Frontièralité

Version du 31 Août

Filobon


Une courte pièce théâtrale traitant de la crise migratoire en Méditerranée.




Personnages


Amin, un Syrien arrivé du Liban, encore confus et déprimé.

Cael, un émigrant aventurier de l'Afrique centrale.

Pusk, un jeune de la place, incertain de ce qui arrive et de son propre futur.

Myriam, une jeune idéaliste débordant de compassion humaine.

Jolm, plus âgé et plus sérieux au sujet de politique sociale.

(Kalim, un enfant mort ayant échoué sur la plage, présenté en photo.)


Un théâtre philosophique d’actualité


Le drame fait ressortir la variété de valeurs et d’idées entourant la crise migratoire européenne. L'action se passe dans un pays européen non nommé et implique trois Européens et deux migrants.


Le drame démontre comment les divers points de vue surgissent des divers contextes culturels et personnels des personnages. Et comment la cohérence émotionnelle l’emporte finalement sur la cohérence rationnelle.


Le premier acte introduit brièvement l’historique des deux migrants et établit les positions divergentes des personnages face à la crise. Pusk et Myriam ont des points de vue opposés et radicaux, alors que Jolm tente d’être plus analytique.


Le deuxième acte aborde la question de statut de réfugié ou de migrant et parle des conséquences reliées à la façon de recevoir les migrants en Europe. Aussi de l’hypocrisie potentielle de certains radicaux.


Le troisième acte discute la question d’état pratique des migrants, après leur arrivée et dans un futur distant. On aborde la question de camp de réfugiés et celle du rôle de prisons dans la société. L'acrimonie augmente au fil des échanges.


Le dernier acte examine la question du degré d'intégration sociale des migrants et des heurts possibles envers la culture locale. Les personnages réalisent leur besoin de rapprochement émotif et mitigent leurs échanges en ce sens. Dans un contexte élargi, on aborde le rôle des frontières et de la migration mondiale. Enfin, on pose la question du multiculturalisme dans la société du futur.


La pièce étant courte, il y aurait lieu, si les moyens financiers et techniques le permettent, d’y infuser des photographies d’appoint, par exemple de camps de réfugiés, de bateaux surchargés, d'accueil en Europe, etc. Cela entre les actes possiblement.





Acte 1


Pusk fait irruption chez Jolm tirant derrière lui 2 migrants un peu terrorisés. Bruits de voix agitées à l'extérieur.


PUSK Jolm, j'ai besoin de ton aide pour interroger ces deux coquins. Nous les avons surpris à flâner dans le parc ce soir et nous voulons savoir ce qu'ils font ici.

JOLM Mais Pusk, ne n'est pas un crime de flâner. Et tu vois bien que vous les avez terrorisés, ces pauvres migrants, toi et ton groupe de justiciers auto-proclamés.

PUSK Nous les amènerons à la police, mais d'abord, il faut les interroger.

CAEL Police? Non, je ne veux pas voir la police.

AMIN Ni moi! Nous sommes de pauvres réfugiés, c'est tout.

PUSK Ah, tu vois Jolm, ils évitent la police. Pas la conscience tranquille, ces gens-là.

JOLM Alors, comment vous appelez-vous?

CAEL Moi, je me nomme Cael et je suis ici depuis un mois.

PUSK Et toi?

AMIN Moi, c'est Amin. Je suis réfugié syrien. Ici depuis 6 mois.

PUSK Oui, bien, des réfugiés, nous en avons assez, vous savez. Vous n'êtes plus les bienvenus.

JOLM Doucement, là, Pusk. Ils ne sont pas des criminels, quoiqu'en pense ton groupe de fascistes.

PUSK Nous sommes des nationalistes! Et des patriotes, des vrais! Nous avons à coeur la nation.

JOLM Moi aussi, Pusk. Il faut quand même éviter les excès et demeurer raisonnable. Voyons... Toi, Amin, tu étais dans un camp avant de venir ici?

AMIN Oui, bien sûr. Avec mon fils, au Liban. Nous y avons passé deux ans, mais ce camp de réfugiés était insupportable. Il n'y avait rien à faire... Toute la journée à ne rien faire, ce n'est pas une vie ça!

