lieu. Il finit par s'installer à l'entrée du village, dans une pittoresque demeure qu'il appela "La Monodière" (et non, on le notera, "La Voxerie"). Il y vécut toutes les dernières années de son existence, à partir du moment où sa santé, très ébranlée dès 1966, ne lui permit plus les allées et venues entre Paris et Lurs. Il y connut le déchirement du veuvage en 1972, et s'y éteignit lui-même deux ans plus tard. Vox et Liane reposent dans le paisible cimetière de Lurs qui domine un paysage lumineux. Leur fils aîné, Flavien, qui avait été le collaborateur de Vox dans plusieurs domaines, les y a rejoints en 1993.
    Quant au lien entre Vox lui-même et le Cheval, il est visible et a pour origine l'ardente amitié de Maurice Darmon pour Richard Monod, le dernier des cinq fils, prématurément disparu en 1989. Cette amitié s'étendit progressivement à l'artiste, pour lequel Maurice Darmon conçut une admiration passionnée, et à deux autres de ses fils, dont le signataire de ces pages qui a en commun avec lui une autre passion: celle de la traduction littéraire.
    La carrière de Maximilien Vox couvre à peu près toutes les activités liées à la fabrication du livre et de l'imprimé en général. Ce n'est ni un hasard ni une injustice que son nom ait été donné au lycée de la rue Madame à Paris, où s'enseignent les métiers du livre.
    Vox avait dessiné depuis sa plus tendre enfance. Il avait eu des caricatures politiques publiées dès son adolescence, avant la première guerre mondiale. Avec l'enthousiasme et la confiance un peu naïve d'un très jeune artiste, il crut qu'il pourrait vivre et nourrit sa famille par ses gravures sur bois qui furent sa principale occupation dans les années qui suivirent son mariage et furent marquées par les deux premières naissances à son foyer. Vivant dans le Midi, aidée de sa femme pour certains travaux de gravure, joignant bien difficilement les deux bouts, il produisit des œuvres exquises dont beaucoup illustrent les fascicules de son Jardin de Candide. Mais la partie était impossible à gagner, malgré le talent exceptionnel de l'artiste. Il lui fallut se plier à la réalité, se rapprocher de Paris, et exercer un emploi chez un grand éditeur comme Plon, et surtout Bernard Grasset, autre homme d'exception, que Vox déclarait tenir pour un de ses gourous. Chez de tels employeurs, la principale fonction de Maximilien Vox fut de rénover la typographie du livre, en commençant par les couvertures; sous son influence, elles échappèrent à la monotonie du papier jaune et il les fit accéder à la variété et à la beauté.
    Essayant de voler de ses propres ailes, c'est-à-dire de devenir indépendant des éditeurs établis, Vox créa successivement un Service Typographique et un Service Publications dont il fut l'animateur et pour lesquels il eut l'imprudence de recruter parfois comme collaborateurs ses plus proches amis, voire ses parents ou alliés. Les "services" en question produisirent de beaux imprimés, mais ne connurent pas la prospérité durable qui eût été indispensable au foyer, où trois autres garçons étaient nés en 1924 et 1930. C'est pourtant dès 1926 que Maximilien Vox reçut le prix Blumenthal, décerné tous les quatre ans par la Fondation Américaine pour l'Art et la Pensée Française; il récompensait de jeunes artistes et, pour la première fois, il couronnait une œuvre typographique (vingt-quatre couvertures de Vox pour Grasset) et plaçait la typographie au même niveau que la peinture ou la musique. La portée financière du prix n'était pas négligeable non plus: le montant en était de vingt mille francs. La famille dut s'en nourrir pendant des mois.
    Pendant l'intervalle brumeux qui sépara les deux guerres mondiales, Maximilien Vox aborda encore bien d'autres activités: il fut de nouveau caricaturiste politique et, ce n'est pas sans tristesse que je le dis, ses opinions politiques de l'époque se situaient quelque part entre le monarchisme et l'extrême-droite. Mais son talent de dessinateur et son don de la formule mordante faisaient merveille dans ce genre difficile. Il fut affichiste, par exemple au service des chemins de fer français, pour lesquels il créa en outre le monogramme de la SNCF et un Standard typographique qui est une de ses œuvres majeures: il est bon de comparer les formulaires et autres imprimés courants de nos compagnies ferroviaires avant et après le passage de Vox. Dans le domaine de la publicité, il édita des catalogues de luxe. De plus en plus passionné par les caractères d'imprimerie, il collabora en outre avec la fonderie Deberny et Peignot: Charles Peignot fut un autre de ses grands hommes et Vox, auprès de lui, comme auprès de la Monotype en Angleterre, s'attacha au dessin, à la création et à la classification des caractères d'imprimerie.
