Pleure mon Flocon
Version du 4 décembre 2015
Liú Wei
Cette pièce de théâtre est offerte librement sous licence Creative Commons CC BY
Prologue
En prologue, dans les 5 pré-minutes avec lumière tamisée, photos de vie ancienne avec igloos alternant avec photos de village actuel et intérieurs de cuisine, avec un fond de musique du grand nord.
Acte 1
Tugaguk et Ayallik sont dans la cuisine d’une maison dans le Grand Nord.
TUGAGUK Je te le dis, père, nous allons voir le village prendre beaucoup d’ampleur au cours des années à venir.
AYALLIC Ugh!
TUGAGUK Tu comprends bien, oui?, que le monde se réchauffe et que les gens du sud s’intéresse de plus en plus à notre territoire nordique. Trop, même!
AYALLIC Ce que je vois, , c’est que les glaces fondent plus tôt dans la saison et que l’été est plus chaud, eh oui. Il y a des jours où les jeunes sortent dehors en petite chemise. On n’a jamais vu ça avant.
TUGAGUK La vie devient meilleure pour les Inuits. Il y aura beaucoup d’opportunités. Enfin du travail pour nos jeunes. Ici au village.
AYALLIC Mais quel travail? Quelle vie meilleure quand les jeunes ne vont même plus chasser. Comme ton propre fils qui, lui, ne fait que chasser des monstres sur son écran d’ordinateur. Je l’ai vu, et toi, tu devrais y voir.
TUGAGUK Oh, je sais, père, mais les temps changent et les façons de vivre avec les temps. Nous ne sommes plus à l’ère de l’igloo, il faut s’adapter!
AYALLIC S’adapter... sauf qu’on y perd sa langue, on y perd son âme, on y perd tout avec cette adaptation.
TUGAGUK Mais non, on y gagne aussi! Quand les Blancs construiront le port ici, dans la baie, tu verras, il y aura du travail pour tout le monde. Nos gens n’auront plus à rester chez eux à ne rien faire et à passer leur temps à s’engueuler.
AYALLIC Je sais que tu veux aider la communauté, Tugaguk, que tu veux ramener l’harmonie parmi nous. Tous savent combien cela manque aujourd’hui. Mais ta vision du futur, un futur blanc, va nous éloigner à jamais de nos racines Inuits. Ça va nous écraser plus que ne l’on fait les lois des Blancs jusqu’ici.
TUGAGUK Parles-en, de ces lois. Ce sont elles qui nous ont amené toutes nos misères, jusqu’à notre déchéance actuelle. Tu vois bien, comme moi, ce qui se passe dans notre village, combien on a perdu presque toute dignité, vivant aux crochets des Blancs.
AYALLIC Dans le temps, nous vivions bien. Même si la vie était difficile, nous étions heureux, nous faisions un avec toute la vie autour de nous.
TUGAGUK Et nous pouvons récupérer nos traditions. Il nous faut récupérer notre territoire et puis nous gouverner nous-mêmes. Nous affranchir de cette colonisation des Blancs.
AYALLIC Non hélas, Tugaguk, la voie que tu présentes nous pousse de plus en plus à l’assimilation. Ce sont les jeunes chefs comme toi qui sont en train de nous assimiler au monde des Blancs. Eux ont mis ça en marche, mais c’est vous maintenant qui poursuivez le jeu.
TUGAGUK Dans un sens, tu as raison, père. Nous utilisons les tactiques des Blancs pour les contrer, mais c’est pour préserver ce qu’il nous reste de nos traditions. C’est pour la fierté de la nation!
AYALLIC Ah, Tugaguk, tu parles de traditions et tu demandes toujours plus d’argent, non? Pour quoi faire? Pour que les gens s’achètent plus d’alcool et de motoneiges? Ce n’est pas en allant à la chasse en motoneige que l’on communie avec la nature tout autour. Tu dois t’en rendre compte, mon fils.
TUGAGUK Mais père, maintenant que nous sommes tous ensemble ici dans un village, le gibier est plus loin. C’est pas comme dans ton temps!
AYALLIC Justement!
TUGAGUK Ah, de toute façon, toi tu vis dans le passé. Et moi, je veux nous préparer pour l’avenir. Ce réchauffement planétaire, ce n’est pas nous qui l’avons créé, mais nous devons bien nous y adapter.
AYALLIC Attention, là, fiston! Certes, j’entends nos hommes proclamer que ce problème est créé par les gens du Sud, mais en même temps, ils circulent tous en motoneige et à l’été, en canots avec de gros moteurs. On accuse bien fort et on fait exactement comme eux. C’est là notre manière inuite, ça?
Tugaguk se lève et se promène dans la cuisine, visiblement inconfortable.
TUGAGUK Oui d’accord, il est facile de trouver toutes sortes d’excuses pour justifier ses actes, j’en conviens. Mais ce territoire, bon sang, l’Ungawak, il est à nous, pas aux Blancs. Nous y étions bien avant leur arrivée. Nous le possédions! Il est nôtre!
AYALLIC Tu parles en Blanc, Tugaguk. Comment peut-on posséder la terre? Ce serait comme posséder l'air ou l'eau, ou les étoiles… Pause. La terre est là, elle est! Elle fait partie de notre univers, et elle n’appartient à personne, nous y vivons, c’est tout.
TUGAGUK Il y a quelque chose que je ne t’ai pas encore dit, père. J’avais trop peur que cela te déconfite au plus haut point. Voilà. Le gouvernement vient de signer un accord majeur avec les Etats-Unis. Pour l’installation d’une importante base militaire dans le Grand Nord. Sur notre territoire.
AYALLIC Es-tu sérieux?
TUGAGUK Hélas oui, père. Depuis que le Québec s’est séparé du Canada et est devenu son propre pays, il s’est beaucoup rapproché des USA. Avec la transformation actuelle de l’Arctique, il ressent un besoin de protection. Tu sais que ça brasse de l’autre côté de l’Arctique.
AYALLIC Oui, mais c’est comme donner l’Ungawak aux Etats-Unis.
TUGAGUK Le marché minier est à plat depuis si longtemps que le gouvernement a décidé de consolider ses investissements de développement sur le centre du pays. Il laisse les Etats-Unis développer l’Ungawak.
AYALLIC Que vont faire les Américains?
TUGAGUK Ils vont installer un aéroport ultra moderne sur la côte, de même qu’un grand port de mer, tous deux à usage partagé civile et militaire.
AYALLIC Ça va tout bouleverser, ça.
TUGAGUK Pour eux c’est un nouvel Alaska. Pour nous, c’est l’accès à la prospérité, à des vies décentes.