JOLM Et puis, vous avez pris un bateau pour traverser la mer?

AMIN Ah, quel désastre! Mon fils y a péri. C'est atroce. Kalim n'avait que 2 ans et le bateau était trop plein et mal équipé. Le pauvre a disparu à la mer. Ah, je me morfonds. Pourquoi avoir pensé que ce serait si simple?!... Ahhhhh...


Photo de Kalim mort sur une plage, jusqu’au dialogue avec Cael.


PUSK Il fallait rester chez vous!

JOLM Pusk! ...

PUSK Ça va, d’accord, Jolm.

JOLM Et toi, Cael... c'est bien Cael, oui?

CAEL Oui, Cael. Moi, j'étais dans un camp au Kenya, mais ils ne nous aiment pas là-bas. Et le camp était surpeuplé et sale. Alors des amis et moi avons pris un passage en Lybie. Nous sommes jeunes et l'aventure ne nous effraie pas. Il y a peu d'espoir en Afrique, vous savez.

PUSK Mais vous êtes quand même des immigrants illégaux! Des hors la loi.

AMIN Nous sommes des réfugiés. Des infortunés! Vous ne pouvez pas le nier. Ni nous refuser l’asile!

JOLM Et si nous vous acceptons, devons-nous aussi accepter tous ceux qui viendront après vous?

CAEL C’n’est pas notre affaire, ça.

JOLM Non, c'est juste. C'est à chacun de nous de nous situer par rapport à ce problème. Et c'est un problème délicat, pour sûr.


Entre en scène Myriam, toute agitée.


MYRIAM Qu'est-ce que j'entends à l'extérieur? Vous avez séquestré deux pauvres migrants? Mais, c'est honteux! Et toi, Jolm, je te croyais plus raisonnable que ça. Pour Pusk, cela se comprend. Mais toi?

JOLM Calme-toi, Myriam. Tu vois bien qu'ils ne sont pas en danger, ces deux migrants. Ils sont mieux ici qu'aux prises avec les copains fascistes de Pusk.

CAEL Oui, oui, nous ne sortirons pas avec eux à la porte. Nous préférons rester ici, merci bien.

MYRIAM Mais vous savez que vous pouvez circuler librement, en fait sur tout le continent. Sans problèmes aucuns.

AMIN Oh, non, sauf votre respect, mademoiselle, ce n'est pas une vie aisée que nous menons ici. Il y a bien de bonnes gens, c'est sûr, mais nous ressentons de plus en plus le racisme ambiant. Nous sommes doublement infortunés. D'abord par notre exode, puis par ce racisme sous-jacent qui nous talonne partout.

MYRIAM Vraiment? Des fascistes, il y en a toujours, mais ce n'est pas la norme quand même.

CAEL Oh, je ne sais pas. Les regards sont loin d'être souvent accueillants.

PUSK Comme il se doit! Vous êtes trop nombreux et trop différents.

MYRIAM Tais-toi Pusk. Nous la connaissons, ta pensée raciste sur l’infortune que vivent ces gens. Un peu de compassion te ferait du bien, tu sais.

PUSK Je suis un nationaliste, un patriote qui défend sa culture natale, rien de plus!

CAEL Bien votre culture, elle n'est pas très belle parfois...

PUSK Et il se permet de nous critiquer en plus! Mais quel culot!

JOLM Il faut bien admettre qu'il n'existe aucune culture qui est toute admirable, sans taches aucunes... Mais notre problème, c'est de décider quoi faire avec cet influx de migrants, pas juste ces deux pauvres-là.


Acte 2


Les mêmes personnages, toujours chez Jolm. Les deux migrants se tiennent à part, tranquilles. Pusk les surveillent d’un air sévère.


MYRIAM Ah, Jolm, je suis déçue de ta tendance nationaliste. Si tu continues dans cette voie, tu te retrouveras avec les copains de Pusk.

JOLM Pas du tout, Myriam, j’essaie seulement de voir le problème de façon rationnelle, sans tout le bagage émotionnel dans lequel la question est habituellement enrobée. Les gens s’engagent souvent dans une voie avec le coeur, sans y faire intervenir la raison.