    Vox, qui avait une fine connaissance de la langue anglaise et une admirable maîtrise du français écrit et parlé, se lança également dans la traduction littéraire. Deux livres de G. K. Chesterton dont le catholicisme roboratif de converti convenait particulièrement bien à un catholique issu de l'Église Réformée de France, furent rendus par lui en français et mériteront quelque jour une étude des spécialistes de cet art littéraire encore méconnu qu'est la traduction. Au début de la guerre, ayant créé une collection "Guerre 39", Vox traduisit également un livre de circonstance signé par un homme politique britannique.
    Le journalisme requit son attention sous des formes diverses, en particulier lorsqu'il s'agissait de mise en page. Vox continuait à dessiner autre chose que des caricatures. Il illustra plusieurs grands livres, comme une édition des Trois Mousquetaires chez Larousse, un Beaumarchais et un Molière complets chez celui qui devait devenir ensuite un de ses plus fidèles amis et soutiens dans la suite de son existence, Maurice Robert, directeur de l'Union Latine d'Édition. En Angleterre, Maximilien Vox fut le maître d'œuvre d'une superbe édition des romans de Jane Austen, dont il fournit les illustrations en couleur et régla la typographie. Cet ouvrage, The Vox Edition of the Works of Jane Austen, chez Dent, fut marquée par la malchance à deux reprises. D'abord, au moment où l'artiste allait recevoir la rémunération de ce gros travail, la livre sterling fut dévaluée et la somme perçue (et sans doute en grande partie dépensée d'avance) fut amputée d'autant. Ensuite, les volumes entreposés dans les réserves de l'éditeur furent détruits par les bombardements allemands, si bien que l'ouvrage est introuvable et méconnu.
    La collaboration confiante avec Maurice Robert permit à Vox de créer et d'animer pendant les dernières années de l'entre-deux-guerres un remarquable périodique littéraire, appelé Micromégas, parce que Voltaire était une de ses constantes admirations et inspirations. La petite collection de Micromégas se compose de numéros ordinaires, faits de comptes rendus et d'articles de fond sur l'actualité littéraire, et de numéros spéciaux (consacrés par exemple à l'Antiquité classique ou, comme il se doit, à Voltaire, et fait de citations choisies avec amour); dans tous on trouve une riche matière qui serait bien digne d'être exhumée.
    Au début de la guerre, Maximilien Vox fut chef de service au Ministère de l'Information, donc, contre toute attente, fonctionnaire, sans cesser de travailler à divers titres pour l'édition française. C'est grâce au Ministère qu'au moment de l'exode, il put faire voyager sa famille dans un "train spécial", fait de wagons à bestiaux. Dans la paix relative des semaines qui suivirent l'armistice et dans l'impossibilité de rentrer tout de suite à Paris, il travailla à sa future édition de la correspondance de Napoléon (autre objet de ses profondes et constantes admirations), et relut tout Shakespeare dans le texte.
    Pendant l'Occupation, l'édition souffrit de toutes les pénuries et en particulier du manque de papier. Vox se fit alors éditeur d'art, ce qui restait possible puisque, dans cette spécialité, les tirages étaient très limités. Il produisit plusieurs beaux livres et jeta les bases de l'entreprise qu'il allait diriger au lendemain de la  Libération, tout en administrant les éditions Denoël, dont le  patron avait été déchu pour faits de collaboration. À l'enseigne de son Union Bibliophile de France installée sur la place Saint-Sulpice, à deux pas du futur lycée Vox, il continua l'édition de luxe mais lança aussi des séries plus populaires comme la "Collection Vox" (où il permit à un jeune professeur de faire ses premières armes comme traducteur de Dickens) et les gracieux "Brins de Plume".




