La fin

Pristine Carlo

pristinecarlo@gmail.com

Août 2015


Présentation:

A la maison de campagne, une famille adulte apprend que leur Serge, un intellectuel-chercheur qui est végétarien, est prêt à tout pour faire cesser la souffrance animale découlant de l'élevage industriel moderne. Une surprise après l'autre sort de son sac, époustouflant tout le monde. Quelle sera la fin de cette tragédie annoncée en catimini? Serge est aux prises non pas avec son végétarisme, mais bel et bien avec une décision qui remonte aux sources de la morale et chatouillera certes la fibre philosophique du spectateur.


Mise en scène:


Le metteur en scène décidera de la facture de la représentation. Ce qui suit ne sont que suggestions élaborées lors de l'écriture.

  1. L'action se passe dans un environnement familial, dans une maison de campagne. Ce pourrait être ailleurs, et le dialogue, et même les personnages, adaptés alors aux nouvelles circonstances.

  2. De même, le décor, uniforme tout au long de la pièce, pourrait être varié d'acte en acte.

  3. A la fin de chaque acte, les lumières s'éteignent pour quelques moments d'obscurité, le temps pour l'auditoire de respirer et pour les acteurs de se placer en vue du prochain acte.

  4. Le chien est un ajout sentimental qui sert également à concentrer l'attention de l'auditoire de façon concrète sur le thème animal. Un grand chien doux et attirant, vieux et paisible, ferait bien l'affaire.

  5. Entre-acte probablement entre les actes 3 et 4.

Une pièce de théâtre est une oeuvre ouverte, toujours adaptable par ses interprétatifs scénariste, directeur et acteurs. Elle est également ouverte à une réécriture constante adaptée à son époque et à son environnement. Bon plaisir.



Personnages:

Serge. Un intellectuel, chercheur en biotechnologie

Famie. Son épouse, distinguée et bien éduquée

Bapo. Jeune frère de Famie, malin et peu cultivé

Louis. Frère de Serge, intellectuel lui aussi

Tatoue. La tante, jeune encore et portée vers la spiritualité

Duncan. Chien de la famille, grand, noble, vieux


Grand salon dans une belle maison de campagne aménagée pour les repos de fin de semaine. Adaptation saisonnière selon la saison de la représentation. Fenestration avec vue sur le jardin arrière.


Acte 1


Une belle musique de chanson joue pour une minute. A la levée du rideau, sont sur scène Famie et Bapo.


F. Mais où est-il passé, cet énervant?

B. Quoi, tu cherches ton mari?

F. Eh,oui. Il m'inquiète, tu sais.

B. Bah, il a des idées bizarres, oui, mais ce n'est pas la fin du monde, quoi.

F. Mais justement, c'est ce dont il parle. Oh, toi, petit gamin de rue, malgré que tu sois mon frère... Mon Dieu, comment cela en est-il arrivé là?... tu n'y comprends toujours rien.

B. Eh, eh, ma grande, tu m'as peut-être sorti de prison, mais quant aux insultes, ça va, non?


Entre Tatoue.


T. Comment, vous vous disputez déjà? Voyons, il est encore si tôt, et il fait beau. Moi, je vais au jardin faire une période de méditation. Vous aussi pourriez en profiter, je vous l'assure.

B. Ah, bien là, non, je ne vais pas passer mon temps à ne rien faire...

F. Dis-donc, Tatoue, as-tu vu Serge ce matin?

T. Non, mais il doit bien être dans son bureau, ...sinon il fait la promenade avec son frère. Tu sais comme il aime discuter avec Louis... ou plutôt, c'est Louis qui aime s'astiner avec lui, quoi avec ses folles idées grandioses!

F. Mais oui, c'est justement ce qui m'inquiète. Il semble plus frénétique ces jours-ci, et parfois plus rêveur, plus distant qu'à l'habitude.

B. Oh oui, pour ça, c'est un drôle, ton mari. Et toi qui parlait de famille...

T. Ce n'est pas seulement qu'il est végétarien, c'est qu'il voudrais que nous le soyons tous.

F. Mais voyons Tatoue, tu sais bien qu'il mange de la viande à l'occasion, de la viande heureuse, comme il dit. C'est simplement qu'il s'occupe du sort des animaux, qu'il se préoccupe de la façon dont on les élève.

T. Oui, oui, c'est fort beau tout ça, mais qu'il agisse pour lui seul et pas pour nous tous. Bon, à tantôt...

B. Ah, bien voilà, je les entends venir, ces deux-là...


Tatoue étant déjà sortie, entrent peu après Serge et Louis.


S. Je te le dis, Louis, c'est une question de justice, pur et simple.

L. Oh, c'est bien plus que ça...

F. Serge, te voilà, je me demandais où tu étais passé. Tu m'inquiètes, tu sais. Tu te sens bien?

S. Mais voyons, Famie, oui, oui, je me sens bien. C'est juste que je suis très préoccupé ces jours-ci, quelque chose de très important est en jeu.

F. As-tu fais une nouvelle découverte, mon chéri?

S. Non, pas tout à fait... c'est plus important que la biotechnologie en soi, c'est d'un tout autre ordre. Et bien sûr, on se pose toujours des questions...

L. Oui, de grosses questions... d'énormes questions! Sais-tu ce à quoi il songe maintenant, ton malin mari, chère Famie? Il rêve à la fin du monde, rien de moins.