AYALLIC Et le fameux territoire dont tu viens de parler, Tugaguk, qu’est-ce que t’en fais? Et nos traditions?!
TUGAGUK Les Américains vont juste posséder des enclaves de territoire. Nous continuons à lutter pour l’Ungawak. Et pour de l’argent pour revigorer nos traditions.
AYALLIC L’argent et les traditions ne font pas belle vie ensemble, Tugaguk.
TUGAGUK Tu vis trop dans tes souvenirs, père!
Rideau
Sur fond de rideau est projetée en gros plan une carte de l’Ungava.
Acte 2
Une clairière en forêt, avec une vieille tente de type ancien en arrière-plan. Deux Indiennes s’affairent autour du feu de camp, l’une d'âge mûre, l’autre dans sa vingtaine (Carmen et Maxa).
MAXA Tu sais, Maman, j’aime bien venir dans le bois. C’est si reposant après l’agitation de la ville.
CARMEN Mais, je ne te comprends pas, Maxa. Pourquoi ne reviens-tu pas au village? T’en as pas assez de tes recherches en politique et je ne sais quoi?
MAXA Voyons donc, Mam, le bois et le village, c’est deux mondes complètement différents. Ici, c’est la fraîcheur, le naturel. Le village, lui, c’est le désespoir. C’est pour ça que j’en suis partie.
CARMEN Depuis que le Québec a fait son indépendance, tu ne tiens plus en place.
MAXA Il y a tellement à faire, tu sais. Comme y’a plus de Loi sur les Indiens, le nouveau gouvernement ébauche des structures pour agencer nos communautés indiennes, enfin les mettre à la page.
CARMEN Les mettre à la page?... Ou plutôt détruire nos nations, revenir cinquante ans en arrière et nous remettre dans la misère noire!
MAXA Mais non, Mam, le Québec va de l’avant, c’est une société qui voit loin, qui se tourne vers l’avenir. Nous, on embarque avec elle, … ou bien on niaise!
CARMEN Pis nos racines, nos traditions dans tout ça, qu’est-ce t’en fais, Maxa?
MAXA Bien, justement c’est sur ça que je travaille. Sur des structures qui vont les mettre en valeur.
CARMEN Nos traditions n’ont pas besoin d’être mis en valeur par les Blancs, ces étrangers! On les vit tous les jours dans nos villages! Mais ça risque de changer, avec ce qui s’est passé, car il n’y a plus de Loi indienne.
MAXA Mam, il faut arrêter de regarder toujours en arrière. Le virage culturel, on le prend vraiment ou bien on retourne habiter dans des tentes. Si on veut participer à la modernité, chier dans des toilettes plutôt que dans le bois, bien il faut s’y lancer. Il faut arrêter de pleurer…
CARMEN Y’a personne qui pleure. Tout ce qu’on a accompli depuis 50 ans, on l’a fait avec notre courage, en se battant contre les Blancs.
MAXA Avec un gros soupir… Oh, Mam… Nous sommes dans un nouveau monde. La Loi sur les Indiens n’existe plus et le gouvernement nous considère comme des citoyens comme tous les autres.
CARMEN On va en souffrir, tu vas voir.
MAXA Au contraire, Mam, c’est une occasion en or. C’est à nous, finalement, de nous prendre en main et de sortir de notre misère. On s’est toujours plaint qu’on ne le pouvait pas à cause de la discrimination, mais là, ça ne joue plus. On va être traité comme les autres et il faudra jouer leur jeu.
CARMEN Mais on part de loin, nos problèmes ne vont pas simplement s’évanouir du jour au lendemain.
MAXA Bien sûr, ça va prendre du temps. Par contre, cela se réalisera dans un cadre nouveau. Nous ne serons plus traités comme des animaux dans un zoo, nourris trois fois par jour et puis, rien à faire.
CARMEN Tu veux que tout le monde s’en aille à la ville, c’est ça hein? Qu’on abandonne tout notre passé, notre mode de vie, qu’on s'assimile, quoi!
MAXA Exaspérée. Mam, regarde la situation actuelle bien en face! Les problèmes dans les villages, les problèmes d’infrastructure, d’eau potable, d’égouts, et que sais-je? Pourquoi on les a, ces problèmes-là? … Parce qu’on insiste à habiter dans des coins reculés en pleine forêt où ces services sont difficiles, sinon impossibles.
CARMEN Maxa, ce sont les Blancs qui nous ont plantés là, dans les réserves.
MAXA Oui, bien justement, il n’y a plus de réserves. Il n’y a plus de raison de rester là. On n'apprivoise pas la modernité en habitant dans le bois, ni dans des villages perdus aux fins fonds du pays.
CARMEN Et notre mode de vie alors?
MAXA Nos traditions dont tu parles sont aujourd'hui complètement minées par les problèmes sociaux dans nos villages. C’est un désastre! Soûleries, violence contre les femmes et les enfants, drogues, incestes et viols, suicides, la liste est longue. Et d’où viennent ces problèmes-là? Du simple fait qu’il n’y a rien à faire au village. On ne travaille pas et on crève d’ennui. Alors on se saoule et on rentre battre sa femme.
CARMEN C’est pas tout le monde qui fait ça. N’exagère pas!
MAXA Non, ce n’est pas tout le monde. Mais il y en a trop, bien trop! Pourquoi de jeunes femmes indiennes sans éducation vont-elles en ville pour finir par se prostituer? Bien, je vais te le dire, moi! C’est pour fuir la réserve et la situation terrible qui y sévit.
CARMEN C’est à cause de la pauvreté, tout ça.
MAXA Nos ancêtres qui vivaient en forêt n’avaient pas un sou, eux. Et ils vivaient pourtant très bien. C’est le passage à la modernité qui a tout ruiné. Le cadre de la Loi sur les Indiens contrecarrait ce passage et on se retrouve avec un désastre social. Heureusement, il y a un autre cadre qui se met en place maintenant.
CARMEN Oui, mais nous Indiens devons le contrôler. C’est notre droit.
MAXA Non, Mam, cette époque-là est révolue, on tourne la page.
CARMEN Comment révolue?!
MAXA La confrontation, ça ne marche plus, c’est désuet. Tu vois bien que ça ne fait qu’envenimer nos rapports avec les Blancs.
CARMEN Ç’a quand même rapporté gros. Regarde les accords qu’a dû signés le gouvernement pour installer ses barrages hydrauliques sur nos territoires.
MAXA Est-ce que cela a réglé nos problèmes sociaux, Mam? La nation indienne est en train de s’écrouler au milieu des confrontations avec les Blancs. Cette confrontation renie notre héritage et nos traditions, en plus d'être improductif.