    Les dernières décennies de sa vie, sans exclure une activité littéraire et historique soutenue — il publia encore sur Napoléon un livre qui fut à son tour traduit en anglais, et il mettait la dernière main à des Mémoires encore en grande partie inédits quand il mourut —, furent marquées par un grand retour à la typographie. Fondateur, avec quelques amis, des Rencontres Internationales de Lure, dont il fut le Président, ou le Chancelier, comme il aimait à dire, il attira également à Lurs un Centre Culturel géré financièrement par la société Shell. C'est ainsi que défilèrent dans le modeste village de Lurs de nombreuses sommités du monde artistique et intellectuel, ainsi que des représentants de la typographie mondiale et des métiers de l'imprimé, à une époque où la production du livre et de la presse subissait une évolution très rapide, en particulier par le développement de l'informatique. C'est l'honneur de Vox, comme ce fut son attitude en tout temps, d'avoir accepté le changement d'autant plus volontiers que sa pensée personnelle l'avait parfois devancé et qu'il se sentait et se disait, bien au-delà du septuagénariat, à l'orée de carrières nouvelles plutôt qu'au terme d'entreprises anciennes.
    On aimerait ne rien oublier de ce que Maximilien Vox a été et de ce qu'il a fait au cours de sa vie. Mais il faut désespérer de tout dire, car la tâche est impossible. Malgré sa légitime fierté  d'artiste et d'homme d'action, Vox ne fut pas l'archiviste de son œuvre et ne conserva pas lui-même la collection complète et systématique de ses publications, à vrai dire innombrables et parfois fugaces. La simple énumération des métiers qu'il a exercés demande un peu de souffle. En effet, il a été graveur et dessinateur (aussi bien comme illustrateur de livres que comme caricaturiste politique, entre autres); il a été écrivain (et là encore il convient de préciser qu'il a pratiqué plusieurs genres différents: l'histoire, la critique littéraire, la traduction, la poésie ou du moins la versification et la fable); il a été publicitaire (auteur d'affiches et de catalogues); il a été éditeur (éditeur d'art, administrateur d'une grande maison et créateur de plusieurs collections); il a fait du journalisme à tous les niveaux (comme rédacteur en chef, comme metteur en pages, comme chroniqueur); il a été surtout et de plus en plus typographe (rénovateur de la présentation des livres et autres imprimés, dessinateur et classificateur de caractères, typocritique, fondateur et animateur de rencontres internationales); il a été en outre conférencier apprécié, bon vivant, brillant épistolier, causeur délectable, et humoriste authentique.
    À la suite d'un tel père, tous ses fils ont été attirés peu ou prou par la Méditerranée. L'aîné, Flavien, fit des séjours à Cannes dans son jeune âge et vécut entre Lurs et Forcalquier à partir des années cinquante et jusqu'à la fin de sa vie. Richard, le plus jeune, enseigna une dizaine d'années à Nice et fut toujours un passionné de l'Italie, de la Provence, et du Maroc. Blaise a un pied solidement implanté à Lurs lui aussi; Martin a sillonné longtemps tout le Midi, et sa femme et lui aiment les séjours de vacances proches de la Méditerranée, comme Cogolin ou Cabriès. Quant à moi, je n'ai pas non plus résisté à l'appel de la Provence: après avoir beaucoup fréquenté Tarascon, Avignon et Lurs bien entendu, je suis devenu un fervent d'Arles, cette capitale de la traduction littéraire.
    Beaucoup de nos attaches avec les pays méditerranéens ont pour origine des raisons professionnelles, mais plus encore des amitiés. Pour les fils de Vox, comme pour le grand homme lui-même, l'amitié aura été une dominante dans leur vie. Est-ce une force ou une faiblesse de se laisser guider par le sentiment? Qui peut le dire? En tous les cas, c'est une pente irrésistible. Que nous le voulions ou non, elle nous attache à des lieux et à des paysages ou à une lumière, comme aux êtres que nous aimons.

    Sylvère Monod (1921-2006), professeur émérite à l'Université de la Sorbonne Nouvelle, a écrit ce texte pour le numéro 10 de notre revue Le Cheval de Troie. Pour son œuvre d'écrivain et de traducteur, on se reportera utilement au lien ci-dessus.