MYRIAM Mais le coeur est là pour une raison, Jolm. C’est avec lui que nous vivons, c’est notre raison de vivre.

JOLM Hélas, il nous fait constamment déraper aussi, si nous n’écoutons que lui. Les causes-mêmes de cette migration humaine prennent leurs sources dans le coeur et ce n’est pas très beau.

MYRIAM Oui, mais voilà, nous sommes confrontés à la misère de ces réfugiés et nous devons ouvrir nos coeurs pour les accueillir avec toute l'humanité que nous lègue notre culture européenne.

PUSK Eh, mais est-ce qu'ils la respectent, eux, cette humanité dont tu parles? Ce n’est pas évident.

MYRIAM Il ne faut pas généraliser, Pusk! Ils n’ont pas tous la même histoire, ces réfugiés. Et pas tous les mêmes idées.

PUSK Mais ils sont tous des islamistes et c’est ça le problème.

JOLM Oui, Pusk, tu généralises trop. Tout comme avec les chrétiens, il y a toutes sortes d’islamistes. Seulement une minorité est radicale. Et hélas, c’est eux qui font trop souvent les manchettes.

MYRIAM Et nos réfugiés ne sont pas des radicaux.

JOLM Myriam, moi, je les appelle des migrants et non pas des réfugiés. Il est important d’établir leur statut.

MYRIAM Nous leur avons donné le statut de réfugié et comme ils sont acceptés ici comme tel, ils sont bel et bien des réfugiés. Les traiter de migrants est péjoratif et tu le fais sans compassion, Jolm.

CAEL Oui, nous sommes des réfugiés. Nous avons échappé à une zone de guerre.

PUSK C’est ça, vous avez abandonné votre pays au moment où il comptait sur vous. Vous êtes des lâches. Vous êtes sans convictions patriotiques et vous avez fui!

MYRIAM Pusk, il s’agit de guerres civiles, de conflits internes, voyons.

PUSK Peu importe, chaque citoyen doit avoir le courage de ses convictions et défendre le futur de son pays. Non pas fuir comme une misérable couleuvre pour aller quémander chez autrui.

JOLM Vos points de vue sont tous deux valables. C’est complexe. Il y a les femmes et les enfants. Et souvent des gens peu éduqués, sans intérêt pour la politique nationale.

MYRIAM Tu deviens guerrier, maintenant, Jolm?!

PUSK Je sais que si mon pays avait besoin de moi, je me battrais pour sa cause.

AMIN Nous ne pouvions pas nous battre. Nous n’avions aucune arme, aucune organisation.

PUSK Vous n’êtes que des lâches. Vous auriez pu aller dans une autre partie du pays plutôt que de partir, non? Vous avez fui votre devoir de citoyen.

MYRIAM Oh, Pusk, tais-toi. Tu vois bien qu’ils sont déjà si accablés de peine.

JOLM Peu importe leur courage ou leurs motivations, leur statut ici demeure incertain. Sont-ils de vrais réfugiés, ou de simples migrants économiques?

MYRIAM Mais ils viennent de zones de guerre, tu ne le comprends pas, çà?

JOLM Non, justement Myriam, ils viennent de camps de réfugiés dans des pays en paix. Amin vient du Liban où sa vie n’était pas en danger. Même s’il n’aimait pas la situation dans son camp, il n’était pas en péril. En venant ici, je crois bien qu’il soit devenu un migrant économique. Même chose pour Cael.

AMIN Mais j’ai à la maison mon papier de réfugié, officiel et tout, eh?!

CAEL Moi aussi. À l’arrivée, on nous a donné ce statut.

PUSK Oui, bien on n’aurait pas dû.

JOLM Les autorités étaient souvent débordés et les règlements incertains. Moi aussi, je pense qu’on n’aurait pas dû.

MYRIAM Et alors quoi, Jolm, les remettre à la mer?! Quelle insensibilité!

JOLM C'était justement le problème, on ne savait pas quoi en faire. Alors on les a pris.