CARMEN Oh, tu vas un peu loin, là, ma fille!
MAXA Pas du tout, Mam. Notre problème n'est pas un problème politique. C'est un problème social! Le malheur, c'est que nos chefs, macho qu'ils sont, ne s'en rendent même pas compte.
CARMEN Nous avons dû lutter pour juste nous faire voir, car les Blancs étaient encore insensibles.
MAXA Oui, d’accord, mais cette confrontation cache la misère créée par nous-mêmes et blâme les Blancs pour tout. Ses seuls succès viennent de la pitoyable culpabilité qu’eux ressentent pour les façons dont leurs ancêtres nous ont traités dans le passé.
CARMEN C’est un fait qu’ils nous ont maltraités. Il faut qu’ils s’en rendent compte, et qu’ils fassent réparation.
MAXA Tu ne fais que fouetter le feu en soufflant les braises psychologiques du peuple québécois. Les jeunes aujourd'hui ne pensent plus comme ça. Ils veulent qu’on aille tous de l’avant ensemble.
CARMEN Les Blancs nous doivent réparation et tant pis si on les agite.
MAXA Vous aimez ça, les tenir par les couilles, hein? Branler leurs cages psychologiques et les énerver au bout. Tout ça pour la gloire des chefs! Bien nous, Mam, on est d'une autre génération, ça ne marche plus, ces trucs-là. On veut faire avancer la cause de nos gens, les sortir du trou, pas les laisser stagner pour gagner des accolades dans les débats sur la place publique. On en a marre de vos stratégies politiques qui ne règlent rien, mais vous font bien paraître, vous les chefs et leurs militants. Mam, excuse-moi de te parler comme ça, mais j'en ai assez..
CARMEN Maxa, tu ne réalises pas combien il y a encore beaucoup de racisme envers nous.
MAXA Parce que les Blancs ne comprennent rien à la confrontation constante de la part des chefs Indiens. C’est cette confrontation qui attise le racisme blanc. C’est vous, les militants Indiens, qui êtes les plus racistes dans tout ça!
CARMEN Oh, un peu de respect, là! Je ne t’ai pas élevée pour aller prendre parti pour les Blancs.
MAXA Non, je ne prends pas leur parti, Mam. Mon seul but, c’est de sortir nos gens de la misère dans laquelle ils se sont emboués. Je vois clairement que la confrontation ne fonctionne pas, surtout pas avec la situation aujourd'hui. Et donc, je travaille à une autre stratégie.
CARMEN Tu parles de quoi au juste?
MAXA Une stratégie et des structures qui vont laisser nos gens s’intégrer …
CARMEN Tu veux dire s’assimiler!
MAXA Non, Mam… ils vont s’intégrer dans le peuple plus large tout en préservant la mémoire de leurs traditions. Il nous faut ébaucher des structures qui permettent de préserver et de vivifier notre histoire et nos traditions. Cela reste à faire.
CARMEN Si on se départi de notre territoire, qu’on abandonne la lutte, c’en sera fini de nous!
MAXA Comme peuples misérables, oui. Mais comme individus vivant pleinement dans la modernité, nous serons heureux, bien plus que maintenant.
CARMEN Tu renies tes origines, Maxa!
MAXA Je suis prête à le faire pour sauver les miens, leur donner une meilleure vie!
Rideau
Avec en arrière-plan une photo de réserve actuelle dans le bois
Acte 3
Un appartement urbain chic digne d’un professionnel. S’y trouvent Jacques, Carmen et Tugaguk.
CARMEN Tugaguk, toi qui parle souvent au nom des tiens, tu vois bien ce que fait le gouvernement, qu’il veut nous enterrer, nous assimiler. Il faut agir, contrecarrer tout ça. Es-tu avec nous?
TUGAGUK Oui, je suis pour la cause indienne, mais quelle cause? Jacques a un point de vue tout différent du tien.
JACQUES Ça, tu peux le dire! L’affrontement n’est pas la solution.
CARMEN Alors, on reste passif? Comme on l’a fait pendant des siècles, c’est ça? Si on n’avait pas affronté les Blancs, on en serait où aujourd’hui?
JACQUES Les affrontements ont donné quoi, Carmen? De l’argent, c’est tout. On s’est fait acheter, voilà!
CARMEN Oui, mais de l’argent, on peut s’en servir pour améliorer notre sort, et c’est ce qu’on fait.
JACQUES Non, ce n’est pas ce qu’on fait. Regarde donc ce qui se passe dans nos communautés. Est-ce que nos gens sont mieux ou pires qu’il y a 50 ans? Pause. Bien pire.
TUGAGUK Oui, je le crois aussi. Il y a bien plus de problèmes aujourd'hui. Les gens ne sont pas plus heureux, ils le sont moins.
CARMEN C’est parce que nous n’avons pas d’autonomie gouvernementale, nous n’avons pas encore récupérer nos territoires, et pour obtenir ça, il faut de l’affrontement politique, il faut se montrer forts.
JACQUES Et ça va profiter à qui, ça? Aux politindiens et à leurs proches. Entretemps, les gens ordinaires manquent d’eau potable et les hommes battent leurs femmes et leurs enfants.
TUGAGUK C’est vrai. Ce n’était pas comme ça il y a 50 ans.
JACQUES Nos chefs ne pensent qu’à la gloire politique et évitent nos vrais problèmes.
CARMEN Mais ça prend de l’argent pour résoudre les problèmes!
TUGAGUK Non, Carmen, ce n’est pas l’ingrédient principal. On semble avoir oublié la sagesse de nos aînés d’antan.
JACQUES L’ambition personnelle et la gourmandise des chefs ne remplacent pas ça.
CARMEN Ouais, mais ils ne se règlent pas du jour au lendemain, ces problèmes-là. Ce sont les Blancs qui ont chambardé notre mode de vie et qui ont apporté ces problèmes.
TUGAGUK En partie seulement. C’est bien nous, il y a bien longtemps, qui avons décidé de faire du piégeage pour vendre nos fourrures et acheter les fusils des Blancs, c’est nous qui avons migré vers les postes de traite pour y rester, c’est nous qui plus tard avons adopté la vie de village avec ses téléviseurs et ses motoneiges.
CARMEN Tu aurais voulu qu’on vive encore dans des wigwams et des igloos, Tugaguk?
JACQUES Mais non, personne ne pense plus ça, Carmen.
TUGAGUK On a tendance à toujours blâmé les Blancs, comme si nous on étaient que des imbéciles. Ça me chicotte, ça.
JACQUES L’affrontement qui a eu lieu, c’est entre la vie traditionnelle et la modernité. C’est de ça qu’ont surgi les problèmes.