B. La fin... du monde? Bon, on n'est pas encore rendu là, heureusement. Ça arrivera bien un jour...

L. Eh non, ce cher frère à moi, il songe à la précipiter, cette fin du monde. A la causer,quoi! Par un virus biologique artificiel qui mettrait fin à toute vie sur la planète. Zilch, plus rien que des roches, même pas de la végétation...

F. Voyons, Serge, tu n'y penses pas sérieusement, dis? Je sais bien que tu es un moraliste, toi avec cette cause pour le bien-être des animaux, mais la fin du monde, qu'est-ce que ç'a affaire avec tout ça?

S. Oh, j'hésite beaucoup, ma chérie, surtout pour toi. Mais, cela nous dépasse tous; il faut aller plus loin que de ne penser qu'à nous, il faut penser aux autres!

L. En les décimant systématiquement! Je sais certes que tu en es capable, avec tes concoctions biotiques. Ah, mais, comme scientifique, pourquoi es-tu entré dans ce domaine-là, cher frère?!

B. Comment donc, il veut tous nous tuer, si je comprends bien?

F. Non, non, Bapo, c'est juste des idées, tu sais comme il aime philosopher, Serge. Mais là, il faut dire que je ne te suis pas non plus, mon cher mari.

S. C'est pourtant pas compliqué. Vous savez tous comment on maltraite les animaux. Pour le simple plaisir d'une bonne bouffe! Les animaux sont nos esclaves actuels. Eh oui, l'esclavage existe bel et bien, chers amis, dans notre société pourtant dite moderne et évoluée.

L. Bien, tu n'as qu'à acheter bio, cher frère, et ton problème est réglé.

S. Ah, justement, non, ce n'est pas le cas. L'élevage industriel continue et va même s'accroître... regarde toutes ces sociétés en développement qui prennent goût à la chaire animale aussitôt qu'elles peuvent se la payer. Et pourquoi pas?... Elles aspirent tout comme nous à la belle vie, à la bonne bouffe, à la cuisine raffinée à base de viandes et de poissons. C'est nous mêmes, notre propre société, qui avons donné le ton. Qui le donnons encore! Vous et moi!

B. Écoute, Serge, j'ai toujours mangé de la viande, puis j'en mangerai toujours. Ça ne fait de mal à personne.

F. Bien oui, Serge, ce n'est pas comme si on exploitait les cultivateurs du tiers-monde. La viande qu'on importe du Sud provient d'éleveurs qui gagnent quand même bien leur vie. Ils sont loin d'être des tout-nus!

S. De ces gens, je ne m'en préoccupe pas. Ce sont les animaux qui souffrent de l'élevage industriel, pas les gens, bon sang! Vous semblez penser que les vaches paissent tranquillement dans les champs, comme au temps des petites fermes familiales... que les cochons s'éclaboussent dans la boue et que les poules pivotent dans la belle cour devant la vieille grange. Mais ce n'est pas du tout ça, pas du tout, pas aujourd'hui! Renseignez-vous!

B. Mais nous, nous sommes des hommes, les autres, ce ne sont que des animaux.

L. Et ils existent grâce à nous. Ils sont là pour nous nourrir, à notre service.


Entre Tatoue.


T. Vous en faites, du tapage. On vous entend jusque dans le jardin.

F. Oh, excusez-nous Tatoue, c'est une autre de ces fortes discussions sans conséquences...

S. Mais justement, il y a des conséquences! Nous faisons souffrir des animaux pour notre propre bénéfice, par inconscience le plus souvent, mais quand même, ils souffrent eux. Et de plus en plus. Et en nombre de plus en plus grand, vu l'accroissement inévitable de la population mondiale. Il faut que ça cesse. Il faut faire quelque chose, agir!

T. Moi, je suis avec toi là-dessus, Serge. Cette souffrance doit cesser.

S. Oui, mais Tatoue, il n'y a que toi et moi qui sommes végétariens ici. C'est un tout petit pourcentage dans la société générale.

L. Eh bien, nous changerons le système d'élevage des animaux. C'est vrai que c'est à la dérive, mais nous pouvons changer ça.

B. Moi, je ne vois pas pourquoi il faudrait payer plus pour son steak. Ça coûte cher le bio, vous avez vu les prix au marché?

S. Et voilà, ce cher Bapo a mis le doigt sur la source du problème...

B. Ah oui? Je suis futé, hein?

F. Nous payerons tous plus pour la viande, c'est tout.

S. Si c'était aussi simple...! Hélas, ce n'est pas le cas. Le peuple veut son poulet le moins cher possible, peu importe le pauvre sort des poules. Et je vous le dis, quelle souffrance pour ces pauvrettes!

L. Alors quoi? Tu veux que la solution soit d'éliminer tous les carnivores humains?

S. Oui, je ne vois pas d'autre solution.

F. Oh là, tu fais une crise, chéri.

B. Il est fou-raide!

L. Non, tout simplement égaré dans ses pensées philosophiques.

T. Heureusement qu'il ne s'agit que de philosophie.

S. Eh bien non, j'ai déjà développé le virus synthétique en question et je l'ai relâché ce matin-même dans Dame Nature. Ce n'est plus qu'une question de temps avant qu'il nous élimine tous.

Tous. Quoi?!!!

Fin du premier acte


Acte 2


Sont en scène Famie, Louis et Duncan


F. Viens, mon beau Duncan. Viens me consoler un peu. Ton maître a perdu la boule et veut tous nous occire. Ça n'a aucun sens.