MYRIAM Mais ils étaient misérables et venaient de faire une traversée dangereuse, au risque de leur vie! Pas question de les remettre à la mer! Quelle idiotie!

JOLM Personne ne suggère cela, voyons, Myriam.

PUSK Il fallait les mettre dans des camps.

JOLM C’est qu’il faut voir aux conséquences de nos actions. Si nous accueillons tous ces migrants à bras ouverts, le mot se passe de proche en proche, et…

PUSK Ils vont venir encore plus nombreux. Ce sera une invasion!

MYRIAM Oh, là, il ne faut pas exagérer. Nous ne le savons pas, cela.

JOLM Cependant, nous pouvons le prévoir, non? Ils ne sont pas imbéciles, les gens coincés dans les camps là-bas au Moyen-Orient et en Afrique. S’ils entendent dire que l'Europe est tellement accueillante, plusieurs autres d’entre eux vont venir. En grand nombre, hélas.

MYRIAM Il faut les accueillir, cette sensibilité fait partie de notre âme européenne.

JOLM Même si cela contribue à toutes ces noyades en Méditerranée? Nous encourageons les gens à risquer leur vie et celles de leurs enfants, et plusieurs autres vont mourir, tu sais.

MYRIAM N’empêche, il faut les accueillir, ces infortunés.

PUSK Parles pour toi-même, Myriam.

MYRIAM Nous ne voulons pas nous abaisser à être des barbares, à refuser une aide humanitaire à des gens dans le besoin.

PUSK Alors, passe aux actes, Myriam! Accueille une famille islamique chez toi, dans ton appartement. Tu as bien une deuxième pièce qui ferait bien l’affaire non? Mais ne m’impose pas ça à moi, je n’en veux pas!

MYRIAM Non, non, il faut que ce soit un effort commun, que le pays les prenne en charge.

PUSK Et pourquoi dois-je me ranger à tes convictions à toi, que je ne partage pas? Et en plus, tu fais un bon salaire, non? Alors, donne 50% de ton salaire à cette famille que tu vas prendre chez toi. Ils en auront besoin. Au lieu de te rendre sur les plages de l'Asie, comme tu fais à chaque année.

MYRIAM Non, mais tu exagères, là, Pusk!

PUSK Ce sont tes convictions! Agit en cohérence avec elles. Au lieu de nous embêter avec ces histoires de valeurs humanitaires qui ne font que profiter à ces emmerdeurs.

JOLM Cela ne règlera quand même pas le problème, Pusk. Tout bon accueil ici en Europe, peu importe qui le fait, va encourager d’autre migrants à venir. Et cela malgré le grand risque de naufrage et de perte de vie en mer.

MYRIAM Il faut donc finir ces guerres là-bas pour mettre un terme au problème des réfugiés, permettre à ces gens de rentrer chez eux.

JOLM Bien sûr, Myriam. Si cela était possible, ce serait déjà fait, rassure-toi. Entretemps, que faisons-nous?

PUSK Pour décourager les migrants, il faudrait les interner dans des camps, ne pas les laisser se balader ici et là, comme font ces deux-là. Il ne faut pas leur faire la vie trop belle.

MYRIAM Des camps de concentration! Mais c’est inhumain!

JOLM Non pas des camps de concentration, Myriam. Pensons plutôt à des camps de prisonniers de guerre, où les gens sont quand même bien traités, mais sans liberté. C’est peut-être une idée intéressante.

CAEL Oh, non, on n’en veut pas, nous!



Acte 3


Les mêmes personnages. Les migrants deviennent plutôt agités au cours de la conversation et se retirent vers l’arrière.


PUSK Alors, dites-moi, pourquoi laisserions-nous ces criminels aller comme ils veulent dans nos villes et nos campagnes? Les gens n’en veulent pas.

MYRIAM Pusk! Ce ne sont pas des criminels, ce sont des réfugiés, des gens qui ont besoin d’aide. Cesse de les criminaliser, veux-tu, et de les persécuter.

PUSK Tu appelles cela normal, toi, d’envahir notre pays en passant nos frontières sans permission?