TUGAGUK Oui, un affrontement interne, pas avec les Blancs. Dans nos propres communautés plutôt. Et c’est à nous d’en assumer la responsabilité et de régler ça.
JACQUES C’est pas en allant pleurer devant les Nations Unis qu’on règle ça. C’est en se prenant en main nous-mêmes.
CARMEN Qu'est-ce que tu veux qu’on fasse sans argent, pauvre Jacques!
JACQUES Moi, ce que j'aimerais bien voir, sais-tu, c'est une demande de notre part, pour n'importe quoi!, qui ne soit pas en même temps une demande d'argent. Aux yeux des Blancs, on est devenu des quêteux, puis j'en ai honte! Pas toi?'
TUGAGUK On dit que ça prend de l’argent, que l’argent va tout arranger. Mais ce n’est pas le cas. L’argent va empirer tout ça.
JACQUES C’est vrai, Carmen. Le parfait exemple, c’est la situation des Saudis dans le désert arabien.
CARMEN Les Saudis? Mais qu’est-ce qu’ils font dans tout ça, eux?
JACQUES Les anciennes tribus Saoudiennes étaient comme nos propres tribus indiennes. Ils vivaient dans un environnement rude et il y existait un sens profond de l’hospitalité et du partage.
TUGAGUK C’est comme chez nous, ça!
JACQUES Hélas, en s'enrichissant, ils perdirent leur culture, buvant aujourd'hui du whisky londonien en cachette et faisant le pacha autant qu’ils le peuvent. Où est celui qui vit encore dans le désert, simple, heureux, et encore pleinement arabe?
CARMEN On ne peut quand même pas figer la culture et vivre dans sa coquille, Jacques. Pas dans le monde d’aujourd’hui.
TUGAGUK Non, mais il ne faut pas non plus se laisser emporter par l’argent. Qu’est-ce qu’ils feraient, nos gens, s’ils avaient beaucoup plus d’argent? Eh bien, ils achèteraient plus de motoneiges et des écrans TV plus grands.
JACQUES Je le crains. Nos gens ne sont pas différents des Blancs dans cela.
CARMEN Ah, là, est-ce qu’on va commencer à ordonner aux gens quoi faire avec leur argent? Non, mais…!
JACQUES La question de l’argent est beaucoup plus une question de distribution, de partage de la richesse.
TUGAGUK Comment ça?
JACQUES Est-ce que la richesse, par exemple celle qui proviendrait des ressources naturelles sur le territoire, doit aller à la collectivité ou à un sous-groupe. La redistribution a toujours été la grande question de l'humanité. Celle des guerres et des idéologies. Une question excessivement divisive!
CARMEN Mais on peut arriver à des accords, à des ententes, même si aucune n’est parfaite.
TUGAGUK Oui, c’est vrai. Bien que les ententes durent peu, que les mésententes sont plus courantes. Entre nations et entre groupes.
JACQUES Nos nations indiennes se chamaillent autant entre eux qu’avec les gens de l’extérieur.
CARMEN Personne ne dit que nous soyons parfaits. Les Indiens sont comme tout le monde.
TUGAGUK Certaines nations ont su s’accaparer des tas d’argent du gouvernement et d’autres non. Il n’y a aucune obligation de partager ce butin. C’est comme en Europe. Est-ce que les Allemands doivent partager leur richesse avec les Italiens? Ou les Anglais avec les Espagnols? On peut aider…, mais quant à partager avec des gens qui ne sont même pas comme nous, eh bien…
CARMEN C’est vrai que ça revient à une question identitaire. On est ceci ou cela, et on partage davantage avec les siens qu’avec les autres.
JACQUES Eh oui, comme tu le disais, on est comme tout le monde. La psychologie humaine est telle qu’elle est.
CARMEN Mais les Blancs nous ont fait tellement souffrir dans le passé. Sûrement, ça demande une compensation. Une réparation de leur outrage.
TUGAGUK Une compensation financière? On en revient toujours à ce fichu argent, bon sang.
JACQUES Non, compenser par un baume financier, ce n’est pas la solution pour notre passé douloureux.
CARMEN Bon, une reconnaissance de notre droit territorial, alors! Et notre autonomie politique!
JACQUES Ho, tu embarques là dans le charabia constitutionnel avec ses grandes phrases hautaines qui semblent tout nous donner, sans jamais préciser de quoi il s’agit et qui laissent tous indifférents, sauf nous.
TUGAGUK J’en suis venu moi-même à me questionner sur la pratique concrète de cette autonomie. Qu’est-ce que nous ferions si nous obtenions l’autonomie?
CARMEN Voyons Tugaguk, nous aurions en main tout ce qu’il faut pour arranger le sort des Indiens, c’est bien évident!
TUGAGUK Et les non-Indiens qui habitent le territoire, eux? Tu sais que chez moi, ils vont arriver en nombres croissants.
CARMEN Écoute, il faut d’abord privilégier les nôtres, ce sont eux qui sont dans le besoin.
JACQUES Donc, sur une base raciste?
CARMEN Aye, c’est la deuxième fois qu’on me traite de raciste et je n’aime pas ça!
TUGAGUK Il y a le côté pratique, Carmen. Avec le développement accéléré du nord, il y aura dans dix ans autant de Blancs que d’Indiens chez nous. Et dans vingt ans, ils seront bien plus nombreux que nous. Qu’est qu’on fait avec ça?
JACQUES Tu ne vas pas dire qu’on arrête le développement, quand même.
CARMEN Je ne sais plus… on s’arrangera bien, on trouvera les moyens. Les solutions ne sont pas toutes évidentes, là maintenant, mais il faut avoir confiance dans le futur.
JACQUES Ce qui est sûr, c’est que les Blancs n’ont pas clarifié l’affaire, puis nous non plus! C’est une impasse.
CARMEN Et toi, Tugaguk, qui n’est même pas Indien, mais plutôt Inuit!
TUGAGUK Oh, il ne faut pas s’enfarger dans les mots. Je me sens tout aussi Indien que vous. Nous venons tous du même continent, non?
JACQUES Mais comment sortir de l’impasse du développement et du partage de la richesse?
CARMEN C’est à nous, les Indiens, de régler ça!
TUGAGUK L’Indien n’est pas un surhomme comme on se l’imagine parfois, il n’est qu’un homme comme un autre.
Rideau avec images d’un port nordique aménagé et très actif.
Intermède
Acte 4
Le même appartement urbain et les mêmes personnages: Jacques, Carmen et Tugaguk.
CARMEN Ils sont quand même à nous ces territoires. Ils étaient à nous bien avant l’arrivée des Européens.
