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Anthologie légère


Penser par
images et par sons
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Ralentir Travaux


Anthologie légère


   
    De jolis textes qui n'ont ici que l'intérêt d'y être réunis. Ils sont connus, mais y pensons-nous suffisamment souvent? Les revoilà, sans autre prétention que de nous faire voisiner des gens qui savent et aiment écrire, écouter, chanter. 


Guillaume Apollinaire: Les neuf portes de ton corps, in "Poèmes à Madeleine".
Victor Hugo: La Blanche Aminte, in "Toute la Lyre".
Louise Labé: Baise m'encor, rebaise-moi et baise, in "Sonnets".
Colette Renard: Les nuits d'une demoiselle.
George Sand / Alfred de Musset: Correspondance codée.


mercredi 6 octobre 2010

Colette Renard: Les nuits d'une demoiselle



    Le texte et l'enregistrement de cette chanson de Colette Renard, décédée aujourd'hui 6 octobre 2010, font partie des cinq premiers textes publiés dans Ralentir travaux, dans la section Anthologie légère, restée jusqu'à ce jour l'une des seules à avoir conservé la première présentation des pages intérieures de notre site, et sans doute la plus cachée. Ce texte, Les Neuf portes de ton corps de Guillaume Apollinaire, Baise m'encor de Louise Labé et La Blanche Aminte de Victor Hugo (liens vers les enregistrements par Colette Magny sous chaque poème) et la petite correspondance codée entre George Sand et Alfred de Musset, rejoignent aujourd'hui notre dossier Penser par images et par sons.

Les nuits d'une demoiselle

Que c'est bon d'être demoiselle
Car le soir dans mon petit lit
Quand l'étoile Vénus étincelle
Quand doucement tombe la nuit

Je me fais sucer la friandise
Je me fais caresser le gardon
Je me fais empeser la chemise
Je me fais picorer le bonbon

Je me fais frotter la péninsule
Je me fais béliner le joyau
Je me fais remplir le vestibule
Je me fais ramoner l'abricot

Je me fais farcir la mottelette
Je me fais couvrir le rigondin
Je me fais gonfler la mouflette
Je me fais donner le picotin

Je me fais laminer l'écrevisse
Je me fais fouailler le cœur-fendu
Je me fais tailler la pelisse
Je me fais planter le mont velu

Je me fais briquer le casse-noisettes
Je me fais mamourer le bibelot
Je me fais sabrer la sucette
Je me fais reluire le berlingot

Je me fais gauler la mignardise
Je me fais rafraîchir le tison
Je me fais grossir la cerise
Je me fais nourrir le hérisson

Je me fais chevaucher la chosette
Je me fais chatouiller le bijou
Je me fais bricoler la cliquette
Je me fais gâter le matou

Et vous me demanderez peut-être
Ce que je fais le jour durant
Oh! cela tient en peu de lettres
Le jour, je baise, tout simplement.

Enregistrement.

    © Photographie: Colette Renard, Studio Jacques Vauclair (1956-1961).

    Libellés : Auteurs et textes, Musique, Mémoire



Guillaume APOLLINAIRE

Les neuf portes de ton corps


Ce poème est pour toi seule Madeleine
Il est un des premiers poèmes de notre désir
Il est notre premier poème secret, ô toi que j’aime
Le jour est doux et la guerre est si douce S’il fallait en mourir

Tu l’ignores ma vierge à ton corps sont neuf portes
J’en connais sept et deux me sont celées
J’en ai pris quatre j’y suis entré n’espère plus que j’en sorte
Car je suis entré en toi par tes yeux étoilés
Et par tes oreilles avec les Paroles que je commande et qui sont mon escorte

Œil droit de mon amour première porte de mon amour
Elle avait baissé le rideau de sa paupière
Tes cils étaient rangés devant comme les soldats noirs peints sur un vase grec paupière rideau lourd
De velours
Qui cachait ton regard clair
Et lourd
Pareil à notre amour

Œil gauche de mon amour deuxième porte de mon amour
Pareille à son amie et chaste et lourde d’amour ainsi que lui
Ô porte qui mènes à ton cœur mon image et mon sourire qui luit
Comme une étoile pareille à tes yeux que j’adore
Double porte de ton regard je t’adore

Oreille droite de mon amour troisième porte
C’est en te prenant que j’arrivai à ouvrir entièrement les deux premières portes
Oreille porte de ma voix qui t’a persuadée
Je t’aime toi qui donnas un sens à l’Image grâce à l’Idée

Et toi aussi oreille gauche toi qui des portes de mon amour est la quatrième
Ô vous les oreilles de mon amour je vous bénis
Portes qui vous ouvrîtes à ma voix
Comme les roses s’ouvrent aux caresses du printemps
C’est par vous que ma voix et mon ordre
Pénètrent dans le corps entier de Madeleine
J’y entre homme tout entier et aussi tout entier poème
Poème de son désir qui fait que moi aussi je m’aime

Narine gauche de mon amour cinquième porte de mon amour et de nos désirs
J’entrerai par là dans le corps de mon amour
J’y entrerai subtil avec mon odeur d’homme
L’odeur de mon désir
L’âcre parfum viril qui enivrera Madeleine

Narine droite sixième porte de mon amour et de notre volupté
Toi qui sentiras comme ta voisine l’odeur de mon plaisir
Et notre odeur mêlée plus forte et plus exquise qu’un printemps en fleurs
Double porte des narines je t’adore toi qui promets tant de plaisirs subtils
Puisés dans l’art des fumées et des fumets