JOLM Je lui donne raison, là, Myriam. Ces migrants viennent ici sans permission, sans respecter nos frontières, sans suivre nos directives. Il n’est pas surprenant que certains pays érigent du barbelé, même si cela peut en choquer plusieurs.

MYRIAM Jolm, tu deviens insensible à leur souffrance. Tu vas peut-être rejoindre un jour la clique de Pusk, et cela me dégoûte.

JOLM Quand même, Myriam, toi, tu ne fais que regarder ce que tu veux voir. Tu ne sembles pas réaliser que tout ça se joue dans un contexte social existant. Ne sois pas si bernée.

MYRIAM Mais tu suggères des prisons pour nos réfugiés, c’est ce que tu proposes, non?

PUSK Ils ont enfreint les lois de nos frontières. Ils sont des illégaux. Il faut les mettre en prison, les punir.

JOLM D’abord, je suggère des camps où ils seraient internés et dans lesquels ils auraient toute liberté, sauf celle de sortir. Si tu appelles ça des prisons, c’est ton affaire. Ce ne sont certes pas des prisons typiques. Et puis, Pusk, il ne s’agit pas de les punir, seulement de régler le problème de fond.

MYRIAM Comment, le problème de fond?

JOLM Celui de décourager les millions de migrants en attente de venir ici, où nous sommes désormais débordés. C'est celui-là, le vrai défi.

MYRIAM S’ils viennent, nous devons les prendre!

JOLM Oui, en partageant ton appartement et ton salaire avec eux, comme le suggère Pusk. Tu es prête à le faire? Je ne t’ai pas entendu le dire!

MYRIAM Ce n’est pas comme ça que fonctionne le pays. Nous sommes solidaires face à nos problèmes, non?

JOLM C’est une grande question, ça, la solidarité…

PUSK Si nous les mettons en prison, d’autres ne viendront pas. Ils seraient punis comme les premiers.

JOLM Pusk, nous ne mettons pas les gens en prison pour les punir. Nous les y mettons pour les garder à l’écart s’ils sont dangereux. Et pour servir d’exemple à la population générale. Pour décourager les actes illégaux.

MYRIAM Nos réfugiés n’ont pas commis d’actes illégaux. Ils ont simplement sauvé leurs vies.

PUSK Et non, Myriam! Ils nous ont envahis. En bousculant nos frontières. C’est carrément illégal, ça.

JOLM Myriam, nous nous occupons présentement d’un million de migrants. Que ferons-nous devant 3 millions? Et devant 6 millions? Plus nous les accueillons, plus ils vont venir. Connais-tu un moyen de les décourager, toi?

MYRIAM Bien non. Comme tout le monde, je n'ai pas de réponse. Mais je ne souhaite pas que la population devienne fasciste!

JOLM Exact. Il faut les traiter avec dignité, mais également avec fermeté. Leur faire réaliser qu’eux-mêmes, et leurs cousins encore là-bas au Moyen-Orient et en Afrique, ne peuvent pas abuser de notre bonté.

PUSK Donc, des prisons.

JOLM Non, Pusk, des camps! Et des camps non meilleurs que ceux d’où ils viennent. Il faut décourager la migration!

PUSK Alors, des camps de prisonniers où ils doivent travailler pour gagner leur croûte. Du travail forcé, en agriculture par exemple.

JOLM Intéressant ça, Pusk. Il faut bien les occuper à quelque chose, qu’ils se sentent utiles, quoi?

MYRIAM Ah, c’est une façon de penser rétrograde, ça, Jolm. Tu veux retourner vers un nationalisme étroit, mais le futur va dans l’autre sens. Tu deviens vraiment conservateur en vieillissant. Je ne te reconnais plus.

JOLM Et toi, Myriam, tu te refermes dans un idéalisme berné et irréaliste. Tu rêves à une société utopique où tout s’arrange pour le mieux, où les problèmes d’intégration s’évaporent et où nous sommes tous solidaires les uns des autres. Tu vis dans une bulle, pauvre Myriam!

MYRIAM Mieux ça que retourner à une pensée fasciste et raciste! En Europe, nous en savons quelque-chose, non?