JACQUES Tu parles de la Grande Niaiserie, là, Carmen. Celle qui se contorsionne constamment autour de cette saugrenue notion vide de notre supposé droit ancestral et inhérent à l'autonomie gouvernementale et au territoire. Quel charabia!
CARMEN Comment ‘charabia’?! As-tu perdu complètement ta fierté indienne, espèce de vendu?
JACQUES Moins que tu ne le penses, Carmen. Ce que j’appelle la grande niaiserie, c’est cette fausse croyance qu'être les premiers nous confèrent la possession du territoire et son exclusivité d’usage. On se chamaille même entre nous Indiens quand il est question de territoire! Vous vous rappeler du conflit entre Innus et Wendats concernant la Réserve des Laurentides au nord de Québec? Ils en sont presque venus aux coups. Quelle mauvaise foi!
CARMEN N’empêche. La question de fond, c’est que nous sommes ici depuis toujours, sur notre territoire!
TUGAGUK Depuis toujours, non. Mais depuis bien longtemps, oui.
JACQUES Exactement! Est-ce que les Innus occupaient la région de Schefferville en l’an 1000? Ou étaient-ce plutôt les Naskapies? Et en l’an 0, ou encore 2000 ans avant ça? Et même, est-ce que les Innus existaient en tant que tels à ces époques lointaines? C’est un peu comme se demander qui étaient les Français de France en l’an 0. Et à qui donc appartenait ce territoire. D’où la grande niaiserie!
CARMEN Ah, tu es tannant avec cette question-là! Il est clair que quand les Européens sont venus, nous étions bien ici, en possession de notre territoire.
TUGAGUK Même chose chez nous, même si c’était beaucoup plus tard. Ils se sont imposés et nous ont pris le territoire.
CARMEN Bien que nous avons été ici des siècles avant eux.
JACQUES Cela me rappelle une conversation avec un collègue québécois. Il me disait que son grand-père avait immigré au Québec un peu après 1900, bien plus tard donc que les ancêtres de son ami Tremblay, qui eux, seraient arrivés au début de la colonie. Alors, était-il moins Québécois que ce Tremblay? Avait-il moins de droits que lui? Ce Tremblay avait-il un droit inhérent plus important sur les ressources du Québec? Qu'est-ce que vous en pensez?
CARMEN On s’en fout des Tremblay et des autres. La question est le conflit entre les Indiens et les Blancs.
TUGAGUK Conflit de territoire, on s’entend.
JACQUES Mais enfin, quand allez-vous donc cesser de vous battre pour de l’argent? Parce que c’est ça le territoire une vache à lait, une simple machine pour transformer des ressources en argent. Vous rendez-vous compte. Nous ruinons notre prospérité et notre identité, nous la prostituons, celle-là, pour une poignée de terre!
CARMEN Oh là, Jacques! Tu vas trop loin avec ces propos. Si on n’en profite pas, nous, de ces ressources, ce sont eux, les Blancs, qui vont le faire. À nos dépens!
TUGAGUK Jacques, c’est une question de justice. Nous profitions de la terre et aujourd’hui, ce sont eux qui en profitent.
JACQUES Pas tout à fait vrai, Tugaguk. Quand nous vivions en Indien, dans le wigwam ou l’igloo, nous chassions et nous pêchions. On peut encore le faire si on veut. Seulement, aujourd'hui on préfère vivre en Blanc dans des maisons…
CARMEN Oh, là…
JACQUES Et se plaindre que tous nos problèmes sont causés par les Blancs. C’est ça vivre en harmonie avec nos voisins du Sud?
TUGAGUK C’est que nos stratégies sont devenues agressives. Que nous avons plutôt perdu notre caractère traditionnel.
CARMEN On se bat pour ce qui était à nous, pour ce qui est à nous! Ce territoire nous appartient.
JACQUES Demande-toi, chère Carmen, ce que c’est que de posséder un territoire. Les Français sont venus et ils ont pris possession du territoire autour de Québec. Et ils ont peuplé toute la Nouvelle France, étendant la possession de ce territoire. Et un beau jour, ils ont tout perdu et le territoire est devenu la possession de l’Angleterre. Comme ça, suite à une guerre.
TUGAGUK Mais où veux-tu en venir?
JACQUES On occupe un territoire jusqu’à ce qu’un autre vienne le prendre et l’occuper à son tour, jusqu`à ce que cet autre conquiert le territoire. Peu importe qu'il soit Iroquois, Français, Anglais, Chinois ou Américain. Ou Indien immigrant du vieux continent asiatique il y a des millénaires. C’est un jeu de pouvoir.
TUGAGUK Il est vrai que nous sommes très peu nombreux face à la population blanche.
CARMEN Alors, comment expliques-tu que certaines nations indiennes ont quand même obtenu beaucoup dans leurs négociations avec le gouvernement?
J. C’est le résultat de chantage et de frou-frou politique.
TUGAGUK Nous étions pourtant les premiers ici. Nous n’avons conquis personne.
CARMEN Et cette primauté de possession nous confère un droit inhérent que nous voulons récupérer.
JACQUES Non, nos ancêtres n’étaient pas les premiers ici. Ils ont conquis le territoire en décimant plusieurs des habitants qui jouissaient de ce territoire.
TUGAGUK Vraiment? Mais de qui est-il question?
JACQUES Des animaux bien sûr.
TUGAGUK Les animaux?...
JACQUES En se répandant sur le continent, nos ancêtres prenaient possession de leurs nouvelles terres de chasse et tant pis pour les pauvres animaux qui eux occupaient déjà le territoire. On les chassent du territoire, on les chassent tout simplement pour les manger, et on les exterminent à l'occasion. Qu`on pense aux mammouths qui vivaient assez bien merci en Amérique avant leur extermination par nos ancêtres.
CARMEN Mais, ce ne sont que des animaux!
JACQUES Tout comme les premiers Européens disaient sans doute de nous 'Mais ce ne sont que des Sauvages'. Pause Comme si la jouissance d'un territoire ne revenait qu'à l'homme.
CARMEN On m’a raconté que les grands mammifères disparurent suite à la chute d’un astéroïde, comme dans le cas des dinosaures.
JACQUES C’était là une hypothèse pendant quelque temps, mais les scientifiques semblent ne plus y adhérer.
TUGAGUK Pourtant, Jacques, donner des droits aux animaux…
JACQUES Il ne s’agit aucunement de leur donner des droits, sinon le droit de survie. J’illustre simplement comment la possession du territoire est une affaire de pouvoir. Nos ancêtres se sont imposés sur le territoire aux dépens des grands mammifères, tout comme plus tard, les Blancs l’ont fait à nos dépends.
