1959: Jean Giono


POUR MAXIMILIEN VOX
Un artiste chez
Ralentir Travaux


© Ralentir travaux / Maurice Darmon / Les auteurs.
© Jean Giono et ses héritiers/Techniques Graphiques.

Jean Giono


Du même pas


    D'autres plus qualifiés que moi parleront de l'ouvrier: car personne plus que Maximilien Vox n'a ajouté à la noblesse de ce mot;  je me contenterai de parler d'une qualité de l'homme.
    Une photo nous représente tous les deux, de dos, marchant le long d'un petit canal qui entre dans les collines. Nous sommes en train de passer sous des trembles.
    C'est un chemin sur lequel j'ai mes habitudes, je m'y promène à peu près chaque jour depuis quarante ans. Je connais chaque pierre, chaque plante. Les trembles sous lesquels nous passons, je les ai vus sortir de l'herbe. Un châtaignier qui est plus loin provient d'une châtaigne que j'ai enfoncée avec mon pied. J'ai vu grandir les acacias. Le coin qui est envahi par les sureaux était à une certaine époque tout à fait clair, et on apercevait de là les lointaines Alpes et le mont Viso. J'ai planté pour m'amuser des glands qui sont maintenant des arbres au tronc gros comme ma cuisse. Certaines années, les berges de ce canal ont été envahies d'œillets sauvages. Longtemps après, les œillets sauvages ont disparu et c'est sur un tapis d'immortelles que je passais. Vers 1912, tout ce canal était enfoui sous des joncs bruns. À l'endroit même où nous sommes photographiés j'ai démêlé pendant plusieurs fins d'automne sur le sol mou les empreintes d'une renarde qui apprenait à bondir à ses petits renardeaux. Enfin, ce chemin est plus que ma propriété. Tout ce qu'il m'a apporté, depuis plus de quarante ans, me donne, quand je le parcours, une certaine allure faite de tous mes enrichissements.
    Maximilien Vox était à Manosque depuis la veille quand cette photo a été prise. Il venait pour la première fois dans ce pays. Il a pour se promener dans mes lieux familiers la même allure que moi. Cela provient d'une grâce que je lui connais. C'est une vivacité d'esprit qui lui fait tout comprendre à l'instant même où il aborde quelque chose de nouveau pour lui. Il n'est pas le seul à avoir cette qualité, mais où elle devient une grâce c'est que son intelligence seule n'y est pas employée et que tout naturellement il y emploie en même temps son cœur. De là une faculté de participer aux sensations perçues ou aux actions exécutées par les autres mais à un tel degré de sympathie que les autres se sentent toujours augmentés de lui-même et jamais partagés entre eux et lui.
    S'il va du même pas que vous le premier jour où il vous accompagne sous des trembles que vous connaissez depuis plus de quarante ans, il va du même pas que vous dans vos sentiments et dans vos recherches, mais comme il n'abdique pas sa personnalité, au contraire, vous voyez mieux ce que vous voyiez mal. La symbiose est si parfaite et d'un tact si juste que vous n'avez jamais à vous dire: "Il m'a fait voir": et c'est cependant ce qu'il a fait. Il va du même pas que lui.
    À ce point-là, on ne peut évidemment plus parler de modestie. Mais j'aimerais que beaucoup de ceux qui croient encore aller à leur pas, lisent mon modeste hommage.

   Jean Giono a écrit ces quelques lignes sur son ami Maximilien Vox, à propos d'une photo que nous joindrons prochainement à ce texte. Il a paru dans
Techniques Graphiques, n° 26, juillet-août 1959.