L. Nous occire? Quel language poétique tu emploies! Enfin, Famie, ton mari souffre sûrement d'une crise mentale. Il va falloir le raisonner.

F. Pour l'instant, il ne veut rien entendre et ne rien nous dire. Depuis que Bapo s'est mis à l'injurier et le menacer, il s'est enfermé dans son bureau. C'est une chance que tu sois là: Bapo aurait passé aux actes.

L. Il s'agit de toute cette histoire concernant les animaux. Je veux bien que Serge soit végétarien, mais c'est son affaire et non celle de toute la planète.

F. Eh, mon beau Duncan, toi aussi, tu es un animal et je sais qu'il t'aime bien, lui. Il t'adore.

L. Il a bien dit qu'il avait relâché ce virus au grand air, mais connaissant mon frère, je n'en suis pas certain. Il dit parfois des choses étranges juste pour hameçoner la discussion. Voyons son jeu... Ah, le voilà justement.


Serge entre dans la pièce


S. Il n'est plus là, ton bonze de frère, au moins.

F. Non, non, Louis l'a envoyé au village chercher quelque chose pour le repas.

S. Oui bien, il n'est pas le bienvenu ici s'il n'arrive pas à se contrôler...

F. C'est pourtant toi qui l'a provoqué, quoi?... avec ces idées farfelues de virus.

L. D'ailleurs, Serge, c'est plutôt toi qui doit te contrôler, en commençant par contrôler tes idées de grandeur... vouloir éteindre toute vie sur terre, mais à quoi penses-tu?

S. En allant flatter Duncan tendrement. Oui, j'en conviens que c'est radical. Et j'ai constamment des doutes, vous savez, sur la validité de mon raisonnement philosophique...

F. Je suis content de te l'entendre dire, mon chéri.

L. Qu'est-ce qui te tricote alors avec ton végétarisme?

S. C'est le fait que vous... je veux dire la plupart des gens, soyez des carnivores et que donc les animaux d'élevage ont la vie dure... pire que dure! Ils souffrent! Horriblement souvent!

F. Oh, n'exagérons pas tout de même. En général, les fermes tout autour d'ici sont bien aménagées et soignent bien leurs animaux, non?

S. Dans les environs, je crois que c'est le cas, oui. Mais c'est exceptionnel. Ce n'est pas le cas pour l'élevage dans son ensemble, comme tu dois savoir.

L. Il ne faut pas oublier le mouvement bio non plus. Il est florissant, à ce qu'on dit, même si les produits coûtent plus cher.

S. Oui, mais il ne supplantera jamais l'élevage industriel. C'est cet élevage à grande échelle pour répondre à la demande de masse qui est la source du problème. On traite les animaux comme des objets, des êtres sans passions, sans souffrances.

L. Oh, quand même! Tu les décris comme des animaux de fable ou de petites histoires pour les enfants.

F. Une vache, c'est une vache. Elle n'a pas de sentiments humains.

S. J'en conviens bien, chère Famie. C'est nous, humains, qui avons les sentiments complexes, les grandes émotions, les variétés de l'amour. Cela n'exclut pas cependant que les animaux de ferme aient la capacité de joie et de souffrance. Regarde Duncan là. On le sait quand il est content, on le sait quand il peine, quand il souffre. Ça se voit.

L. Oui, mais une vache!

S. Oh, Louis, attention. Une vache est moins expressive qu'un chien, certes, mais elle a des émotions. Elle gueule quand on lui prend son veau pour en faire des escalopes à la Milanaise. Elle a un sens maternel tout comme une mère humaine. Mais je ne suis pas là pour vous en convaincre. Regardez donc un peu les documentaires à ce sujet. Ils en font amplement le cas.

L. D'accord, il y a des abus, mais ça s'arrange, ça se corrige à la longue.

F. Les gens peuvent apprendre à être plus respectueux envers les animaux, tous les animaux. Moi, je suis tout a fait pour ça!

S. Que vous êtes optimistes! La tendance est à l'inverse. Pourquoi maltraite-t-on les animaux en élevage intensif? Par pure recherche de profit, du moindre coût de production. Parce que les gens achètent la viande la moins chère, la plus économe pour leur budget.

F. Pas toujours. Moi, j'achète bio.

L. C'est vrai qu'en général, tu dis vrai là, cher frère. C'est l'économie qui règne aujourd'hui, probablement davantage qu'hier.

S. Le malheur, c'est qu'une solution est inexistante et le problème, lui, grandit avec la croissance catastrophique de la population.

F. Ah bien, voilà ton problème. Attaque-toi à celui-là et laisse les animaux tranquilles!

S. Ah, ma chère Famie, si seulement c'était aussi simple!

F. Les animaux ont leur place dans le monde et nous avons le nôtre. La vie est faite ainsi!

S. Que non! La vie, nous la faisons ainsi!

L. Oui, il faut bien l'admettre.

F. Ah, bien toi, tu prends sa partie maintenant?

L. Pour son analyse de situation, oui. Pour sa solution radicale, non, bien sûr!

S. L'évolution nous a donné un grand avantage sur les animaux, que nous dominons totalement aujourd'hui. Le hubris de cette suprématie humaine est le fait actuel de prendre avantage de ces animaux pour notre propre bien. On se fiche totalement de la souffrance animale en autant que nous mangions bien! Nous sommes les nouveaux barbares! Nous tous. La barbarie, c'est la race humaine. J'aimerais que ce ne soit pas le cas, mais je n'y peux rien, c'est le cas!