CARMEN Et aujourd'hui, on rejette ce type d’injustice, on veut réparer cette injustice commise envers nous.
TUGAGUK Jacques, nous avons toujours vécu en symbiose avec la faune, avec respect pour elle, car nous en vivions.
JACQUES Une fois nos compétiteurs supprimés, oui. Et pendant très longtemps, oui, Tugaguk. Mais aujourd'hui? Ce dont tu parles, c’est un mythe, un mythe entretenu par les chefs Indiens pour fins de sympathie de la part de la population. Demande aux tiens ce qu’ils pensent des ours polaires qui rôdent dans les environs de vos villages.
CARMEN Ah, bien là, Jacques, c’en est trop! Tu m’exaspère, jusqu’à penser que tu es un traître. Tu renies ta race!
JACQUES Au contraire…
CARMEN Et puis, assez discuté, je passe à l’action. Je m’en vais à la barricade routière pour seconder les vrais Indiens, ceux qui se battent pour nos droits.
JACQUES Voyons, Carmen!
TUGAGUK Carmen!
Mais Carmen n’entend plus. Elle rassemble rapidement ses affaires et sacre son camp en claquant la porte. Rideau. Sur fond de rideau, ou un espace latéral, apparaît pour une minute l’image emblématique de la chasse aux mammouths par l’homme préhistorique.
Acte 5
Tugaguk et Jacques sont dans l’appartement de ce dernier. Plus tard, ils seront rejoints par Maxa.
TUGAGUK Nous sommes vraiment tombés dans une ère très confrontationnelle, non?
JACQUES Oui, et cela me déprime, Tugaguk. Nous adoptons les manières des Blancs, sans bien réaliser que cela nous éloigne de nos valeurs ancestrales.
TUGAGUK Tu as peut-être raison…
JACQUES Nous disons toujours aux Blancs que nous vivons en accord avec la nature, que notre fierté est celle du respect, du dialogue et du partage. Dans les faits, nous nous en éloignons de plus en plus et bientôt, tout cela ne sera qu’un mythe.
TUGAGUK Si c’est vrai, ce sera là vraiment que nous perdrons notre identité spécifique. Tu as raison de t'inquiéter.
JACQUES Maintenant que nous avons de tout nouveaux rapports gouvernementaux, le danger est plus grand que jamais.
TUGAGUK Mais le Québec va quand même honorer les traités signés avec nous, non?
JACQUES Je ne sais pas, Tugaguk, aucune loi ni aucun traité n’est parfait. La fameuse Loi sur les Indiens ne l’était certainement pas et les traités récents non plus.
TUGAGUK On célèbre pourtant ces traités comme des avancées dans nos rapports réciproques. Regarde la Paix des Braves, signée en 2002. Cet accord sert d’exemple de ce qui est possible.
JACQUES Parlons plutôt de Paix des Lâches. D’un côté, un gouvernement coincé par des décisions juridiques et une opinion publique incertaine, de l’autre, des chefs indiens, ces politindiens qui ne songent qu’à l’argent et à la gloire personnelle. Il n’y a aucune bravoure dans tout ça!
TUGAGUK Que tu es dure, Jacques.
JACQUES Pas du tout, Tugaguk. Cette Paix des Lâches accorde des centaines de millions de dollars chaque année à une portion sélecte des Indiens sur le territoire québécois alors que les autres croupissent dans la pauvreté et les villages continuent de crouler sous le poids grandissant des problèmes sociaux. Il faut le dire comme on le voit!
TUGAGUK Oui, les problèmes sont certes là.
JACQUES Mais cette Paix des Lâches a eu des effets bien plus pervers. En acquiesçant à cette folie de discussions soi-disant de nation à nation, le gouvernement ne fait qu’alimenter la superbe des chefs et leurs espoirs d’autonomie éventuelle.
TUGAGUK Oui, bien sûr.
JACQUES D’une part, cela renforce les ambitions des chefs, tout en les distrayant des réels problèmes dans les villages. D’autre part, cela nous encourage tous à penser bêtement que la souveraineté indienne soit un jour atteignable. Un faux espoir qui va éventuellement mener à une désillusion terrifiante. Cet accord, je l’appelle la Paix des Lâches et des Dupes. Ce n’est pas flatteur, mais cela nomme bien cette grosse bêtise!
TUGAGUK Ce que je ne comprends toujours pas, Jacques, c’est comment le Québec, qui a pourtant réalisé sa propre souveraineté, résiste à nous accorder à nous cette même souveraineté.
JACQUES Voyons, Tugaguk, c’est impossible. Cela voudrait dire qu’il se départisse de ¾ de son territoire. Pour le donner à des gens qui se disputent constamment entre eux et qui sont une infime minorité de un dixième de un pourcent de la population du pays. C’est insensé!
TUGAGUK Oui, quand tu le mets en ces termes-là…
JACQUES C’est juste que nous sommes trop peu nombreux, sur des territoires tellement vastes, et surtout éloignés en forêt ou sur la toundra. La stratégie des politindiens a toujours été irréaliste. Elle n’a été qu’une plainte constante pour gruger la psychologie des Blancs.
TUGAGUK Cela a quand même fonctionné bien souvent.
J. Pas réellement, Tugaguk. Notre fierté indienne en a pris un méchant coup! Nos valeurs ancestrales sont à plat ventre et nos gens qui sont restés dans les villages vivent dans la misère. Les politindiens, ah… je leur tordrais le coup, eux!
TUGAGUK Ils ne vont pas t’aimer eux!
JACQUES Je ne m’en préoccupe même plus. Maintenant que le gouvernement n’est plus assujetti à l’effroyable Loi sur les Indiens, je crois qu’on va voir de l’action pour finalement résoudre ces problèmes. Nos politindiens n’ont pas réussi, et pour cause: ils ne sont intéressés qu’à gouverner leur propre petite nation indienne.
TUGAGUK Ils ne cherchent qu’à rétablir la normalité de nos relations avec les Blancs. Il ne faut pas rejeter l’histoire, Jacques. De la dénigration et des abus, il y en a bien eu. Tout ce qu’on veut, c’est un peu de respect!
JACQUES Certes, mais on en abuse, de l’histoire. Je le vois chez mes amis blancs. Ils entendent constamment comment leurs aïeuls ont été de gros méchants et que ce sont eux-mêmes qui perpétuent le système actuel. Ils sont vraiment complexés, mes amis, et ne savent plus quoi penser de tout ça.
TUGAGUK C’est vrai qu’on en profite.
JACQUES Chaque fois qu’il y a un événement douloureux nous concernant, on sort le fouet psychologique pour battre le Blanc, pour entretenir son complexe de culpabilité.