JOLM Mais cette idée de Pusk a du sens. Le gros problème des camps est que les gens sont désoeuvrés. Ils n’ont rien à faire et aucun futur.

PUSK Alors, qu’on les force à travailler.

MYRIAM C’est de l’esclavage, ça!

JOLM Pas du tout, c’est à l’image d’une société normale. Les choix seront certes limités, mais l’idée est de recréer une société normale et active à l'intérieur du camp. Que les gens éduqués enseignent aux illettrés, et ainsi de suite.

PUSK Et que les fainéants construisent des routes ou creusent les égouts.

MYRIAM Mais nous faisons tout çà pour eux!

JOLM C’est justement le problème. Nous les traitons comme des imbéciles, comme des enfants. Qu’on les laisse prendre en charge leur propre organisation!

MYRIAM Ce sera le bordel!

JOLM Pas si les limites sont bien claires.

MYRIAM C’est toi le rêveur, Jolm! Bien mieux les insérer dans nos sociétés que de créer des ghettos.

PUSK Ils ne veulent pas s'insérer, seulement profiter de notre largesse.

MYRIAM Tu es insupportable, Pusk.

JOLM C’est à voir.

MYRIAM Tu es devenu insupportable, toi aussi, Jolm!



Acte 4


Toujours les mêmes personnages.


JOLM Écoute, Myriam, nous avons des points de vue divergents, toi et moi, mais ce n’est pas une raison de nous emporter. Cela reflète les grandes divisions d'opinion en Europe de façon générale. Il ne faut pas tout faire sauter en l’air pour ça.

MYRIAM Mais il faut être sensible à la misère des autres, non? Nous sommes bien nantis et eux, totalement démunis.

JOLM Tu as raison, il faut partager notre richesse, nous montrer généreux. Par contre, j’ai grande peur du côté social.

MYRIAM Que veux-tu dire, Jolm?

JOLM C’est la question d’intégration... ou plutôt du manque d’intégration. Regarde ce qui se passe dans certains coins où les immigrants refusent de s'intégrer. Cela crée des ghettos, et comme nous le savons, ce n’est pas une situation plaisante à long terme.

MYRIAM Oui, effectivement, cela nous divise, cela fracture la société.

JOLM C’est ce qui m'inquiète. Une société est une entité culturelle qui se développe sur la base de ses traditions, de ses coutumes, de son histoire commune.

MYRIAM Il faut cependant qu’elle montre une ouverture à ce qui vient de l’extérieur, qu’elle s’adapte aux grands courants de la pensée contemporaine. Sans quoi, elle se sclérose et elle périt.

JOLM Oui, oui, bien vrai. Mais, c’est un jeu fragile, celui de préserver le passé tout en s’ouvrant au futur. De préserver sa cohésion sociale tout en accueillant des éléments nouveaux.

MYRIAM La cohésion sociale est importante, je l'admets. Nous ne nous en rendons pas toujours compte.

PUSK C’est pour ça que je suis nationaliste, moi! Je veux être chez moi, pas dans un bordel de langues étrangères.

JOLM Tu as raison, Pusk. Les immigrants doivent s’insérer totalement dans leur nouveau pays, parler la langue et adopter les coutumes locales.

MYRIAM C’est à nous de les aider dans leur insertion sociale.

JOLM D’accord. Mais le hic, c’est qu’ils estiment également leurs propres coutumes, leurs propres cuisines, et ainsi de suite. L’insertion n’est souvent que partielle. Et il peut y avoir des chocs culturels, des résistances à l’intégration.

PUSK Alors, qu’on les renvoie chez eux.

MYRIAM Il y a la guerre là-bas, Pusk.

PUSK Oui, mais après la guerre!

JOLM Oh, intéressant, ça… Amin, est-ce que tu rentrerais chez toi en Syrie une fois la guerre terminée?

AMIN Non, je suis ici et je veux rester ici. Je ne veux pas retourner là-bas, dans un pays tout défait.

MYRIAM Cela se comprend. Amin, es-tu prêt à t'intégrer à nous? A laisser ton épouse future se vêtir comme le font les femmes ici, par exemple?