F. Je n'y comprends rien à ton raisonnement, chéri.

L. Moi, oui. Quand même, en arriver à éliminer la race humaine, même si elle est barbare, c'est y aller rudement fort!

S. Oui, c'est fort! En plus d'être terriblement arrogant de ma part, je l'avoue.

L. Et tu dis avoir déjà fait la chose, avoir déjà relaché le virus fatal aux humains. C'est vrai?

S. Oui, c'est vrai. D'ailleurs, il ne va pas juste éliminer l'humanité, mais toute vie sur terre.

F. Tu es un monstre, Serge!

L. Donc tu vas tuer les hommes et les animaux. Ça ne les aidera pas beaucoup, ça!

S. J'ai cependant une surprise à vous annoncer. Comme je vous l'indiquais, j'ai quand même des doutes philosophiques concernant tout ça.

L. Ah oui?

F. Et alors?

S. Le virus fatal, je l'ai en effet relâché ce matin. Il fallait agir! Mais son effet n'est pas immédiat. Nous avons quelque temps devant nous.

F. Belle consolation!

S. J'ai également développé un second virus...

F. Oh là, un autre encore? Mais tu ne te gênes pas, eh?

L. Attends, Famie!

S. Ce deuxième virus, lequel est dans mon laboratoire, attaque et détruit le premier.

L. Ah, une mesure de précaution! Mais oui. Bravo, Serge!


Fin du deuxième acte


Acte 3


Sont en scène seuls Famie, songeuse, et Duncan qui se promène ici et là, attirant le regard de l'auditoire.


F. Ah, cher Duncan, que je ne le comprends pas ton maître, parfois... S'il n'est pas certain de ses idées philosophiques, pourquoi alors l'avoir développé, ce terrible virus mortel?


Entre Tatoue et Louis, en conversation.


L. Donc voilà, Tatoue, la situation est moins précaire que nous le pensions. Mon frère ressasse encore des idées bizarres, pour sûr, mais au moins il a pris des précautions quant au pire.

T. Bon après midi, Famie. Et ton méchant mari, où est-il?

F. Oh, ne l'appelle pas comme ça. Il a bien des idées saugrenues, j'en conviens, mais il a un coeur tendre, trop peut-être.

T. D'accord. Je serai gentil avec lui, en autant qu'il ne nous fasse pas sauter en l'air.

F. Le voilà qui arrive, justement. Je le vois dans le jardin.


Entre Serge.


L. Alors, Serge, ça va? Tu as maîtrisé tes idées folles?

S. Bien justement, je méditais sur cela, sur la nature de la folie.

T. C'est une méditation très appropriée, Serge.

F. Tatoue!...

S. Oh, ce n'est rien, Famie. Je sais bien que mes idées vont choquer bien des gens, à peu près tout le monde en fait, et que j'en souffrirai les conséquences. C'est tout naturel.

L. Mais non, cet antidote à ton virus mortel va tout arranger, cher frère!

S. Vous ne m'avez pas bien compris. Le deuxième virus, l'antidote en question, est bien à l'abri dans mon laboratoire. Je ne l'ai pas encore activé et, à date, je ne pense toujours pas le faire. Le premier virus est présentement le seul activé et en train de se répandre, bien que ses effets ne soient pas immédiats. Tous sont ébahis en entendant cela, bouches bées. La fin du monde est présentement en cours.

T. C'est monstrueux! Et Famie qui me disait que tu avais un coeur tendre...!

F. Mon chéri, comment peux-tu faire cela? Tu veux me tuer aussi?

S. Ah, ma mie, ce n'est pas juste toi, c'est tout le monde qui va périr, moi comme les autres.

L. Alors, si tu veux te suicider, vas-y! Mais pourquoi nous embarquer tous dans tes machinations?

S. Il s'agit d'une question de souffrance. Les animaux souffrent actuellement, atrocement parfois, et la cause en est l'homme et ses habitudes sanguines. Nous nous devons de faire quelque chose pour abolir cette souffrance... et il n'y a qu'un seul moyen, éliminer la source, c'est-à-dire éliminer l'humanité.

L. Mais bon sang, attaques-toi aux méchants, à ceux qui décident de cet élevage de masse, à cet aberration de l'agriculture, à cette industrialisation indue, et épargne les autres. Je suis d'accord qu'il y a abus, alors punissons ceux qui sont en cause, mais uniquement eux!

S. Louis, ce n'est pas une question de punition, mais bien de redresser une situation qui est devenue anormale. Écoute, si j'arrivais à trouver une solution pour enrayer le problème sans en arriver à cette solution extrême, tu peux être sûr que je l'employerais.

T. Il y a sûrement moyen de trouver une autre solution.

S. Et non, hélas. Il n'y en a pas. Je n'en vois aucune. C'est par pur profit économique que les compagnies se lancent dans l'élevage intensif, lequel fait souffrir les animaux, que l'on traite comme des objets, des êtres sans émotions. Et tant pis s'ils souffrent, il faut que l'entreprise soit rentable, il faut s'enrichir! Et c'est là juste un coté du problème, l'autre étant celui de la consommation, le client qui veut son poulet au prix minime. Et tant pis si les poules en souffrent, elles ne sont que des animaux!