TUGAGUK Ouais…
JACQUES Ils veulent paraître... non, être, gentils, aider les défavorisés, c'est nous ça!, se faire pardonner pour les fautes de leurs prêtres abusifs, pour la négligence du passé, pour les écarts actuels. Ils veulent se sentir comme des gens bien, et nous, on aime bien les culpabiliser, leur tordre le couteau dans la plaie, eh? Pour qu'ils se sentent encore plus coupables et nous donnent encore plus d'argent. Non, mais c’est malade à la fin!'
TUGAGUK Malade…
JACQUES Les Blancs sont carrément angoissés et on en profite, mais ça ne va pas durer et j'ai grand peur de la réaction. Il va venir un jour où ils vont craquer, les complexés, et là, nous allons souffrir d’un racisme sérieux.
TUGAGUK Aïe!...
JACQUES Ce sont nous qui développons les conditions propices à ce racisme. Nous sommes, au fond, bien plus racistes que les Blancs. Nous nous distinguons toujours sur la base de la race, de l’exclusivité, de l’exclusion. Pauvres nous!
On sonne à la porte.
JACQUES Tiens, je me demande bien qui ce serait. Je n’attends personne.
Jacques va ouvrir pour trouver Maxa à sa porte.
MAXA Bonjour Jacques. Tu te souviens de moi? ... la fille de Carmen.
JACQUES Oui… Oui, bien sûr. Entre Maxa. Tu es seule?
MAXA Oui… Oh, excusez-moi de vous déranger. Je n’avais pas réalisé…
JACQUES Non, non, tu ne déranges pas. Tu te souviens de Tugaguk?
MAXA Oui… Bonjour Tugaguk. Je ne vous ai pas vu depuis des lunes.
TUGAGUK Mais oui, en effet. Et votre mère?
MAXA Justement, je viens de la voir à l’hôpital…
JACQUES À l’hôpital?! Bon sang, qu'est-ce qu’elle fait là.
MAXA C’est pour ça que je suis venue vous voir. Pour vous dire que tout va bien. Elle sortira demain.
TUGAGUK Mais que lui est-il donc arrivée?
MAXA Il y eut une confrontation à la barricade. Entre les Indiens et les chauffeurs de camion. Et alors, elle a reçu une pierre sur la tête, une pierre lancée par un des chauffeurs, on ne sait pas qui.
TUGAGUK Ouille…
MAXA Elle fut transportée à l’hôpital et soignée. Elle y est encore, pour observation, mais elle sort demain.
JACQUES Je vais la voir…
MAXA Non, ce n’est mieux pas. Il faut qu’elle se repose et les visites sont coupées. Appelez-la plutôt demain après-midi.
JACQUES Bon, d’accord… si tu penses que c’est mieux. Viens prendre un café.
MAXA Volontiers.
JACQUES Tugaguk et moi étions en train de parler de la souveraineté du Québec…
MAXA C’est bien, non? Un nouveau départ pour nous.
TUGAGUK Oui, mais les chefs vont continuer à insister sur une souveraineté parallèle pour les Indiens. Qu’est-ce que tu en penses, toi, Maxa?
MAXA Je pense que ça ne mènera nulle part. Ils auront beau crier tant qu’ils veulent, le Québec est lancé dans une nouvelle ère et ça va bouger.
TUGAGUK Comment tu vois ça?
Jacques revient avec du café pour tous.
MAXA Bien, maintenant que la Loi sur les Indiens n’existe plus, les Indiens n’ont plus de statut particulier. Nous sommes des citoyens comme tous les autres.
TUGAGUK Cela me fait peur, tu sais, car nous recevrons moins de redevances du gouvernement.
JACQUES Et le coût de la vie est beaucoup plus élevé dans le Grand Nord. Et dans nos villages éloignés en forêt.
MAXA Moi, je crois en la justesse de vue du gouvernement. Il ne va pas nous laisser crever en forêt. Et même, il va maintenant être pleinement capable de s’occuper de nos problèmes sociaux. Puisque les chefs, eux, n’ont pas pu le faire!
JACQUES Oh, bien dit, ma petite! J’admire ton attitude. Il faut penser à tout ça de façon nouvelle!
TUGAGUK Tu crois, et peu le font, en la bonté humaine de nos politiciens.
MAXA Oui, j’ai espoir. Mais surtout, regardez ce qui se dessine à long terme.
TUGAGUK Qu’est-ce que tu y vois?
MAXA Deux phénomènes puissants vont avoir un impact sur nous. Des phénomènes globaux.
TUGAGUK Le réchauffement climatique!
MAXA Tu as deviné juste, Tugaguk. Le climat du Nord en particulier va s’adoucir et l’exploitation des ressources de ce vaste territoire va s’accélérer, surtout avec la construction de ports de mer.
TUGAGUK Ce qui veut dire que de nombreux Blancs vont venir du Sud. Surtout que le territoire sera bientôt envahi par les Américains
JACQUES Et que bientôt, il y aura beaucoup plus de Blancs que d’Indiens, et cela partout au pays où les Indiens sont encore en majorité.
TUGAGUK La race indienne va disparaître…
MAXA Elle va simplement se métisser, par mariages interraciales. Ce n’est pas nouveau, ça.
TUGAGUK Oui, mais il faudra veiller à préserver les traditions.
JACQUES Et ton deuxième phénomène global, Maxa?
MAXA On s’en soucie moins, mais il aura des conséquences tout aussi sérieuses… La migration.
TUGAGUK La migration?
MAXA De plus en plus de gens migrent dans d’autres pays pour échapper à leur misère et avoir une meilleure vie. Même au risque de leur vie. Regardez ce qui se passe en Europe.
JACQUES Oui, bien sûr. C’est vrai qu’on y pense moins. Parce que c’est tellement délicat de s’y attaquer. Et même le pays le plus puissant au monde n’arrive pas à fermer complètement sa frontière sud.
MAXA Les migrations vont devenir un phénomène mondial et les régions occupées présentement par les Indiens n’y échapperont pas.
JACQUES Surtout que la population de la planète augmente sans cesse et que les régions côtières du sud vont être dévastées par l’augmentation du niveau de la mer. Beaucoup de gens vont migrer ici, dans un climat devenu soudainement plus attrayant.
TUGAGUK Ouais, il faut s’y faire.
JACQUES Cela me renforce dans mon idée de m’établir à l’étranger. On m’offre un poste en Scandinavie, et je crois que je vais le prendre.
TUGAGUK Ah oui?
Rideau
Acte 6
Avant la levée du rideau sont projetées des images anciennes d’igloos, à l’extérieur et à l’intérieur.
