Processions de la semaine sainte à Almunecar, Espagne

publié le 5 mai 2014 à 08:53 par Pierre Capoue   [ mis à jour : 29 mars 2015 à 02:55 ]
Le triomphe de la dramaturgie catholique, la transe mystique.



Traditionnellement dans le christianisme, la pâque est la fête la plus importante. En Espagne, les célébrations durent l’entièreté de la semaine sainte. Il s'agit pour les chrétiens de commémorer les derniers actes du Christ depuis son entrée à Jérusalem jusqu’à sa résurrection. cette dernière représente la promesse de Dieu d'offrir la vie éternelle et la résurrection des corps au jour du jugement.
Pour ce faire, en Espagne et particulièrement en Andalousie durant la Semaine Sainte, on rejoue tous les épisodes dits de la « Passion ». Cela commence par l'entrée de Jésus à Jérusalem, la trahison de Judas, l'emprisonnement, les doutes, la crucifixion, l'acceptation de la volonté divine, la mort, la mise au tombeau et enfin le miracle de la résurrection...


En pratique les scènes sont divisées en autant de jours que la semaine. Celle-ci commence « le dimanche des Rameaux » pour finir le dimanche suivant avec l'apothéose de la résurrection.
Durant ce laps de temps, organisés en confréries les fidèles sortent les statues de leurs églises pour les montrer à toute la ville.

Dans la petite ville d'Almuñecar qui fait moins de trente mille habitants (en dehors des périodes estivales), pas moins de 15 confréries font autant de processions avec plus d'une trentaine de statues montées sur des « pasos », sortes de trônes portés, richement décorés. Les plus grands et plus lourds des pasos nécessitent plus de trente porteurs qui vont se relayer durant les cinq heures que dure chaque procession. Dans les villes plus importantes comme Grenade, Séville ou Malaga, il peut y avoir jusqu'à une soixantaine de processions durant la semaine, ce qui ne manque pas d'entraîner quelques embouteillages et autant de confusion.

Les processions, images idéalisées de la société espagnole



Lors de chaque procession, on retrouve différents groupes dont les fonctions symboliques sont bien distinctes. D'abord, les pénitents, aussi appelés nazarenos lorsqu'ils portent la cagoule. Ils sont devant les pasos et marchent pour l'expiation de leurs péchés. Aujourd'hui encore, dans certaines villes comme Séville, il n'est pas rare que la prison fournisse de vrais condamnés qui seront graciés après avoir fait pénitence durant une procession. Toutefois, la plus part des pénitents sont simplement des croyants ordinaires qui marchent pour le pardon de leurs pêchés qu'ils soient véniels ou mortels.
Puis viennent les porteurs, costaleros, chargés du portage des différents pasos. Entre les deux on trouve une série d'officiels et de représentant des pouvoirs locaux ou nationaux. Bien rangés, les enfants de chœur portent les cierges et les encensoirs. Une ou deux musiques accompagnent aussi les cortèges. Une à l'avant qui annonce le cortège et une à l'arrière qui rythme la marche des porteurs.

Parmi les processions, celle du Christ des Gitans (Cristo de los Gitanos) se démarque par son caractère spectaculaire. Celle-ci démarre à la tombée de la nuit depuis une petite église située dans un nouveau quartier d'habitation. La place devant l'église, plongée dans la pénombre, est bondée de monde. Dans un nuage d'encens, les portes de l'église s'ouvrent pour laisser sortir le paso du « Christ attaché à la colonne » qui figure les souffrances du Christ après son arrestation. Le lourd paso chargé sur leurs épaules, les porteurs, chasuble rouge et cagoule blanche, fendent la foule lentement. Devant, ce tient un pénitent enchaîné, pieds nus. Plus que lors d'autres processions : la pression des gens tout autour, l'ambiance sombre, les lamentations des chanteurs qui laissent place au silence, tout concours à créer une forte émotion collective. Le cortège s'ébranle lentement. Presque par tradition, il passera avec une bonne heure de retard devant la tribune officielle.

Au bout de l'avenue principale, une centaine de mètres sont aménagés avec une tribune et des gradins. Des projecteurs puissants illuminent la rue pour les spectateurs. Les terrasses des cafés en face de la tribune ne désemplissent pas. Là, quelques officiels de la municipalité et des confréries attendent le passage des processions.

Un spectacle complet et continu qui dure toute la semaine. La tension monte progressivement jusqu’au drame qui précède le grand final du miracle de la résurrection.



A chaque cortège son public et son ambiance. Le cortège du dimanche des rameaux passe en fin d'après midi, c’est le premier de la semaine, sur les gradins sont assemblées des familles. L'ambiance est à la fête pour la représentation de « l'entrée du Christ à Jérusalem ». Le lendemain à minuit, l'ambiance est plus grave lorsque passe le cortège qui représente « la nuit dans le jardin des Oliviers ». Escorté par un petit détachement de la légion espagnole, ce cortège sévère représente bien aussi l’imbrication traditionnelle de l’état et de l’église.
Le mardi, pour le Christ des Gitans, les tribunes se sont remplies de jeunes, l'ambiance est au recueillement, mais aussi à la plaisanterie en attendant le passage du cortège. Plus tard dans la semaine, lorsque les pasos des confréries illustrent la mort du Christ en promenant symboliquement sa dépouille sous les yeux éplorés de la statue représentant sa mère, l'ambiance alors monte dans la dévotion et le recueillement.

Le tout constitue un spectacle complet et continu qui dure toute la semaine. On y trouve des moments forts, des moments de joie, de tristesse et même de la trahison. La tension monte progressivement jusqu’au drame qui précède le grand final du miracle de la résurrection.