F. Je veux bien, Serge, mais voyons, la plupart des gens ne pensent pas à ça! Ils font bonnement leur petite épicerie sans se rendre compte du sort des poules, ou des veaux, ou des cochonnets à la ferme. C'est peut être bête, mais ils sont inconscients de tout cela!

S. Exactement, mais entretemps, les animaux rugissent de souffrance, eux. A cause, justement, de cette inconscience.

L. Puisqu'ils sont inconscients, ces gens ne sont coupables de rien, Serge. Comment peux-tu songer à tous les éliminer? Ce serait une grande injustice que tu commetterais là. Injustifiable... totalement!

S. Je répète, il ne faut pas songer à les punir, ces grands inconscients. Il faut songer plutôt à enrayer le mal, à l'éliminer pour ainsi éliminer la souffrance.

F. Mais, entretemps, des tas de gens vont mourrir pour cette cause, sans même la comprendre.

T. Et alors, Serge, que fais-tu des vrais innocents dans tout ça? Des végétariens qui ne mangent pas de viandes? Et des enfants, alors? Eux qui ne décident même pas ce qu'ils vont manger ou non! Qu'en fais-tu d'eux? Tu veux les massacrer, eux aussi? Là, c'est le comble, mon pote!

S. Je ne suis pas insensible à cet aspect du problème, Tatoue. Mettons les choses au clair, cependant. D'abord, il n'y a pas de massacre. Le virus donne la mort de façon naturelle, dans le sommeil, sans souffrance aucune. D'autre part, ces enfants deviendraient un jour des adultes, tout autant carnivores que leurs parents, et tout autant inconscients. Mais là encore, ce n'est pas une question de les punir pour cela, il s'agit simplement d'enrayer le mal.

F. Et pour cela, nous devons tous périr?

S. Oui, tous! Pas un seul survivant, sinon le cycle ne fera que recommencer.

L. Mais j'y pense... Serge, ton virus ne s'attaque pas seulement aux humains, vrai? Il s'attaque à tout ce qui est vivant. Comment ne pourrait-il faire autrement?

S. C'est juste.

L. Mais alors, tu vas éliminer, en plus des humains, tous les animaux aussi!

T. C'est monstrueux! Tu tues même ceux que tu veux protéger! Tes chers animaux.

S. Mais non, Tatoue, je ne veux pas les protéger, je veux juste éliminer leur souffrance.

F. Oui, mais pour l'éliminer, elle, tu dois les éliminer, eux.

S. C'est vrai! Le virus s'attaque à tout.

L. Tout ce qui est vivant va périr. La vie sur terre va disparaître!

S. Et oui!

Fin de l'acte 3


Acte 4


Sont en scène Famie et Duncan.


F. Mon beau Duncan, tes jours sont comptés, à toi aussi! Eh, mais quelles idées il a, ton maître! Pourtant, il semble avoir tous ses esprits, mais quand même, il a complètement perdu la boule! Ah, bien voilà qu'on s'amène, qui est-ce donc?


On entend Tatoue parler en s'approchant et elle entre avec Serge.


T. Comme je te le disais, c'est complètement fou, ton affaire... Cela dit en coulisse, avant l'entrée. Salut Famie. Il est fou, ton mari, même s'il se dit philosophe. Il prétend faire tout ça pour rétablir la justice, pour nous punir de la souffrance que nous imposons aux animaux.

S. Mais non, Tatoue, voyons! Je te répète qu'il n'y a aucune punition là-dedans. Surtout que les enfants et les végétariens vont y passer aussi. Pour quoi voudrait-on les punir, eux qui sont sans blâme aucun?

T. Bien, c'est à toi de le dire, c'est toi qui commet le grand crime!

F. Le super-génocide! Il va falloir inventer un nouveau mot pour cela.

S. En tous les cas, toute notion de punition est à bannir. Ce n'est pas pour les punir qu'on met les maniaques en prison, c'est pour les tenir éloignés, pour que leurs crimes cessent. On enlève l'opportunité du mal.

F. Oui, mais là, tu ne mets pas juste les gens en prison, tu les décimes.

S. Pour cette même raison... pour enlever l'opportunité de faire souffrir.

T. Oui, c'est bien beau, Serge, cependant, la souffrance est universelle. Tout le monde souffre à l'occasion, les animaux aussi.

S. Oui, bien sûr. La souffrance est intégrale à la vie, à tout vie. Ce n'est pas par hasard qu'elle existe. Elle se développa à un certain moment de notre évolution biologique parce qu'elle remplit un rôle important dans la survie de l'individu et de l'espèce. Elle est un signal que quelque chose ne va pas, qu'il faut agir.

T. Je le sais bien, cela. Si je me brûle au feu, je retire ma main du feu.

S. Si un animal se blesse, il soigne sa blessure, la liche, la laisse se reposer et guérir. Ce type de souffrance animale est toute naturelle.

F. Alors, de quoi tu te plains, Serge?

S. Je me pleins, chère Famie, de la souffrance imposée aux animaux par les hommes, souffrance toute indue, celle-là. Quand on traite les animaux en esclaves, qu'on enlève les petits à leurs mères, qu'on les enferme dans des espaces ridiculement petits, qu'on empêche les truies de bouger, qu'on terrorise les boeufs lors de l'abattage... Tout ça, Famie, c'est tellement cruel, c'est une cruauté humaine, sans raison et sans nécessité. C'est abhorrant!