Nous sommes dans un igloo. En fait, un demi-igloo ouvert au public et plus grand que nature. Avec des peaux d’animaux sur la banquette et une lampe à l’huile traditionnelle. Sont là Tugaguk, Ayallik et Maxa.
MAXA Il est mignon votre igloo. Je suis bien contente d’être venue. On s’y sent bien protégé.
TUGAGUK Oui, on y est bien.
AYALLIC Humm…
TUGAGUK Hélas, les igloos ne sont guère plus utilisés et les jeunes ne maîtrisent plus la technique de leur construction.
MAXA Ah, non? Dommage. Comment se fait-il que cette tradition ne se transmette plus?
AYALLIC Les jeunes n’ont plus le goût à la vie rude. Ils passent leur temps devant la télé et l’ordinateur.
TUGAGUK Nos jeunes n’ont plus besoin de gagner leur vie. C’est le grand malheur.
MAXA Oui, je sais, et l’oisiveté fait des ravages psychologiques.
AYALLIC Tu comprends bien nos problèmes, Maxa.
TUGAGUK Dans le temps, l’igloo était un outil de survie et il fallait qu’il soit bien fait. On apprenait à bien le faire. Aujourd’hui, les jeunes en montent un pour se féliciter de l’avoir fait, puis rentrent à la maison. Ce n’est pas une transmission de savoir, ça!
AYALLIC Ugh…
MAXA Mais comme vous disiez, ils n’en ont plus besoin de ce savoir. Ils n’affrontent plus la vie rude d’autrefois. L’igloo se range dans le pittoresque, tout comme le wigwam des forêts et les raquettes en babiche.
TUGAGUK Que sont donc devenues nos traditions? Est-ce que nos chants inuits et notre langue-même vont suivre l’igloo dans le folklorique? Devenir des souvenirs vagues et des objets de tourisme?
AYALLIC Le changement est-il inévitable? Et est-il supportable aussi?
MAXA On peut rêver du passé, de ses traditions, mais le monde nous transforme. Il n'y a point de retour. Ni pour le climat, ni pour la culture. Si l'on veut participer à la modernité, et cela va des toilettes jusqu’aux dernières chansons à la mode! On n’apprivoise pas la modernité en habitant dans le bois, ni dans des villages perdus aux fins fonds du pays.
TUGAGUK On rêve quand bien même de marier ces deux cultures, non?! De préserver nos traditions de sorte à éviter une assimilation bête à la culture dominante.
MAXA Moi aussi, j’aimerais voir ça, Tugaguk. Mais dans quelle mesure est-ce possible? C’est une question de ça, de mesure.
TUGAGUK Peut-être bien, mais il y a un minimum quand même!
MAXA Je l’espère bien. Mais toute culture évolue, même les nôtres. Et pour le bien aussi. Je ne voudrais pas retourner à la culture macho de la polygamie qu’on pratiquait avant l’arrivée des missionnaires.
AYALLIC Hum…
TUGAGUK Non, non, bien sûr, nous évoluons avec les temps.
MAXA La difficulté, c’est de vivre pleinement deux cultures qui s’affrontent, l’une orientée vers le passé, l’autre vers l’avenir.
TUGAGUK Mais celle-là, elle vient de l’extérieure, elle domine et veut tout assimiler. Comme on toujours voulu faire les Blancs.
MAXA Notre malheur, ce n'est pas notre passé dominé par les Blancs, c'est notre échec présent, incapables d'assumer la modernité.
TUGAGUK Nous voulons aller à la modernité, mais sans tout perdre.
MAXA C'est bien simple, nous sommes face à un choix fondamental et nous devons décider. Nous prenons le virage de la modernité en nous intégrant aux Blancs ou nous luttons pour en rester séparés en demeurant totalement indien. Courir après les deux à la fois, comme nous le faisons maintenant, ne mène qu'à la misère, celle que nous voyons dans nos communautés aujourd'hui.
AYALLIC Tu voudrais t’assimiler?
MAXA Oui et non. Je voudrais m’ouvrir au futur tout en préservant mon passé d’Indienne, malgré la difficulté. Et je me demande si cela est possible. Je le doute. Et alors, ce que je fini par faire avec cet aspect de mon identité, c’est de le passer à l’histoire. Et cela me désole.
TUGAGUK Tout ce que nous sommes passe à l’histoire? C’est effarant!
MAXA Nos chefs proclament tout haut que nous sommes ici depuis des millénaires. Que nos ancêtres vivaient ici. Mais comment vivaient-ils, ces ancêtres? Et surtout, en quoi ma vie est-elle semblable et différente de la leur? Qui suis-je donc, au fond? Quelle est mon identité? Quelle est la vôtre?
AYALLIC Que choisissons-nous? C’est la question que je t’entends poser.
MAXA Oui, que nous devons tous nous poser!
TUGAGUK Je ne sais quoi répondre.
MAXA Ma mère est demeurée indienne, elle, et combat pour sa race. Jacques, lui, voulait engager une nouvelle ère de relations entre nous et les Blancs. Ce à quoi je m’aligne, moi aussi. Mais il a peur d’affronter les politindiens et il a fui à l’étranger.
TUGAGUK Je le comprends.
AYALLIC Et toi alors?
MAXA Je suis décidément moderne, mais je demeure engagée. Je collabore à l’élaboration de nouvelles structures pour nous sortir de la misère. Les chefs n’aimeront pas ça, mais tant pis pour eux. Leurs excès viennent à leur fin.
TUGAGUK Oh là, tu as l’esprit combatif, Maxa! J’admire ça!
MAXA C’est que le racisme, les chefs en profitent, ils en font un cheval de bataille. Mais ce sont les petites gens ordinaires qui en font les frais. Le racisme est perpétué par les Indiens, par nos chefs. Sauf que désormais, ils ne pourront plus se cacher derrière la Loi sur les Indiens. Ils sont mis à nus.
AYALLIC Bravo Maxa! Il est grand temps que nos jeunes se joignent à l’humanité.
TUGAGUK Et toi, père?
AYALLIC Moi, je suis trop vieux pour ça. J’ai décidé de finir mes jours autrement que ravalé dans une maison de bois. Je quitte le village avec mes chiens et mon traîneau, mes harpons et ma lampe. Je m’en vais chasser le phone et vivre en igloo très loin d’ici. C’est ma voie!
Rideau final
Dans la tiède noirceur, nous entendons la chanson de Flocon
Flocon, mon petit Flocon,
toi qui n’es pas encore né,
mais qui va un jour surgir sur cette terre pour participer au débat,
ne pleure pas la perte du passé,
mais accueille pleinement l'avenir
et fais-en ton projet!