Une mise en scène rodée depuis le XVIe siècle

Ce type de fête processionnaire est le plus répandu dans le sud de l’Espagne en Andalousie les raison en sont multiples : premièrement au seizième siècle la région est encore en partie peuplée de maures ou de maures converti à la chrétienté (cristiano nuevos) dont la fidélité aux catholicisme et donc à la couronne est douteuse. Deuxièmement le concile de Trente en réaffirmant les cultes d’images pour faire pièce au protestantisme iconoclaste ouvre le champ à une évangélisation et une catéchèse basée sur la représentation. Les processions où les scènes et images sont montrées à tous constituent une explication du catholicisme pour les analphabètes et pour ceux qui n’entendent pas le latin. Le culte populaire et l’attachement souvent fanatique aux représentations statuaires est la meilleure garantie de l’appartenance unitaire au catholicisme de toute la population.

La mise en scène des processions n'est en rien due au hasard. Même, si elles ont évolué depuis leur création. Les règles des confréries comme le cérémonial dans son ensemble ont été codifiées à la renaissance à l'époque du concile de Trente, autour des années 1545 –1558.
Cinquante ans plus tôt, Isabelle la catholique Reine de Castille et Ferdinand Roi d'Aragon, appelés les Rois Catholiques, ont terminé la reconquista en s'emparant de Grenade. Alors que depuis 1478, ils avaient déjà obtenu du Pape Sixte IV la mise en place de la sainte inquisition en Espagne.

Mais en 1545, toute l'Europe du Nord est secouée par la réforme protestante, l'église de Rome réagit avec le concile de Trente et la contre-réforme. Dans les arts c'est le début de l'époque baroque. On montre les images du Christ, on montre la souffrance et la rédemption. Il faut du pathos, il faut impressionner le fidèle. La mise en scène des processions de la semaine sainte participe de ce phénomène. Les statues sont sorties des églises promenées dans les rues où elles sont vouées à l'adoration des fidèles. Les trônes des processions lourdement décorés, chargés d'or et d’argent doivent montrer à tous la puissance de l’Église. Les sculptures croulent sous la pompe et le sanguinolent, les corps et les visages sont déformés par la douleur et la tristesse. Émotions, dévotion et transes religieuses, le succès est au rendez-vous et l’idolâtrie est à son paroxysme.

En Espagne et en Andalousie en particulier, les grandes démonstrations de l’Église n'ont pas pour objectif, à proprement parler, de lutter contre la montée du protestantisme, mais plutôt d'affirmer l’hégémonie du catholicisme sur ces terres nouvellement conquise aux musulmans où vivaient également une communauté juive prospère. L’enjeu est politique, l'Église soutient les Rois Catholiques et ceux-ci mettent leurs armées à la disposition de l'Église. Dès ce moment, un lien durable s'établit entre les pouvoirs religieux, civils et militaires qui perdure sans vraiment faiblir encore aujourd'hui.

Dans ces conditions, la présence de représentants officiels des pouvoirs municipaux, de la guardia civil, de l'armée et même de la légion espagnole s'explique par cette tradition qui renvoie directement à l'époque de la reconquista, de l'inquisition et à l'expulsion des juifs en 1492.

Plus près de nous, le recours aux liens particulier entre l'Église et le pouvoir a encore été fortement sollicité par le caudillo Francisco Franco durant la guerre civile et la dictature. Le général séditieux c'était en effet allié à l'église d'Espagne pour renverser le gouvernement républicain élu en 1931. La présence de la légion dans les processions s'explique ainsi premièrement par les conditions particulières prévalant à la création de ce corps militaire fortement lié à des valeurs morales religieuses et deuxièmement du fait qu'il s'agissait d’une unité des plus fidèles au général Franco durant son putsch contre la République.

Tradition et folklore devant le défit de la laïcisation de la société



Malgré ces liens séculaires, dans une Espagne qui reste partagée entre démocrates et nostalgiques de Franco, modernité et conservatisme, Laïcs et croyants exaltés, les processions ont évolué. Sous les cagoules, beaucoup ne viennent plus que pour le folklore. De même, les processions se sont aussi fortement féminisées pour combler les pertes d’effectifs liés à la laïcisation du pays. Enfin les enfants, ne se contentent plus de faire les enfants de chœur, de nombreuses petites cagoules ont été confectionnées pour eux. En outre certaines confréries se distingue par leur couleur politique du communisme au franquisme… ou sociale à l'instar de la confrérie du saint enterrement composées de notables de la ville ou encore ethnique comme le Christ attaché à la colonne des Gitans. Pourtant, les confréries et la fête durant la semaine sainte renforce la cohésion communautaire et les liens sociaux, même si tous les membres ne sont plus si catholique que cela. Enfin, c’est toujours une occasion de faire la fête autour de vins locaux.

Il n'en reste pas moins que la tradition des processions est encore fortement ancrée dans la vie des Espagnols. Les processions de la semaine sainte, comme tous les grands rassemblements spirituels dans toutes les cultures du monde, avec leurs rituels mêlant effort collectif et dévotion mystique entraînent immanquablement les participants à la limite de la transe. Les processions, rendez-vous magique annuel, réaffirment la puissance magique de l’Église. Ces formes particulières de rassemblement ne ce sont pas près de s’éteindre tant que l’Église sera consciente des processus magiques à l’œuvre lors des transes mystiques. Bien que leurs formes sont certainement encore appelées à évoluer dans le temps.

Texte : Pierre Capoue et F. Boeck
Images : Pierre Capoue

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