F. J'en conviens, alors devenons tous végétariens, quoi?

S. Il ne s'agit pas de cela, Famie. Moi-même, comme tu le sais bien, je mange des oeufs qui proviennent de poules élevées en liberté. Et je mangerais de la viande provenant d'animaux élevés humainement, sans souffrances. Tout tourne autour de la souffrance. C'est lui, le désastre qu'il faut redresser!

T. Par contre, Serge, tu prétendais qu'elle était toute naturelle...

S. En partie, oui, en partie non! Dans la nature sauvage, les animaux s'entre-déchirent, oui, mais c'est bref et vite terminé. La souffrance de la proie est courte. Les animaux ne sont pas cruels. Seul, l'homme est cruel!

T. Certains hommes.

S. L'homme est cruel même inconsciemment, comme c'est le cas aujourd'hui quand on achète les produits de l'élevage intensif. Oh, je dis bien... il n'a pas un sentiment de cruauté, il n'y pense même pas, mais son action perpétue tout un système de cruauté qui occasionne une souffrance énorme. Et tout ça pour de l'argent.

F. Et oui, j'en conviens, nous ne voulons rien savoir si cela va occasionner des prix plus élevés à l'épicerie.

S. Écoutez, je ne veux aucunement vous convaincre de devenir végétariennes, car le problème n'est pas là. Il est bien impossible, mais tout à fait impossible!, de convertir le monde entier au végétarisme. Vous en conviendrez bien, non?

T. Oui. Alors, tu vas abolir la société humaine d'un seul coup! Pour éliminer la souffrance une fois pour de bon.

S. C'est ça! La civilisation humaine a bien tenté de palier à la chose, de corriger le mal humain au moyen d'esprit de religion, de philosophie, de bonté morale et tout. Sans succès, hélas. La guerre perdure, la pollution s'accroît, l'écologie est en perdition, les sociétés en conflit... Le monde s'en va à sa ruine. Le monde est ruiné et s'en va à sa perte. Sa mort est proche.

F. Ah, que tu es défaitiste, Serge!

S. Mais regarde autour de toi, Famie! Tu vois des choses qui te réjouissent plus que pour le moment présent? Notre condition humaine veut que nous mourrons tous un jour, comme tout animal, comme toute vie sur terre. Et pourquoi cela serait-il différent pour la terre elle-même? La biosphère a vu le jour, il y a quelques billions d'années, elle s'est développée en engendrant une diversité magnifique d'animaux, y compris l'homme. Celui-ci se répand à tel point qu'il brise le cycle naturel et empoisonne la terre. Plus ou moins inconsciemment, mais le résultat est le même.

T. Ah, bien là, Serge, tu nous parles de toute autre chose.

S. C'est vrai, mais voyez un peu. La terre se meurt et l'homme va disparaître, à plus ou moins longue échéance. Et pas de façon très plaisante!

T. Donc, que l'homme meurt maintenant ou dans un siècle, pour toi, c'est équivalent.

S. C'est le même résultat. Mais ce à quoi je veux mettre fin, c'est bien un autre siècle de souffrance pour ces infortunés d'animaux! La fin de l'homme, les circonstances de sa disparition, c'est bien secondaire.

F. Bien secondaire, bien secondaire, c'est toi qui le dis.

S. Il faut bien que quelqu'un le dise! Que quelqu'un le fasse. Moi, j'en ai les moyens, et je le fais!


Fin de l'acte 4


Acte 5


En scène, nous retrouvons Louis et Tatoue.


L. Donc, tu me dis qu'il est plus décidé que jamais. Et il agit tout seul dans cette affaire. Quelle arrogance!

T. Eh oui, il est expert international dans son domaine, comme tu le sais. Et il fait le philosophe, décidant du bien et du mal, et en fin de compte du sort humain.

L. C'est insensé. Il faut le raisonner. Si tu le vois, Tatoue, dis-lui que je veux lui parler, d'accord?


En cochant de la tête, elle sort. Louis est seul en scène, agité, jusqu'à l'arrivé un peu plus tard de Serge, en même temps que Bapo.


S. Te revoilà donc, Bapo. Où étais-tu passé?

B. Au village. Mais dis, Serge, ce plan de tous nous tuer, tu l'as abandonné, au moins?

S. Eh, non Bapo...

L. Serge, il faut se parler. Concernant cette idée que tu as de nous anéantir. C'est complètement immoral!

S. Oui, Louis, possiblement immoral, même très probablement immoral. Je me pose encore la question.

B. Beh alors, pourquoi tu le fais, crétin?!

S. Par sens moral, justement.

L. Oh, mais décide-toi alors, moral, immoral, ça va être quoi?

S. Il faut bien poser la question, celle-ci: Qu'est-ce que c'est au juste, la morale?

B. Simple: c'est le bien et le mal, voilà tout!

S. Oui, mais, Bapo, qui décide ce qui est bien et ce qui est mal?

B. Ce sont nous tous.

L. C'est la société dans son ensemble.

S. Attendez. Je reformule la question: comment nomme-t-on quelque chose de bien et autre chose de mal?

L. On décide en société.

S. Et donc, une société décide de faire la guerre au voisin et décide que c'est bon de faire ça. Mais on sait que toute guerre n'est pas bonne. Il y a problème là!

