1. Eléments biographiques : le cloporte

       Je suis né à Bruxelles, le 27 juillet 1952, un dimanche à sept heures du matin (et, croyez-moi) ce n'est pas ce que j'ai fait de plus intelligent).

       Pour les amateurs d'astrologie, je suis donc Lion ascendant Lion. Et pour les Asiatiques, je suis Dragon d'eau.

 

       Déjà une petite digression - j'adore les digressions :

 

        Il y a une vingtaine d’années, un astrologue rencontré au cours d’une soirée à connotation professionnelle m’a demandé mes coordonnées de naissance. Je n’avais aucune raison de les lui dissimuler. Ce jeune sage ne se dessaisissait jamais de ses Ephémérides. Je lui avais à peine répondu qu’il a plongé le nez dans ce gros livre qui renferme, en quelque sorte, l’ADN du ciel. Après examen grave et soigneux de données aussi mathématiques qu’absconses, il a déclaré presque furieux :

       - Mais moi, Monsieur, avec un thème astral pareil, je serais Président de la République.

       Ce jour-là, j’ai compris que le destin s'était payé ma tête. D'abord, je suis totalement dépourvu d'ambition politique, ensuite je suis né en Belgique. Quelle guigne de naître dans un royaume quand on a le thème d’un Président de la République.

            Mais, au fait, je pourrais peut-être fomenter une révolution...

 

       Je ne vais pas m'étendre sur ma jeunesse, je ne tiens pas à faire pleurer dans les chaumières - et puis j'ai horreur d'être plaint. Disons simplement qu'elle n'a pas été heureuse et passons - de toute façon, il y a prescription. Cette précision a toutefois son importance, car j'ai conservé de cette période une détestation absolue du réel. Pour fuir un quotidien qui m'était insupportable, je me suis très vite réfugié dans les livres. Mon premier grand amour a ainsi été la lecture. Je lisais partout, à toute heure, tout et n'importe quoi sans la moindre discrimination - l'essentiel était l'évasion - et je râlais dès qu'on m'obligeait à reprendre pied dans le réel. Mes parents n'arrivant pas à satisfaire ma fringale, je me suis tourné vers l'une des plus belles et des plus anciennes institutions créée par l'Homme : la bibliothèque.

       A sept ans, je savais que je voulais devenir écrivain. A douze ans, je le clamais haut et fort. Il m'en a fallu du temps et de la patience pour réaliser mon rêve. Ma vocation. Mon mode de survie. Appelez ça comme vous voulez. Bref pour me réaliser.

 

       Dans mon malheur, j'ai eu une chance extraordinaire : l'Athénée Royal de Laeken. J'y suis entré à la maternelle et j'en suis sorti au terme des humanités supérieures (section Latin-Mathématiques). J'ai aimé ce lieu. C'est là que j'ai découvert la joie de l'étude. Pas difficile avec les professeurs qui y enseignaient. Je conserve le souvenir de femmes et d'hommes passionnés et doués du talent de faire partager leur passion. Je leur suis infiniment reconnaissant de ce qu'ils m'ont apporté. Et ceci vaut pour chacun d'eux, même si je ne peux m'empêcher de sortir du lot Emile Guillaume, le tout premier de la liste, et Jacques Martin, celui qui a le mieux nourri mon amour de la littérature. Hélas, aujourd'hui, cet Athénée Royal, rebaptisé Marcel Tricot, n'est plus un lieu très fréquentable. C'est là aussi que j'ai noué une amitié qui dure toujours, cinquante-cinq ans plus tard, et qui m'a plus d'une fois aidé à faire face à cette réalité* que je n'aime toujours pas (Merci à toi, cher Jean-Claude Maurer, fidèle ami, mon frère).

 

       Je n'avais pas tout-à-fait dix-huit ans quand j'ai achevé mes études. Mon diplôme en poche, je rêvais d'université. Mes parents m'ont donné deux mois pour trouver du boulot. Ce fut le Crédit Communal de Belgique (CCB pour les intimes). J'y ai passé plus de trois mille journées interminables et d'un ennui que je sentais potentiellement cancérigène... ! Pendant les premières années de ce que je vivais comme une extinction de l'esprit, je me suis offert des cours du soir à l'Institut Supérieur de Marketing et Publicité. A vrai dire, ils ne m'ont jamais servi à rien. Pour ne pas dépérir, j'ai profité des possibilités offertes par le Centre Culturel et Sportif du CCB pour monter une troupe de théâtre, qui a connu de bien belles soirées (pas vrai Marie-Astrid ?) et qui m'a permis de faire la connaissance d'une femme exceptionnelle, dont j'ai malheureusement perdu la trace au fil des ans : Ursula "mon Ourson, l'Ursula" Kubler, aussi connue sous le nom de madame Boris Vian.

       Enfin, j'ai réalisé que si je ne prenais pas de mesures radicales, l'ennui finirait par avoir ma peau. Travailler dans une banque, c'était rester ancré dans cette réalité où je n'avais rien à faire. Ce n'était pas vraiment leur faute. J'étais simplement un être asocial et je ne le savais pas. Je vivais de belles aventures dans ma tête. C'était tellement plus réconfortant. Le jour où j'ai, enfin, compris que c'était à moi de changer et pas aux autres, j'ai démissionné. Au plus grand effroi de mes parents.

 

    - Tu as trouvé un autre boulot, au moins ?

    - Non.

    - Mais qu'est-ce que tu vas faire alors ?

    - Partir à Paris et travailler dans le monde de l'édition.

    - Tu es fou !

    - Non. Je l'ai été pendant près de dix ans. Là, je retrouve, enfin, la raison.
 
 
Oh ! je ne peux pas tourner cette page, sans rendre un hommage à un homme qui m'a littérallement ouvert l'esprit. Je veux parler de Michel Lancelot, journaliste, écrivain, amateur d'art, et tant de choses encore... qui animait sur Europe 1 une émission intitulée Campus, qui fut pour moi un véritable éveil de l'esprit.
 
 
*Désolé, cher Mark Twain, même si je t'aime bien, en particulier pour ton Defence of Harriet Shelley, je ne te rejoins pas quand tu prétends que la réalité dépasse la fiction.
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