Bouche de Madeleine septième porte de mon amour
Je vous ai vue ô porte rouge gouffre de mon désir
Et les soldats qui s’y tiennent morts d’amour m’ont crié qu’ils se rendent
Ô porte rouge et tendre

Ô Madeleine il est deux portes encore
Que je ne connais pas
Deux portes de ton corps
Mystérieuses

Huitième porte de la grande beauté de mon amour
Ô mon ignorance semblable à des soldats aveugles parmi les chevaux de frise sous la lune liquide des Flandres à l’agonie
Ou plutôt comme un explorateur qui meurt de faim de soif et d’amour dans une forêt vierge
Plus sombre que l’Érèbe
Plus sacrée que celle de Dodone
Et qui devine une source plus fraîche que Castalie
Mais mon amour y trouverait un temple
Et après avoir ensanglanté le parvis sur qui veille le charmant monstre de l’innocence
J’y découvrirais et ferais jaillir le plus chaud geyser du monde
Ô mon amour ma Madeleine
Je suis déjà le maître de la huitième porte

Et toi neuvième porte plus mystérieuse encore
Qui t’ouvres entre deux montagnes de perles
Toi plus mystérieuse encore que les autres
Portes des sortilèges dont on n’ose point parler
Tu m’appartiens aussi
Suprême porte
À moi qui porte
La clef suprême
Des neuf portes

Ô portes ouvrez-vous à ma voix
Je suis le maître de la Clef


Victor HUGO

La blanche Aminte

Sitôt qu'Aminte fut venue
Nue,
Devant le dey qui lui semblait
Laid,

Plus blanche qu'un bloc de Carrare
Rare,
Elle défit ses cheveux blonds,
Longs.

Alors, ô tête de l'eunuque,
Nuque
Du Bostangui, tu te courbas
Bas.

Le Bassa, dont l'amour enflamme
L'âme,
À ses pieds laissa son mouchoir
Choir.

En disant : — Ne sois pas rebelle,
Belle,
Tes pieds blancs et tes blonds cheveux
Veux.

Or, c'était le Bassa d'Épire,
Pire
Qu'un vrai moine et plus qu'un manchot
Chaud,

Faisant Turques et Circassiennes
Siennes,
Et pour soi seul en nourrissant
Cent.

Donc, à sa parole exigeante,
Gente
Aminte ne dit rien au vaurien
Rien.

Elle inclina son cou de cygne,
Signe
Qu'elle trouvait le vieux corbeau
Beau.

Quand ses femmes virent Aminte,
Mainte
Jalouse idée à plus de vingt
Vint.

Longtemps le sérail infidèle
D'elle
Parla, puis de ses cheveux blonds
Longs:

Les blanches qu'à Chypre on rencontre
Contre,
Et les noires de Visapour
Pour.

(tout le disque de Magny à 17')



Louise LABÉ




XVIII.

Baise m'encor, rebaise moy et baise;
Donne m'en un de tes plus savoureus,
Donne m'en un de tes plus amoureus:
Je t'en rendray quatre plus chaus que braise.

Las, te plains-tu? Ça que ce mal j'apaise,
En t'en donnant dix autres doucereus.
Ainsi meslant nos baisers tant heureus,
Jouissons nous l'un de l'autre à nostre aise.

Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soy et son ami vivra.
Permets m'Amour penser quelque folie:

Toujours suis mal, vivant discrettement,
Et ne me puis donner contentement,
Si hors de moy ne fay quelque saillie.

(tout le disque de Magny  à 31')


    Tout le monde connait, bien entendu, ces lettres codées entre George  Sand et Alfred de Musset (1833/34). Mais leur malice étonne toujours. [souligné par nous, NDLR]. Il semblerait malheureusement que ce soit un faux...


Cher ami,

Je suis toute émue de vous dire que j'ai
bien compris l'autre jour que vous aviez
toujours une envie folle de me faire
danser. Je garde le souvenir de votre
baiser et je voudrais bien que ce soit
une preuve que je puisse être aimée
par vous. Je suis prête à montrer mon
affection toute désintéressée et sans cal-
cul, et si vous voulez me voir ainsi
vous dévoiler, sans artifice, mon âme
toute nue, daignez me faire visite,
nous causerons et en amis franchement
je vous prouverai que je suis la femme
sincère, capable de vous offrir l'affection
la plus profonde, comme la plus étroite
amitié, en un mot : la meilleure épouse
dont vous puissiez rêver. Puisque votre
âme est libre, pensez que l'abandon où je
vis est bien long, bien dur et souvent bien
insupportable. Mon chagrin est trop
gros. Accourez bien vite et venez me le
faire oublier. À vous je veux me sou-
mettre entièrement.

Votre poupée

(George Sand)


Quand je mets à vos pieds un éternel hommage,
Voulez-vous qu'un instant je change de visage ?
Vous avez capturé les sentiments d'un cœur
Que pour vous adorer forma le créateur.
Je vous chéris, amour, et ma plume en délire
Couche sur le papier ce que je n'ose dire.
Avec soin de mes vers lisez les premiers mots,
Vous saurez quel remède apporter à mes maux.

(Alfred de Musset)


Cette insigne faveur que votre cœur réclame
Nuit à ma renommée et répugne à mon âme.

(George Sand)