AMIN Ah, vous m'en demander beaucoup, là! Les relations personnelles sont privées, vous savez, et ne regardent que nous.

PUSK Vous voyez ça?! Ils veulent venir ici, mais ils veulent faire à leur façon!

JOLM Et toi, Cael, tu songes à retourner en Afrique après les troubles?

CAEL Vous êtes fou? Retourner vivre dans la poussière? Je reste ici.

MYRIAM Pour lui, l’insertion sera encore plus compliquée, plus difficile.

JOLM On en vient à créer des sous-sociétés dans la société générale. Des ghettos en effet.

MYRIAM Que faire alors?

JOLM C’est un problème délicat, mais aussi un gros problème.

PUSK Ne pas leur donner le statut de réfugié, voilà ce qu’il faut faire.

JOLM Ou peut-être simplement un statut temporaire, avec l'obligation du retour chez soi après les conflits.

MYRIAM Et l’insertion sociale, alors? On abandonne cette idée?

JOLM Pour ceux qui la réussissent, on les assimile à notre société. Mais pour les autres, il faut peut-être repenser la chose, non?

PUSK On ne veut pas 36 cultures dans notre pays!

JOLM Il y a certains pays étrangers qui embrassent le multiculturalisme comme la solution de tout problème. Sans réaliser qu’ils ne font que créer des enclaves culturelles qui ne se parlent plus, ou peu. La solidarité sociale disparaît et les gens ne vivent plus que pour leur propre avancement personnel. Ce n’est pas un pays ça.

MYRIAM Tu parles de l'Europe, Jolm?

JOLM Non, je n’y pensais pas. Je songeais à un pays outre-mer qui mise tout sur le multiculturalisme et qui se perd graduellement comme pays. Les gens y vont uniquement pour gagner plus d’argent, pas pour ses valeurs sociales.

PUSK Comme nos deux migrants ici.

AMIN Vous savez, quand on n’a rien, il faut bien chercher ailleurs.

CAEL Oui, et puis, il n’y a pas de mal à ça. Il faut bien que le monde riche partage un peu sa richesse avec les autres.

JOLM Nous pourrions même aller jusqu'à poser la question suivante: pourquoi en fait y-a-t ’il des frontières?

PUSK Comment?! Sans frontières, nous serions débordés. Tout le tiers monde immigrerait et notre pays serait ruiné.

MYRIAM Il a peut-être raison. Nous deviendrions une minorité dans notre propre pays. La culture nationale serait anéantie.

JOLM Il faut comprendre que nos frontières nous protègent dans notre mode de vie actuelle, c’est bien ça? Elles servent à garder les étrangers dehors, qu'ils soient démunis ou non, afin de préserver notre propre standard de vie. Vous êtes d’accord?

MYRIAM Et notre propre culture. Oui, les frontières sont des barrières, et nécessaires en plus.

PUSK Il faut les conserver!

MYRIAM Par contre, il y a un réel danger, celui du nationalisme. Nous devenons de plus en plus nationalistes, même si nous évitons de le dire. Et les conséquences de cela, nous les connaissons tous. Nous devons faire attention et demeurer responsables.

JOLM Je ne crois pas que ce danger soit si grand. Il existe cependant un sentiment croissant de ne pas vouloir se perdre dans le globalisme mondial, une peur de se retrouver anonyme dans une société sans noyau culturel, privée d’identité nationale.

PUSK Nous n’avons aucun besoin de changer quoi que ce soit!

MYRIAM Ah, ces frontières!

PUSK Mais avec la traversée de la Méditerranée, elles ne fonctionnent plus. Tout le monde arrive et bouscule le processus normal. Il faut y mettre un terme, à ça.

JOLM C’est là la grande question. Comment faire pour dissuader les migrants sans devenir nous-mêmes des barbares?

MYRIAM Il faut se montrer digne de notre culture ouverte, cela fait partie de notre identité. Et avec ça, façonner des règles respectueuses des vrais besoins et des divers sentiments.

JOLM Myriam, je vais y réfléchir.

MYRIAM Je suis contente, Jolm.

PUSK Je ne sais plus quoi en penser, moi. Que faisons-nous avec ces deux-là?


Fin