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Passages, de Rémi Froger

RETRANSCRIPTION D'UN ECHANGE AVEC REMI FROGER - 24/11/2000. Elèves de première ES2, S1 et Seconde.

 

Pourquoi ce style de poésie ?

Cette écriture correspond à une certaine perception du monde : un monde peu compréhensible (sauf si l’on en reste aux banalités du langage courant). La poésie est un langage autre, qui permet de dire ce qui n’est pas dicible par le langage courant. Il s’agit de construire un langage.

Un fragment dit « casser la règle et le compas » : il existe différents types de langage pour représenter le monde : notamment un langage très abstrait, rigide, logique, celui des mathématiques. L’usage poétique du langage est moins abstrait : référence à une appréhension du monde plus directe, plus intuitive − mais pas forcément plus claire.

Le fragment 43 est ainsi fait d’une succession de questions sans réponses, mais essentielles.

 

La construction de Passages :

Le but est de ne jamais répéter, ni le même style, ni la même thématique d’un « passage » à l’autre ; il s’agit néanmoins d’une suite, d’où une certaine cohérence. Toutefois, l’ordre des « passages » n’est pas encore fixé.

Il ne s’agit pas d’une simple transcription d’images mentales ou de sensations : il y a bien une organisation.

 

D’où vient l’écriture ?

Ni d’un automatisme, ni de « l’inspiration », mais d’un travail.

Il ne s’agit pas non plus de relater une expérience personnelle : il n’y a rien d’autobiographique. Le point de départ peut être une photographie (ou un album, par exemple Les Américains, de Robert Franck, préfacé par Jack Kérouac), ou des phrases, des mots prélevés dans différents textes et réagencés pour construire un poème : par exemple, des fragments de roman policier. C’est la technique du « pick up » ou du « sampling » (échantillonnage).

Le nombre 9 : une contrainte qui permet de travailler. Des fragments de 9 vers, et parvenir à un nombre de passages multiple de 9 : 81 ou 99.

Autre contrainte : les vers doivent toujours être plus longs que les alexandrins.

 

Le « je », le « tu »…

Le « je » n’est pas l’auteur : il s’agit de « quelqu’un », non identifié. Il s’agit de mettre en cause le lyrisme, l’autorité du sujet, d’un écrivain qui exprimerait une vérité.

Il en est de même des « tu » et « vous ».

 

 

Les dates :

Parfois précises (« le 6 janvier »), mais nullement autobiographiques, elles sont là pour marquer la question du temps. Il ne s’agit pas ici du temps ordinaire, linéaire ; la perception du temps, comme celle du monde, est discontinue.

 

L’image du corps : le texte n’offre jamais une vue totale du corps, mais seulement de fragments, comme s’il s’agissait d’une dissection.

Le corps est important : la perception se fait aussi à travers lui, grâce à lui.

 

L’image du monde : une image pessimiste, agressive, sombre…

Le monde n’est pas tranquille et calme ! Quant à parler du bonheur : ne sait pas ce que c’est. Voir le texte : la lumière « toujours floue », le monde « surexposé » : le monde est opaque, difficile à comprendre. Mais il n’est pas forcément pessimiste de se poser des questions sans réponses. Ce peut être simplement réaliste : l’écriture permet justement de formuler ces questions.

 

Rythme de la lecture à voix haute :

Saccadée, ou plutôt cadencée, en correspondance avec le texte, formé de fragments discontinus.

 

Y a-t-il des sources d’inspiration ?

On n’écrit jamais à partir de rien ; on est forcément influencé par quelqu’un, ou quelques uns, consciemment ou non. Deux sources d’inspiration repérables :

-         Pierre REVERDY : expression de fragments de réalité sans lyrisme ni « message »

-         Denis ROCHE : Dépôt de Savoir et de technique, in La Poésie est inadmissible (éditions du Seuil).

-         S’est inspiré aussi des photos de Robert Franck, et de certains poètes et écrivains américains. N’est donc ni pro, ni anti-américain.

 

Peut-on faire un rapprochement avec la musique contemporaine, non linéaire, sans thème identifiable ?

Rapprochement judicieux. Cette construction correspond à notre vécu : une collision de sensations multiples. On ne pense pas, on ne perçoit pas de façon linéaire (du moins dans le « jeu de pensée », l’activité mentale courante) : on perçoit simultanément des impressions, des souvenirs… La poésie essaie de reconstituer un sens : une perception du monde, avec toute l’obscurité, toutes les questions que cette perception peut comporter. Mais il n’y a pas une vérité dont le poète n’aurait qu’à se faire l’interprète, le proférateur !

 

Pour conclure : « L’âme est composée du monde extérieur ». Wallace Stevens.

 

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