L. Oui, effectivement, je te l'accorde. C'est une décision de société, mais diverses sociétés voient différemment.

B. Oui, mais on sait quand même ce qui est bien et ce qui est mal. Cela nous a été inculqué dès notre jeune âge!

S. Bien justement, la société décide de la chose et le fait accepter par les siens. Cependant, sa décision n'est pas nécessairement juste! Elle peut être erronée!

L. Personne n'est parfait, non. Ni une société, qui est tout bonnement un assemblage de personnes.

S. Exactement. Donc, la moralité, à ce que je vois, est simplement un accord entre les gens d'une société pour considérer certaines choses bonnes et d'autres mauvaises.

L. Du genre: ne t'attaque pas à ma famille et je ne m'attaquerai pas à la tienne.

B. Ne me vole pas et je ne te volerai pas non plus.

S. C'est ça. Un simple accord entre gens pour que nous vivions tous ensemble amicalement.

B. Eh puis?

S. Eh, bien, il peut y avoir dissidence. Une société peut tomber d'accord pour exterminer une minorité gênante, mais certains individus vont peut-être s'insurger contre cette décision sociétale. Ils vont penser différemment.

B. Et alors, qui a raison?

L. C'est justement la question! Et la réponse n'arrive pas toujours très vite!

S. Voilà! C'est le dilemme de la moralité. Parce que rien n'est écrit dans le ciel, il ne s'agit que d'une affaire purement humaine, avec tous ses tords et ses travers.

L. Oui, tout à fait vrai. Regardez le bordel autour de l'affaire de la marijuana: le légaliser ou non? On ne s'entend pas là-dessus.

B. Ça viendra, vous allez voir!

L. Justement, Bapo, la morale, notre sens du bon et du mauvais, évolue dans le temps. Il n'y a pas de standard supra-humain qui serait plus stable, ou même éternel.

B. Comment donc?

L. Oh, les anciens et les naïfs qui veulent encore se vouer à un dieu et se soumettre à une religion vont bien penser que tout ça, c'est donné, qu'il s'agit d'une décision divine. Et même que cela a été gravé sur des tablettes pour un peuple sélect... Bien, si tu veux croire à ça, mon cher, tant pis pour toi.

B. Eh, pas besoin d'être hautain, là!

S. Non, non, Bapo, il n'est pas hautain. Simplement, il y a les croyants et les non-croyants. Et ces derniers n'ont pas nécessairement tort, n'en déplaise les églises!

L. Bien dit, mon frère!

S. Je sais bien que ma décision de mettre un terme à la souffrance animale, et du même coup à la cruauté humaine, par le moyen que vous savez, va contre toute morale sociale. C'est sûr!

B. Je ne te laisserai pas faire!

L. Bapo, c'est déjà fait. Prends-en un peu conscience.

B. Beh, je vais le forcer à annuler ça! Et, Bapo commence a tournoyer autour de la scène avec un air aigri.

S. Je sais aussi que mon action est bonne, car elle va éliminer la souffrance animale, et en même temps, toute souffrance humaine. Espérons, pour toujours.

L. Serge, as-tu pensé que la vie sur terre pourrait renaître, que cela pourrait tout recommencer?

S. C'est possible en effet, Louis. Mais que la souffrance renaisse comme tel n'est pas essentiel. L'évolution pourrait prendre une autre route.

L. Oui, je le suppose, c'est vrai.

Qui sait ce qui pourra se produire.

L. Alors, toi, tu es sûr de ton affaire, tu vas à l'encontre de toute la société?

S. Oui, et quand on décide de la valeur d'une prise de position, il faut bien agir!


Bapo s'approche agressivement de Serge, mais il est retenu par Louis.


Fin d'acte


Acte 6


Bapo n'est plus là, seuls sont en scène Serge et Louis.


L. Aie, quelle histoire! Tu as vu comment Bapo a réagit, eh Serge?

S. Merci de t'en être occupé, d'ailleurs. Bapo n'arrive pas à voir toute la situation dans sa complexité morale.

L. Comme bien des gens, Serge.

S. Tout-à-fait.

L. As-tu pensé, mon cher frère, à l'arrogance monstre que tu incarnes en décidant, toi tout seul, du sort du monde? Généralement, en politique moderne, l'idéal démocratique est à l'honneur, et les décisions d'envergure se prennent par voie de majorité. Mais, toi, tu fais fi de tout ça et tu te présentes en décideur absolu, roi du juste et bon. Plusieurs parleraient de folie pure et simple.

S. Oh, je le sais bien. Quant à remettre la question entre les mains de la société, on sait bien que cela ne marcherait pas. Les gens sont bien trop peu conscients de la réelle dimension de la cruauté vécue des animaux pour pouvoir se prononcer. Et les politiciens préfèrent fermer les yeux sur ce problème délicat qui risquerait d'entraver leurs ambitions politiques.

L. Oui, mais quand même, Serge, entre gens civilisés, le dialogue social est préférable à l'initiative personnel, surtout quand celle-ci est des plus contestables.

S. Non, si ce seul dialogue social mène à l'inaction, comme c'est trop souvent le cas, alors il n'est pas utile et pas justifié. Et entretemps, le malheur s'accroît.

L. Oh, toi et ton malheur!

S. Louis, crois moi, j'agis de façon très réfléchie. Il y a arrogance, d'accord, mais c'est loin d'être une décision prise à la légère! J'ai une responsabilité morale de faire ce que je fais. Nous devons tous agir selon notre conscience propre!

L. Mais ta conscience, ta liberté de penser, te mène à ce geste horrible! Tu t'ériges en justicier, puis tu cherches à te justifier!

S. Il n'est horrible, mon geste, que du point de vue des humains, de ceux qui ont créé le problème en premier lieu. Les animaux, eux, seront tout sourire et, si seulement ils le pouvaient, applaudiraient le geste comme le plus noble qui soit!

L. Peut-être bien, mais la société, elle, va réagir, elle va chercher à se défendre, à se protéger de ce cataclysme. Le sens de la préservation est très fort chez l'homme. Tu as vu comment a réagi Bapo!

S. Oui, mais cela est en vain. J'ai organisé l'événement pour qu'il se déroule sans ma présence. Le décompte est parti, comme tu sais.


On voit approcher Tatoue, avec Duncan.


L. C'est de la folie!

T. Oh, que j'en conviens! Serge, j'en suis arrivée à la conclusion que tu souffres de folie. Peut-être seulement de façon temporaire, mais décidément de la folie!

L. Je suis du même avis.

S. Et qu'est-ce que c'est, la folie, au juste? Un dérèglement cérébral ou un agissement un peu hors norme? Oui, les vrais fous sont bel et bien détraqués, pour des raisons physiologiques affectant leurs processus mentaux. Ce n'est pas mon cas!

T. C'est toi qui le dis!

S. D'accord, mais il y a une autre folie, celle qui est plus fine, moins corporelle. On dit de quelqu'un qu'il est fou quand il va à l'encontre du consensus social. Il est d'abord excentrique, d'une folie légère sans grande conséquence, et puis, si l'écart est plus grand, alors on le traite de fou braque.

L. Comme c'est ton cas!

S. Oh oui, je sais bien qu'on va penser que je le suis, fou braque! Mais le suis-je réellement?

T. Certes!

S. Cependant, je raisonne parfaitement normalement. Vous avez beau ne pas aimer ma logique, ni partager mes conclusions, mais mon raisonnement est tout-à-fait selon les règles de l'art! Sans folie.

T. C'est à voir!

L. C'est justement ton problème, Serge, tu es trop rationnel, avec un coeur glacé. Tu ne connectes pas émotionnellement avec les gens. D'où ta folie.

S. Pas vrai, là, Louis! Mon problème, c'est que je connecte avec les humains, mais en plus avec les animaux, de façon tout autant émotionnelle. Ce que ne fait pas la société, qui se complaît à ne penser qu'à elle-même.

T. Pourtant, les gens aiment bien les animaux. Regarde comme Duncan est choyé dans cette famille.

L. Non, c'est vrai, Tatoue, on aime bien nos animaux de compagnie, mais les autres...?

S. Avouez donc que la folie est bel et bien simplement ce que la société la déclare être! Et cela, pour protéger son intégrité à tout prix, là encore comme Elle définit cette intégrité! Je ne mets pas cela en question, je le constate tout bonnement comme phénomène psychologique et social. C'est comme ça et c'est tout!

L. Peut-être, peut-être..., mais la société au moins a la valeur de se bâtir en vertue de ses ambitions. Et la plus grande de celles-ci est la croissance de l'esprit humain au travers des âges...

S. Oh, je t'arrête là, Louis. Du parles d'un mythe, mon cher. D'un idéalisme politique et social qui consacre le progrès humain comme valeur suprême. Cela peut bien être beau en théorie, mais regarde la pratique! Sans même aborder le sujet des déchirures humaines, regarde le sort des animaux, résultat justement de ce progrès humain dont tu t'ennivres.

T. Bon, maintenant, tu es contre tout progrès.

S. Tu appelles ça du progrès, toi, l'élevage industriel?! Allons, Tatoue, examine cela de plus près.

L. Oui, oui, bon, on n'est quand même pas des sauvages! La pensée humaine a évoluée. Elle nous a donné les chefs d'oeuvres de notre civilisation.

S. Eh oui, c'est bien vrai. Mais, à un certain moment, assez récemment, le mouvement s'est égaré et a pris un plis qui relance le tout dans la barbarie, un barbarie bien cachée aux yeux sensibles des gens. Mais un barbarie tout de même!

T. C'est toi le barbare ici!

S. L'inconscience des gens occasionnera leur perte. C'est bête comme ça, bête pour eux car ils ne le savent même pas. Et l'univers continuera son évolution vers autre chose. Il n'y a pas autrement!

T. Et donc, grâce à toi, je vais me coucher ce soir sans même savoir si je me réveillerai demain matin!


Serge ouvre les bras en signe d'assentiment et Louis se braque la tête en signe de résignation.


Fin de la pièce



Post Acte:

Ça vous a plu? Si non, alors oubliez tout ça comme un mauvais rêve, une mauvaise pièce de théâtre!

Si ça vous a plu, considérez ceci...

Cela pourrait-il vraiment arriver? Un scientifique un peu bizarre qui a les moyens techniques de faire la chose? Aujourd'hui, c'est encore de la science-fiction, mais ça approche!

Et alors, c'est la fin?


Peut-être bien que oui. Et puis, faut-il s'en préoccuper? Si vous êtes stoïcien, non, tout va bien. Si par contre, vous êtes progressiste, alors attention, le futur s'annonce difficile.

En somme, les grandes décisions du futur ne sont pas pratiques. Elles seront de plus en plus philosophiques! Ouais, quel gâchis, eh?